Poésies de Charles coran, 1887
Souvenir de printemps
A…
Cheminer, seuls ensemble une première fois,Sous la tendre ramée, en mai le joli mois ! —
Vous souvient-il toujours des aubépines blanchesQue j’allais galamment enlever à leurs branches ?« Grâce ! me disiez-vous, les fleurs doivent aimer,Laissez les unions entre elles se former.Pourquoi rire ? Une fleur, oui, Monsieur, j’en suis sûre,Quand le passant l’arrache, éprouve une blessure ;D’ailleurs, piller un bois qui donne son parfum,Son ombre, sa fraîcheur, est-ce ingrat et commun ! »Vous employez si bien cette éloquence intimeA rendre le printemps dont l’âme aussi s’exprime,Qu’amoureux pénétré, je suivis vos leçons,Et traitai comme amants vos amis les buissons.— Je crois vous voir encore, écartant le feuillage,Me montrer un boulon sur son rosier sauvage ;Alors, — n’oubliez pas ce détail curieux, —J’admirai le bouton sans vous quitter des jeux.En ce gai renouveau, c’était vous la nature.Mais un mot pittoresque amena la peinture ;La charmeuse, elle entraîne aussi loin que les fleurs,Sous le même prétexte et les mêmes couleurs :J’adorais Raphaël avec supercherie,Je comparais ma dame à la Vierge Marie ;Et la dame trouvait, avec émotion,Mes vœux sanctifiés par cette attention.De rose d’églantier vous deveniez madone,Humaine cependant, qui rougit et pardonneSi la grâce céleste, objet de l’entretien,Bien plus que Raphaël rappelle un Titien.— Puis ma ruse chercha hors des tableaux d’église ;Plus hardi désormais, j’évoquai Mona Lise.Combien il est aisé, le cœur se sentant pur,De glisser un espoir mis dans ce clair-obscur !Léonard à nos jeux prêtait sa transparence :Toscans, nous occupions un jardin de Florence,Couple déjà séduit, mais encor retenu,Goûtant la volupté sous ce jour convenu.De quel ton j’accordais vos charmes et l’image !Avec quels longs regards vous receviez l’hommage !L’illusion fut telle enfin que le Vinci,En peignant sa maîtresse, avait peint mon souci ;Et comme il vous plaisait défigurer Joconde,Je vous baisai sa main, la plus belle du monde.
— C’est ainsi que l’Amour nous surprit dans un boisA tendre ses panneaux, en mai le joli mois.
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources