Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre quatrième
Chapitre Ii
Que le sacrement de l’autel nous découvre une grande bonté et un grand amour de Dieu.
Je m’approche, seigneur,‖ plein de la confianceQue tu veux que je prenne‖ en ta haute bonté :Je m’approche en malade,‖ avec impatienceDe recevoir de toi‖ la parfaite santé.
Je cherche en altéré‖ la fontaine de vie ;Je cherche en affamé‖ le pain vivifiant ;Et c’est sur cet espoir‖ que mon âme ravieAu monarque du ciel‖ présente un mendiant.
Aux faveurs de son maître‖ ainsi l’esclave espère,Ainsi la créature‖ aux dons du créateur ;Ainsi le désolé‖ cherche dans sa misèreUn doux refuge au sein‖ de son consolateur.
Qui peut m’avoir rendu‖ ta bonté si propice,Que jusqu’à moi, seigneur,‖ il te plaise venir ?Et qui suis-je après tout,‖ que ton corps me nourrisse,Qu’au mien en ce banquet‖ tu le daignes unir ?
De quel front un pécheur‖ devant toi comparoître ?De quel front jusqu’à toi‖ s’ose-t-il avancer ?Comment le souffres-tu,‖ toi, son juge et son maître ?Et comment jusqu’à lui‖ daignes-tu t’abaisser ?
Ce n’est point avec toi‖ qu’il faut que je raisonne :Tu connois ma foiblesse‖ et mon peu de ferveur,Et tu sais que de moi‖ je n’ai rien qui me donneAucun droit de prétendre‖ une telle faveur.
Plus je contemple aussi‖ l’excès de ma bassesse,Plus j’admire aussitôt‖ celui de ton amour :J’adore ta pitié,‖ je bénis ta largesse,Je t’en veux rendre gloire‖ et grâces nuit et jour.
C’est par cette clémence,‖ et non pour mes mérites,Que tu fais à mes yeux‖ luire ainsi ta bonté,Pour faire croître en moi‖ l’amour où tu m’invites,Et mieux enraciner‖ la vraie humilité.
Puis donc que tu le veux,‖ puisque tu le commandes,J’ose me présenter‖ au don que tu me fais ;Et puissé-je ne mettre‖ à des bontés si grandesAucun empêchement‖ par mes lâches forfaits !
Débonnaire Jésus,‖ quelles sont les louanges,Quels sont et les respects‖ et les remercîmentsQue te doivent nos cœurs‖ pour ce vrai pain des angesQue ta main nous prodigue‖ en ces festins charmants ?
Telle est la dignité‖ de ce pain angélique,Que son expression‖ passe notre pouvoir,Et nous voulons en vain‖ que la bouche l’explique,Lorsque l’entendement‖ ne la peut concevoir.
Mais que dois-je penser‖ à cette table sainte ?M’approchant de mon dieu,‖ de quoi m’entretenir ?J’y porte du respect,‖ du zèle et de la crainte,Et ne le puis assez‖ respecter ni bénir.
Je n’ai rien de meilleur‖ ni de plus salutaire,Que de m’humilier‖ devant ta majesté,Et de tenir l’œil bas‖ sur toute ma misère,Pour élever d’autant‖ l’excès de ta bonté.
Je te loue, ô mon Dieu,‖ je t’exalte sans cesse ;De mon propre mépris‖ je me fais une loi,Et je m’abîme au fond‖ de toute ma bassesse,Pour de tout mon pouvoir‖ me ravaler sous toi.
Toi, la pureté même,‖ et moi, la même ordure,Toi, le grand saint des saints,‖ toi, leur unique roi,Tu viens à cette indigne‖ et vile créatureQui ne mérite pas‖ de porter l’œil sur toi !
Tu viens jusques à moi‖ pour loger en moi-même,Tu m’invites toi-même‖ à ces divins banquets,Où la profusion‖ de ton amour extrêmeSert un pain angélique‖ et de célestes mets !
Ce pain, ce mets sacré‖ que tu nous y fais prendre,C’est toi, c’est ton vrai corps,‖ arbitre de mon sort,Pain vivant, qui du ciel‖ as bien voulu descendrePour redonner la vie‖ aux enfants de la mort.
Quels tendres soins pour nous‖ ton amour fait paroître !Que grande est la bonté‖ dont part ce grand amour !Que ta louange, ô Dieu !‖ Chaque jour en doit croître !Que de remercîments‖ on t’en doit chaque jour !
Que tu pris un dessein‖ utile et salutaire,Quand tu te fis auteur‖ de ce grand sacrement !Et l’aimable festin‖ qu’il te plut de nous faire,Quand tu nous y donnas‖ ton corps pour aliment !
Qu’en cet effort d’amour‖ tes œuvres admirablesMontrent de ta vertu‖ le pouvoir éclatant !Et que ces vérités‖ sont pour nous ineffables,Que ta voix exécute‖ aussitôt qu’on l’entend !
Ta parole jadis‖ fit si tôt toutes choses,Que rien n’en sépara‖ le son d’avec l’effet ;Et ta vertu passant‖ dans les secondes causes,À peine l’homme parle,‖ et ton vouloir est fait.
Chose étrange, et bien digne‖ enfin que la foi vienneAu secours de nos sens‖ et de l’esprit humain,Que l’espèce du vin‖ tout entier te contienne,Que tu sois tout entier‖ sous l’espèce du pain !
Tu fais de leur substance‖ en toi-même un échange,Tu les anéantis,‖ et revêts leurs dehors ;Et bien qu’à tous moments‖ on te boive et te mange,On ne consume point‖ ni ton sang ni ton corps.
Grand monarque du ciel,‖ qui dans ce haut étageN’as besoin de personne,‖ et ne manques de rien,Tu veux loger en nous,‖ et faire un alliage,Par ce grand sacrement,‖ de notre sang au tien !
Conserve donc mon cœur‖ et tout mon corps sans tache,Afin qu’un plein repos‖ dans mon âme épandu,À ce mystère saint‖ un saint amour m’attache,Et qu’à le célébrer‖ je me rende assidu ;
Que souvent je le puisse‖ offrir en ta mémoire,Comme de ta voix propre‖ il t’a plu commander,Et qu’après l’avoir pris‖ pour ta plus grande gloire,Au salut éternel‖ il me puisse guider.
Par des transports de joie‖ et de reconnoissance,Bénis ton Dieu, mon âme,‖ en ce val de malheurs,Où tu reçois ainsi‖ de sa toute-puissanceUn don si favorable‖ à consoler tes pleurs.
Sais-tu qu’autant de fois‖ que ton zèle s’élèveÀ prendre du sauveur‖ le véritable corps,L’œuvre de ton salut‖ autant de fois s’achève,Et de tous ses tourments‖ t’applique les trésors ?
Il n’a rien mérité‖ qu’il ne t’y communique ;Et comme son amour‖ ne peut rien refuser,Sa bonté toujours pleine‖ et toujours magnifiqueEst un vaste océan‖ qu’on ne peut épuiser.
Portes-y de ta part‖ l’attention sévèreD’un cœur renouvelé‖ pour s’y mieux préparer,Et pèse mûrement‖ la grandeur d’un mystèreDont dépend ton salut‖ que tu vas opérer.
Lorsque ta propre main‖ offre cette victime,Quand tu la vois offrir‖ par un autre à l’autel,Tout doit être pour toi‖ surprenant, doux, sublime,Comme si de nouveau‖ Dieu se faisoit mortel.
Oui, tout t’y doit sembler‖ aussi grand, aussi rareQue si ce jour-là même‖ il naissoit ici-bas,Ou que la cruauté‖ d’une troupe barbarePour le salut de tous‖ le livrât au trépas.
Versification
- Forme
- 32 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 32(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 32 quatrains
- Mots à la rime
- a confiance / impatience féminine, classiqueb bonté / santé masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb vivifiant / mendiant masculine, classiquea espère / misère féminine, classiqueb créateur / consolateur masculine, classiquea propice / nourrisse féminine, classiqueb venir / unir masculine, classiquea comparoître / maître féminine, classiqueb avancer / t’abaisser masculine, classiquea raisonne / donne féminine, classiqueb ferveur / faveur masculine, classiquea bassesse / largesse féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquea mérites / m’invites féminine, classiqueb bonté / humilité masculine, classiquea commandes / grandes féminine, classiqueb fais / forfaits masculine, classiquea louanges / anges féminine, classiqueb remercîments / charmants masculine, classiquea angélique / l’explique féminine, classiqueb pouvoir / concevoir masculine, classiquea sainte / crainte féminine, classiqueb m’entretenir / bénir masculine, classiquea salutaire / misère féminine, classiqueb majesté / bonté masculine, classiquea cesse / bassesse féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea ordure / créature féminine, classiqueb roi / toi masculine, classiquea moi-même / extrême féminine, classiqueb banquets / mets masculine, classiquea prendre / descendre féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea paroître / croître féminine, classiquea salutaire / faire féminine, classiqueb sacrement / aliment masculine, classiquea admirables / ineffables féminine, classiqueb éclatant / l’entend masculine, classiquea choses / causes féminine, classiqueb l’effet / fait masculine, classiquea vienne / contienne féminine, classiqueb humain / pain masculine, classiquea échange / mange féminine, classiqueb dehors / corps masculine, classiquea étage / alliage féminine, classiqueb rien / tien masculine, classiquea tache / m’attache féminine, classiqueb épandu / assidu masculine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb commander / guider masculine, classiquea reconnoissance / toute-puissance féminine, classiqueb malheurs / pleurs masculine, classiquea s’élève / s’achève féminine, classiqueb corps / trésors masculine, classiquea communique / magnifique féminine, classiqueb refuser / épuiser masculine, classiquea sévère / mystère féminine, classiqueb préparer / opérer masculine, classiquea victime / sublime féminine, classiqueb l’autel / mortel masculine, classiquea rare / barbare féminine, classiqueb ici-bas / trépas masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources