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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Leçon d’esthétique

Charles Coran· 56 vers

I

Jeune et cherchant partout l’art et ses théories,Je viens près d’un bassin m’instruire aux Tuileries,Comme un écolier sur son banc.Là, je polis mon goût ; tel un éphèbe attiqueDans un jardin d’Athène apprenait l’esthétique.Moi, j’ai pour maître un cygne blanc.

II

Le bord de marbre circulaireEnferme dans un pur contour.Le sage oiseau, type exemplaireDes élégances d’alentour.

Celui qui cachait Zeus à Léda, sous la plume,Philosophe aujourd’hui, sous le même costume,Quand j’arrive, cache Platon.Il me voit qui l’admire, et flatté d’être cygneApproche, se rengorge et du cou me fait signeDe profiter comme Agathon.

« Qui m’empêchait, dit-il, de vivre sur l’Olympe ?Mais marcher me sied mal, gauche et pesant je grimpe ;Vois, ma beauté recherche l’eau.Et toi, qui te défend les matières sublimes ?Mais ton esprit léger faiblirait sur leurs cimes ;Dans l’aimable trouve le beau.

« Fallait-il naviguer sur les lacs de Norvège ?J’y perdrais mon éclat éclipsé par la neige ;Dans ce bassin, juge, il ressort.Et que feraient tes vers à tenter un poème ?Dans leurs chants compliqués tu te perdrais toi-même ;Sois court, et tu paraîtras fort.

« Regarde, mon prestige est tout en morbidesse ;Mon cou trop long séduit avec ses courbes d’esse,Je lui dois mes dons fabuleux.Toi, trop risqué, prends soin que ta douceur désarme ;De tes frivolités rends le caprice un charme,Fais tout passer par ton moelleux.

Je tiens de Jupiter l’amour pour les mortelles ;Aussi, vois rayonner ma forme devant elles :Sous leurs yeux je n’ai plus d’égal.Et toi, l’adorateur des nymphes, ô poète,Que la flamme sacrée en tes vers se reflète ;Par l’amour deviens idéal.

« Et ne saisis-tu pas dans mes moindres alluresAvec combien d’orgueil j’évite les souillures ?J’impose par ma pureté.Toi, donne à ton honneur une garde pareille,Jusque dans tes écarts qu’il se redresse et veille ;Conduis l’art avec dignité. »

Ayant dit, le cygne exemplaireGagne le centre du bassin,Et, se mirant dans l’onde claire,Lustre ses plumes à dessein.

III

Séjour qu’aiment les fleurs, les blanches effigies,Les dames, les amants, sois pour mes élégies,Comme a mon maître, hospitalier ;Et toi, Platon ailé, dans ce parc de ma villeJe vais sous tes leçons m’approprier ton style :Que tu sois fier de l’écolier.

Inédit

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources