Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre quatrième
Chapitre IV
Que ceux qui communient dévotement en reçoivent de grands biens.
Préviens ton serviteur‖ par cette douce amorceQue versent dans les cœurs‖ tes bénédictions ;Joins à la pureté‖ de leurs impressionsTout ce que le respect‖ et le zèle ont de force ;Donne-moi les moyens‖ d’approcher dignementDe ton auguste sacrement ;Remplis mon sein pour toi‖ d’une céleste flamme,Et daigne m’arracher‖ à la morne lenteurDe l’assoupissement infâmeOù me plonge à tous coups‖ ma propre pesanteur.
Viens, avec tout l’effet‖ de ce don salutaire,D’une sainte visite‖ aujourd’hui m’honorer ;Que je puisse en esprit‖ pleinement savourerLes douceurs qu’enveloppe‖ un si sacré mystère ;Détache en ma faveur‖ un vif rayon des cieuxQui fasse pénétrer mes yeuxAu fond de cet abîme‖ où tout mon bien s’enferme ;Et si pour y descendre‖ ils ont trop peu de jour,Fais qu’une foi solide et fermeEn croie aveuglément‖ l’excès de ton amour.
Car enfin c’est lui seul‖ qui met en évidenceCe miracle impossible‖ à tout l’effort humain,C’est ton saint institut,‖ c’est l’œuvre de ta main,Qui passe de bien loin‖ toute notre prudence.Il n’est point de mortel‖ qui puisse concevoirCe qui n’est pas même au pouvoirDe la subtilité‖ que tu dépars à l’ange ;Et je serois coupable‖ autant comme indiscret,Moi qui ne suis que terre et fange,D’attenter à comprendre‖ un si profond secret.
J’approche donc, seigneur,‖ puisque tu me l’ordonnes,Mais avec un cœur simple,‖ une sincère foi,Et mon respect y porte‖ un vertueux effroiQui n’intimide point‖ l’espoir que tu me donnes.Je crois, et je suis prêt‖ de signer de mon sangQue sous ce rond, que sous ce blanc,Véritable homme-dieu,‖ tu caches ta présence,Et que ce que les yeux‖ jugent encor du painN’en conserve que l’apparence,Qui voile à tous nos sens‖ ton être souverain.
Je vais te recevoir,‖ tu le veux, tu commandesQue mon cœur à ton cœur‖ s’unisse en charité ;Porte donc jusqu’à toi‖ son imbécillitéPar un don spécial‖ et des grâces plus grandes.Qu’au feu d’un saint amour‖ ce cœur liquéfiéTrouve en un Dieu crucifiéL’océan où sans cesse‖ il s’écoule et s’abîme ;Et que tout autre attrait,‖ effacé par le tien,Me laisse abhorrer comme un crimeLes vains chatouillements‖ de tout autre entretien.
Quels souhaits dans nos maux‖ peut former la pensée,Que ne puisse remplir‖ un si grand sacrement ?D’où pouvons-nous attendre‖ un tel soulagement,Ou pour le corps malade,‖ ou pour l’âme oppressée ?Quelles vives douleurs,‖ quelles afflictions,Bravent ses consolations ?Quels imprévus revers‖ triomphent de son aide ?Ne relève-t-il pas‖ l’abattement des cœurs ?Et n’est-il pas le vrai remèdePour ce que leur foiblesse‖ enfante de langueurs ?
Par lui la convoitise,‖ au fond de l’âme éteinte,Voit mettre sous le frein‖ toutes les passions ;Et l’empire qu’il prend‖ sur les tentations,Ou les dompte, ou du moins‖ en affoiblit l’atteinte ;C’est par lui que la grâce‖ avance à gros torrents,Et que sur les vices mourantsS’affermit la vertu‖ que lui-même il fait naître ;C’est par lui que la foi‖ plus fortement agit,Que l’espérance a de quoi croître,Et que la charité‖ s’enflamme et s’élargit.
Puissant réparateur‖ des misères humaines,Protecteur de mon âme,‖ espoir de tous ses vœux,Qui dans l’intérieur‖ verses, quand tu le veux,Tout ce qui nous console‖ et soulage nos peines,Tu fais des biens sans nombre,‖ et souvent tu les faisÀ ces dévots, à ces parfaits,Qui savent dignement‖ approcher de ta table ;Et tu mêles par là‖ dans leurs divers travauxUne douceur inépuisableQui dissipe aisément‖ l’aigreur de tous leurs maux.
C’est ce qui du néant‖ de leur propre bassesseLes élève à l’espoir‖ de ta protection,Et prête un nouveau jour‖ à leur dévotion,Que la grâce accompagne,‖ et que suit l’allégresse.Ainsi ceux dont l’esprit‖ triste, aride, inquiet,Avant cet amoureux banquet,Gémissoit sous un trouble‖ au vrai repos funeste,Sitôt qu’ils sont repus‖ de ce mets tout divin,De ce breuvage tout céleste,En pleins ravissements‖ changent tout leur chagrin.
Tu leur fais de la sorte‖ éprouver que d’eux-mêmesLeur force est peu de chose,‖ ou plutôt moins que rien ;Que s’ils ont quelque grâce,‖ ou s’ils font quelque bien,Ils en doivent le tout‖ à tes bontés suprêmes ;Que les plus beaux talents‖ de leur infirmitéNe sont que glace et dureté,Qu’angoisse, que langueur,‖ que vague incertitude ;Mais qu’alors que sur eux‖ tu répands ta faveur,Ils ont zèle, ils ont promptitude,Ils ont calme, ils ont joie,‖ ils ont stable ferveur.
Aussi lorsqu’en douceurs‖ une source est féconde,Peut-on s’en approcher‖ qu’on n’en remporte un peu ?Peut-on sans s’échauffer‖ être auprès d’un grand feu ?Peut-on l’avoir au sein‖ que la glace n’y fonde ?N’es-tu pas, ô mon Dieu,‖ cette source de biensToujours ouverte aux vrais chrétiens,Toujours vive, toujours‖ pleine et surabondante ?Et n’es-tu pas ce feu‖ toujours pur, toujours saint,Dont la flamme toujours ardenteSe nourrit d’elle-même,‖ et jamais ne s’éteint ?
Si mon indignité‖ ne peut monter encoreAu haut de cette source,‖ et puiser en pleine eau,Si je ne puis en boire‖ à même le ruisseau,Jusqu’à rassasier‖ la soif qui me dévore,Je collerai ma bouche‖ au canal précieuxQue tu fais descendre des cieux,Afin que dans mon cœur‖ une goutte en distille,Que ma soif s’en apaise,‖ et que l’aridité,Qui rend mon âme si stérile,Ne la dessèche pas‖ jusqu’à l’extrémité.
Si d’ailleurs de ma glace‖ un invincible resteM’empêche d’égaler‖ l’ardeur des séraphins,Si je ne puis encor,‖ comme les chérubins,Pour m’unir tout à toi,‖ devenir tout céleste,J’attacherai du moins‖ ce que j’ai de vigueurÀ si bien préparer mon cœurPar un effort d’amour‖ qui toujours renouvelle,Que sur mes humbles vœux‖ ce divin sacrementFera voler quelque étincelleDu feu vivifiant‖ de cet embrasement.
Tu vois ce qui me manque,‖ ô sauveur adorable,Doux Jésus, bonté seule‖ en qui j’ose espérer :Supplée à mes défauts,‖ et daigne réparerCe que détruit en moi‖ la langueur qui m’accable.Tu t’en es fait toi-même‖ une amoureuse loi,Quand nous appelant tous à toi,Ta bouche toute sainte‖ a bien voulu nous dire :« Accourez tous à moi,‖ vous dont sous les travauxLe cœur incessamment soupire,Et je soulagerai‖ la grandeur de vos maux. »
D’une sueur épaisse‖ ils couvrent mon visage ;Mon cœur outré d’ennuis‖ en est presque aux abois ;Mille et mille péchés‖ me courbent sous leur poids ;Mille tentations‖ me troublent le courage :Je ne fais que gémir‖ sous les oppressionsDes insolentes passions,Dont je trouve en tous lieux‖ l’embarras qui m’obsède ;Et dans tous ces malheurs‖ où je me vois blanchir,Dénué de support et d’aide,Je n’ai que toi, seigneur,‖ qui m’en puisse affranchir.
Aussi je te remets‖ tout ce qui me regarde ;Je me remets entier‖ à ton soin paternel :Daigne, ô Dieu, me conduire‖ au salut éternel,Et durant le chemin‖ reçois-moi sous ta garde.Fais que puisse mon âme‖ à jamais t’honorer,Toi qui m’as daigné préparerTon corps sacré pour viande,‖ et ton sang pour breuvage ;Fais enfin que mon zèle‖ augmente chaque jourPar le fréquent et saint usageDe ce divin mystère‖ où brille tant d’amour.
Versification
- Forme
- 16 dizains (dizains)
- Rimes
- 16(abbaccdede)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (128 de 12, 32 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 16 dizains
- Mots à la rime
- a amorce / force féminine, classiqueb bénédictions / impressions masculine, classiquec dignement / sacrement masculine, classiqued flamme / infâme féminine, classiquee lenteur / pesanteur masculine, classiquea salutaire / mystère féminine, classiqueb m’honorer / savourer masculine, classiquec cieux / yeux masculine, classiqued s’enferme / ferme féminine, classiquee jour / amour masculine, classiquea évidence / prudence féminine, classiqueb humain / main masculine, classiquec concevoir / pouvoir masculine, classiqued l’ange / fange féminine, classiquee indiscret / secret masculine, classiquea l’ordonnes / donnes féminine, classiqueb foi / effroi masculine, classiquec sang / blanc masculine, classiqued présence / l’apparence féminine, classiquee pain / souverain masculine, classiquea commandes / grandes féminine, classiqueb charité / imbécillité masculine, classiquec liquéfié / crucifié masculine, classiqued s’abîme / crime féminine, classiquee tien / entretien masculine, classiquea pensée / oppressée féminine, classiqueb sacrement / soulagement masculine, classiquec afflictions / consolations masculine, classiqued aide / remède féminine, classiquee cœurs / langueurs masculine, classiquea éteinte / l’atteinte féminine, classiqueb passions / tentations masculine, classiquec torrents / mourants masculine, classiqued naître / croître féminine, classiquee agit / s’élargit masculine, classiquea humaines / peines féminine, classiqueb vœux / veux masculine, classiquec fais / parfaits masculine, classiqued table / inépuisable féminine, classiquee travaux / maux masculine, classiquea bassesse / l’allégresse féminine, classiqueb protection / dévotion masculine, classiquec inquiet / banquet masculine, classiqued funeste / céleste féminine, classiquee divin / chagrin masculine, classiquea d’eux-mêmes / suprêmes féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquec infirmité / dureté masculine, classiqued incertitude / promptitude féminine, classiquee faveur / ferveur masculine, classiquea féconde / fonde féminine, classiqueb peu / feu masculine, classiquec biens / chrétiens masculine, classiqued surabondante / ardente féminine, classiquee saint / s’éteint masculine, classiquea encore / dévore féminine, classiqueb eau / ruisseau masculine, classiquec précieux / cieux masculine, classiqued distille / stérile féminine, classiquee l’aridité / l’extrémité masculine, classiquea reste / céleste féminine, classiqueb séraphins / chérubins masculine, classiquec vigueur / cœur masculine, classiqued renouvelle / étincelle féminine, classiquee sacrement / embrasement masculine, classiquea adorable / m’accable féminine, classiqueb espérer / réparer masculine, classiquec loi / toi masculine, classiqued dire / soupire féminine, classiquea visage / courage féminine, classiqueb abois / poids masculine, classiquec oppressions / passions masculine, classiqued m’obsède / d’aide féminine, classiquee blanchir / affranchir masculine, classiquea regarde / garde féminine, classiqueb paternel / éternel masculine, classiquec t’honorer / préparer masculine, classiqued breuvage / usage féminine, classiquee jour / d’amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources