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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Les tuileries

Charles Coran· 64 vers

Je suis, par ce printemps, le régime anodinDe venir tous les jours m’asseoir dans ce jardin.— Désirs inoccupés, vous cherchez comment vivre.Avant le grand soleil j’arrive avec un livre,Un poète léger, l’un de ces fugitifsQui, sans trop absorber, soulagent les oisifs.J’ai mon coin à l’écart, choisi sous un vieil arbre ;Je m’installe, appuyé contre un socle de marbreD’où je ne sais quel dieu, Sylvain à mon avis,Regarde avec amour son pendant vis-à-vis.Contre la déité que lorgne ma statue,Une dame, elle aussi chaque matin venue,S’adosse au piédestal, déroule des tissus,Et reprend le feston qu’elle brode dessus.Depuis bientôt un mois le rapprochement dure ;Nous vivons encadrés de la même verdure,Réunis par le goût, comme ces deux portraits.Il faut bien y songer, si peu qu’on soit distraits.Je lis : tel on respire un bouquet dont les rosesLaissent l’âme évoquer les plus exquises choses ;Elle brode : et l’aiguille est l’arme du devoir,Quand la tâche asservit sur le banc d’un ouvroir ;Mais au fond d’un jardin où la nature allèche,L’Amour rôde, et souvent une aiguille est sa flèche.— Nous voilà donc le front courbé sur nos travaux,L’esprit vaguant, l’oreille écoutant les oiseaux.Qu’une branche frissonne, et tout à coup les têtesSe relèvent, les yeux partent pour des enquêtes :Toujours hâtés, de peur d’aventure en chemin,Ceux d’en face, très noirs, montent droit au sylvain ;Les miens vont se fixer sur la dryade blanche.Puis après ? Devant moi, la nymphe qui se pencheSemble inviter le dieu, tant le marbre a l’air doux :« Mon beau voisin, que fait cette allée entre nous ?Le long isolement m’attriste, j’y renonce :Avancez, décorons d’un groupe ce quinconce. »Derrière, que répond l’amoureux… consent-il ?Nos fronts se sont baissés : la dame tend son fil,Je tourne mon feuillet ; et sous les broderies,Sous les fines chansons rentrent nos rêveries.Eux, dans leurs vieux tilleuls, les ramiers connaisseursRoucoulent, pour troubler, je le crains, ces penseurs.

Eh bien, à son logis dès que l’heure l’appelle,L’étrangère suspend son œuvre habituelle,Remet ses gants, et part feignant un air pressé,Comme le premier jour ensemble ainsi passé ;Et le lecteur, si prompt dans la vie ordinaire,A saisir au passage une chance de plaire,Timide chaque fois, comme au premier matin,Reste, et l’occasion se perd dans le lointain.Pourquoi ? Seul tu le sais, enfant de cette dame,Petit fou, dont le jeu, qui brode aussi sa trame,Enlace autour de nous tes cercles répétés ;Tu pourrais, en allant, venant à nos côtés,Devenir messager de secrètes tendresses,Porter et rapporter sur ton front nos caresses ;Non, tes joyeux ébats, non, ton rire innocent,Entre ta mère et moi protègent un absent ;Car, mieux que la vertu, ton naïf badinageCouvre de sa candeur un honnête ménage.L’épouse par moments festonna de travers,Bien souvent je lisais sans remarquer les vers ;Jamais nos cœurs, j’en jure ici pour l’inconnue,N’ont permis qu’un espoir traversât l’avenue.

Tiré des Dernières Élégances.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources