Poésies de Charles coran, 1887
Raphaël
D’APRÈS SON PORTRAIT DES UFFIZI
Tel que sur cette image, il reste en ma mémoireUn délicat coiffé d’une barrette noire ;Et j’adore un ami dans l’aimable mortelQui fut si tendrement l’inspiré Raphaël.Cet ombrien nom ri de grâce florentine,Au fond, d’essence attique encor plus que latine,Cachait le feu sacré sous l’aspect d’un heureuxQue le sort prédestine aux succès amoureux.Tout son siècle, avant moi, pour ses charmes l’adule ;Seul Buonarotti lui suscite un émule :La force n’y put rien ; le fougueux contempteurLuttait comme Satan contre le Rédempteur.— Derrière Raphaël regardez quel cortègeD’artistes empressés dont la foi le protège :Ils l’appellent le maître, et ne sont ses rivauxQue pour s’approprier les trop rudes travaux.Plus tard, dès qu’ils jugeaient l’assistance finie,Au lieu de disputer l’honneur à son génie,Ces jaloux, avec lui modestes compagnons,Devant sa renommée engloutissaient leurs noms.Consentir un oubli si profond de soi-mêmeRend mal l’orgueil d’un peintre, à moins qu’ardent il n’aime ;Alors, un sentiment le dénature, et l’artDe son ambition sacrifie une part.Eh bien, quand Sanzio leur touchait ainsi l’âme,Disons que ses suivants l’aimaient comme une femme.Faut-il s’en étonner, lorsqu’encore aujourd’huiÉmus par son portrait nos cœurs battent pour lui ?D’ailleurs, rien n’évita ses rapides conquêtes :On dit que son approche apprivoisait les bêtes ;Que les chiens, les chevaux, le sentant surhumain,Tendaient vers lui la tête ou suivaient son chemin.Et qui sait si les fleurs dont il tenait la tigeN’ouvraient point sous ses yeux une âme à son prestige ?Toi, sa mère, le jour où tu conçus ce fruit,Vis-tu pas un bel ange entrer dans ton réduit,Et, des lis à la main, s’inclinant jusqu’à terre,De l’Incarnation t’annoncer le mystère,Pour que naquit, semblable à Jésus, Raphaël,Neuf mois après le jour où passa Gabriel ?— Tolère ici, Seigneur, un parallèle étrange :Le doux maître, céleste avec son nom d’archange,Marchant environné d’apôtres, comme toi,Répandait par son art l’amour qui fut ta loi.Cependant il mourut du péché d’origine.Ah ! c’est qu’il allait bien à son charme androgyneD’éveiller dans la femme un trouble impérieux ;Elle se croyait due à l’être gracieuxQui, las des Byzantins, la montra vierge et mère,Faite comme Vénus, — ô sexe, ta chimère !Aussi, lorsqu’il s’aidait de la FornarinaEn peignant Galatée à la Famesina,Souvent la dame nue oubliait l’immortelle,Et le peintre attendri possédait son modèle. —Si la Parque hâtive épia ces momentsPour frapper jeune encor le plus beau des amants,Tu resteras sublime, amoureuse peu sage :Tes prodigues baisers le sauvaient du vieil âge ;Et mon cher Raphaël, mort d’avoir trop aimé,Se survit toujours beau dans tes bras enfermé.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources