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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre quatrième

Chapitre Iii

Qu’il est utile de communier souvent.

Pierre Corneille· 14 dizains, alexandrins et octosyllabes, 140 vers

Je viens à toi, seigneur,‖ afin de m’enrichirDes dons surnaturels‖ qu’il te plaît de nous faire ;J’en viens chercher la joie,‖ afin de m’affranchirDes longs et noirs chagrins‖ qui suivent ma misère.Je cours à ce banquet‖ que ta pleine douceurTient prêt pour le pauvre pécheur ;Je ne puis, je ne dois‖ souhaiter autre chose :Toi seul es mon salut‖ et ma rédemption ;En toi tout mon espoir‖ se fonde et se repose,Tout mon bonheur en toi‖ voit sa perfection.

Je n’ai point ici-bas‖ d’autre gloire à chercher ;Je n’ai point d’autre force‖ en qui prendre assurance ;Je n’ai point d’autres biens‖ où je puisse attacherLa juste ambition‖ de ma persévérance.Comble donc aujourd’hui‖ de solides plaisirsCe cœur, ces amoureux desirs,Que pousse jusqu’à toi‖ ton serviteur fidèle :Vois les empressements‖ de son humble devoir,Et ne rejette pas‖ cette ardeur de son zèle,Qu’un vrai respect prépare‖ à te bien recevoir.

Entre dans ma maison,‖ où j’ose t’inviter ;Répands-y les douceurs‖ de ta vertu cachée ;Que de ta propre main‖ je puisse mériterD’être à jamais béni‖ comme un autre Zachée.Daigne m’admettre au rang,‖ par ce comble de biens,Des fils d’Abraham et des tiens :C’est le plus cher desir,‖ c’est le seul qui m’enflamme ;Et comme tout mon cœur‖ soupire après ton corps,Comme il le reconnoît‖ pour sa véritable âme,Mon âme pour s’y joindre‖ unit tous ses efforts.

Donne-toi donc, seigneur,‖ donne-toi tout à moi ;Par ce don précieux‖ dégage ta parole :Tu me suffiras seul,‖ je trouve tout en toi ;Mais sans toi je n’ai rien‖ qui m’aide ou me console.Sans toi je ne puis vivre,‖ et tout autre soutienN’est qu’un vain appui, qu’un faux bien ;Je ne puis subsister‖ sans tes douces visites ;Et mes propres langueurs‖ m’abattroient en chemin,Si je me confiois‖ à mon peu de mérites,Sans recourir souvent‖ à ce mets tout divin.

Souviens-toi que ce peuple‖ à qui dans les désertsTa sagesse elle-même‖ annonçoit tes oracles,Guéri qu’il fut par toi‖ de mille maux divers,Vit ta pitié s’étendre‖ à de plus grands miracles :De crainte qu’au retour‖ il ne languît de faim,Tu lui multiplias le pain ;Seigneur, fais-en de même‖ avec ta créature,Toi qui, pour consoler‖ un peuple mieux aimé,Lui veux bien chaque jour‖ servir de nourritureSous les dehors d’un pain‖ où tu t’es enfermé.

Quiconque en ces bas lieux‖ te reçoit dignement,Pain vivant, doux repas‖ de l’âme du fidèle,S’établit un partage‖ au haut du firmament,Et s’assure un plein droit‖ à la gloire éternelle.Mais las ! Que je suis loin‖ d’un état si parfait,Moi que souvent le moindre attraitJusque dans le péché‖ traîne sans répugnance,Et qu’une lenteur morne,‖ un sommeil croupissant,Tiennent enveloppé‖ de tant de nonchalance,Qu’à tous les bons effets‖ je demeure impuissant !

C’est là ce qui m’impose‖ une nécessitéDe porter, et souvent,‖ mes pleurs aux pieds d’un prêtre ;D’élever, et souvent,‖ mes vœux vers ta bonté,De recevoir souvent‖ le vrai corps de mon maître.Je dois, je dois souvent‖ renouveler mon cœur,Combattre ma vieille langueur,Purifier mon âme‖ en ce banquet céleste,De peur qu’enseveli‖ sous l’indigne reposOù plonge d’un tel bien‖ l’abstinence funeste,Je n’échappe à toute heure‖ à tous mes bons propos.

Notre imbécillité,‖ maîtresse de nos sens,Conserve en tous les cœurs‖ un tel penchant aux vices,Que l’homme tout entier‖ dès ses plus jeunes ansGlisse et court aisément‖ vers leurs molles délices.S’il n’avoit ton secours‖ contre tous leurs assauts,Chaque moment croîtroit ses maux :C’est la communion‖ qui seule l’en dégage ;C’est elle qui lui prête‖ un assuré soutien,Dissipe sa paresse,‖ anime son courage,Le retire du mal,‖ et l’affermit au bien.

Si telle est ma foiblesse‖ et ma trépiditéAu milieu d’un secours‖ de puissance infinie,Si j’ai tant de langueur‖ et tant d’ariditéAlors que je célèbre‖ ou que je communie,En quel abîme, ô Dieu,‖ serois-je tôt réduit,Si j’osois me priver du fruitQue tu m’offres toi-même‖ en ce divin remède !Et dessous quels malheurs‖ me verrois-je abattu,Si j’osois me trahir‖ jusqu’à refuser l’aideQue ta main y présente‖ à mon peu de vertu !

Certes, si je ne puis‖ me trouver chaque jourEn état de t’offrir‖ cet auguste mystère,Du moins de temps en temps‖ l’effort de mon amourTâchera d’avoir part‖ à ce don salutaire.Tant que l’âme gémit‖ sous l’exil ennuyeuxQui l’emprisonne en ces bas lieux,Ce qui plus la console‖ est ta sainte mémoire,La repasser souvent,‖ et d’un zèle enflammé,Qui n’a point d’autre objet‖ que celui de ta gloire,S’unir par ce grand œuvre‖ à son cher bien-aimé.

Ô merveilleux effet‖ de ton amour pour nous,Que toi, source de vie,‖ et première des causes,Le créateur de tout,‖ le rédempteur de tous,Le souverain arbitre‖ enfin de toutes choses,Tu daignes ravaler‖ cette immense grandeurJusqu’à venir vers un pécheur,Jusqu’à le visiter,‖ homme et dieu tout ensemble !Tu descends jusqu’à lui‖ pour le rassasier,Par un abaissement‖ devant qui le ciel tremble,D’un homme tout ensemble‖ et d’un dieu tout entier !

Heureuse mille fois‖ l’âme qui te reçoit,Toi, son espoir unique‖ et son unique maître,Avec tous les respects‖ et l’amour qu’elle doitÀ l’excès des bontés‖ que tu lui fais paroître !Est-il bouche éloquente,‖ est-il esprit humainQui ne se consumât en vainS’il vouloit exprimer‖ toute son allégresse ?Et peut-on concevoir‖ ces hauts ravissements,Ces avant-goûts du ciel,‖ que ta pleine tendresseAime à lui prodiguer‖ en ces heureux moments ?

Qu’elle reçoit alors‖ pour hôte un grand seigneur !Qu’elle en prend à bon titre‖ une joie infinie,Et brave de ses maux‖ la plus âpre rigueur,Voyant l’auteur des biens‖ lui faire compagnie !Qu’elle se souvient peu‖ du temps qu’elle a gémi,Quand elle loge un tel ami !Qu’elle trouve d’attraits‖ en l’époux qu’elle embrasse !Qu’il est grand, qu’il est noble,‖ et digne d’être aimé,Puisqu’il n’a rien en soi‖ dont le lustre n’effaceTout ce dont ici-bas‖ le desir est charmé !

Que la terre et les cieux‖ et tout leur ornementApprennent à se taire‖ en ta sainte présence :Tout ce qui brille en eux‖ le plus pompeusementVient des profusions‖ de ta magnificence ;Tout ce qu’ils ont de beau,‖ tout ce qu’ils ont de bon,Jamais des grandeurs de ton nomNe pourra nous tracer‖ qu’une foible peinture :Ta sagesse éternelle‖ a ses trésors à part,Le nombre en est sans nombre‖ ainsi que sans mesure,Et ne met point de borne‖ aux biens qu’elle départ.

Versification

Forme
14 dizains (dizains)
Rimes
14(ababccdede)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (126 de 12, 14 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
14 dizains
Mots à la rime
a m’enrichir / m’affranchir masculine, classiqueb faire / misère féminine, classiquec douceur / pécheur masculine, classiqued chose / repose féminine, classiquee rédemption / perfection masculine, classiquea chercher / attacher masculine, classiqueb assurance / persévérance féminine, classiquec plaisirs / desirs masculine, classiqued fidèle / zèle féminine, classiquee devoir / recevoir masculine, classiquea t’inviter / mériter masculine, classiqueb cachée / Zachée féminine, classiquec biens / tiens masculine, classiqued m’enflamme / âme féminine, classiquee corps / efforts masculine, classiquea moi / toi masculine, classiqueb parole / console féminine, classiquec soutien / bien masculine, classiqued visites / mérites féminine, classiquee chemin / divin masculine, classiquea déserts / divers masculine, classiqueb oracles / miracles féminine, classiquec faim / pain masculine, classiqued créature / nourriture féminine, classiquee aimé / enfermé masculine, classiquea dignement / firmament masculine, classiqueb fidèle / éternelle féminine, classiquec parfait / attrait masculine, classiqued répugnance / nonchalance féminine, classiquee croupissant / impuissant masculine, classiquea nécessité / bonté masculine, classiqueb prêtre / maître féminine, classiquec cœur / langueur masculine, classiqued céleste / funeste féminine, classiquee repos / propos masculine, classiquea sens / ans masculine, classiqueb vices / délices féminine, classiquec assauts / maux masculine, classiqued dégage / courage féminine, classiquea trépidité / d’aridité masculine, classiqueb infinie / communie féminine, classiquec réduit / fruit masculine, classiqued remède / l’aide féminine, classiquee abattu / vertu masculine, classiquea jour / amour masculine, classiqueb mystère / salutaire féminine, classiquec ennuyeux / lieux masculine, classiqued mémoire / gloire féminine, classiquee enflammé / bien-aimé masculine, classiquea nous / tous masculine, classiqueb causes / choses féminine, classiquec grandeur / pécheur masculine, classiqued ensemble / tremble féminine, classiquee rassasier / entier masculine, classiquea reçoit / doit masculine, classiqueb maître / paroître féminine, classiquec humain / vain masculine, classiqued allégresse / tendresse féminine, classiquee ravissements / moments masculine, classiquea seigneur / rigueur masculine, classiqueb infinie / compagnie féminine, classiquec gémi / ami masculine, classiqued embrasse / n’efface féminine, classiquee aimé / charmé masculine, classiquea ornement / pompeusement masculine, classiqueb présence / magnificence féminine, classiquec bon / nom masculine, classiqued peinture / mesure féminine, classiquee part / départ masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

140 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources