Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre deuxième
Chapitre X
De la reconnoissance pour les graces de Dieu.
Oh ! Que tu sais mal te connoître,Mortel, et que mal à propos,Toi que pour le travail‖ Dieu voulut faire naître,Tu cherches ici du repos !Songe plus à la patienceQu’à cette aimable confianceQue versent dans les cœurs‖ ses consolations,Et te prépare aux croix‖ que sa justice envoie,Plus qu’à cette innocente joieQue mêlent ses bontés‖ aux tribulations.
Quels mondains à Dieu si rebellesDe leurs âmes voudroient bannirLe goût de ces douceurs‖ toutes spirituelles,S’ils pouvoient toujours l’obtenir ?Les pompes que le siècle étaleN’ont jamais rien qui les égale :Les délices des sens‖ n’en sauroient approcher ;Et de quelques appas‖ qu’elles nous semblent pleines,Celles du siècle enfin sont vaines,Et la honte s’attache‖ à celles de la chair.
Mais les douceurs spirituelles,Seules dignes de nos desirs,Seules n’ont rien de bas,‖ et seules toujours belles,Forment de solides plaisirs.C’est la vertu qui les fait naître,Et Dieu, cet adorable maître,N’en est jamais avare‖ aux cœurs purs et constants ;Mais on n’en jouit pas‖ autant qu’on le souhaite,Et l’âme la moins imparfaiteVoit la tentation‖ ne cesser pas longtemps.
Par trop d’espoir en nos méritesLa fausse liberté d’espritS’oppose puissamment‖ à ces douces visitesDont nous régale Jésus-Christ.Lorsque sa grâce nous console,D’un seul accent de sa paroleIl remplit tout l’excès‖ de sa bénignité ;Mais l’homme y répond mal,‖ l’homme l’en désavoue,S’il ne rend grâces, s’il ne loue,S’il ne rapporte tout‖ à sa haute bonté.
Veux-tu que la grâce divineCoule abondamment dans ton cœur ?Fais remonter ses dons‖ jusqu’à son origine ;N’en sois point ingrat à l’auteur.Il fait toujours grâce nouvelleÀ qui, pour la moindre étincelle,Lui témoigne un esprit‖ vraiment reconnoissant ;Mais il sait bien aussi‖ remplir cette menaceD’ôter au superbe la grâceDont il prodigue à l’humble‖ un effet plus puissant.
Loin, consolations funestes,Qui m’ôtez la componction !Loin de moi ces pensers‖ qui semblent tous célestes,Et m’enflent de présomption !Dieu n’a pas toujours agréableTout ce qu’un dévot trouve aimable ;Toute élévation‖ n’a pas la sainteté :On peut monter bien haut‖ sans atteindre aux couronnes ;Toutes douceurs ne sont pas bonnes,Et tous les bons desirs‖ n’ont pas la pureté.
J’aime, j’aime bien cette grâceQui me sait mieux humilier,Qui me tient mieux en crainte,‖ et jamais ne se lasseDe m’apprendre à mieux m’oublier :Ceux que ses dons daignent instruire,Ceux qui savent où peut réduireLe douloureux effet‖ de sa substraction,Jamais du bien qu’ils font‖ n’osent prendre la gloire,Jamais n’ôtent de leur mémoireQu’ils ne sont que misère‖ et qu’imperfection.
Qu’une sainte reconnoissanceRende donc à Dieu tout le sien ;Et n’impute qu’à toi,‖ qu’à ta propre impuissance,Tout ce qui s’y mêle du tien :Je m’explique, et je te veux direQue des grâces que Dieu t’inspireTu pousses jusqu’à lui‖ d’humbles remercîments,Et que te chargeant seul‖ de toutes tes foiblesses,Tu te prosternes, tu confessesQu’il ne te peut devoir‖ que de longs châtiments.
Mets-toi dans le plus bas étage,Il te donnera le plus haut :C’est par l’humilité‖ que le plus grand courageMontre pleinement ce qu’il vaut.La hauteur même dans le mondeSur ce bas étage se fonde,Et le plus haut sans lui‖ n’y sauroit subsister :Le plus grand devant Dieu,‖ c’est le moindre en soi-même,Et les vertus que le ciel aimePar les ravalements‖ trouvent l’art d’y monter.
La gloire des saints ne s’achèveQue par le mépris qu’ils en font ;Leur abaissement croît‖ autant qu’elle s’élèveEt devient toujours plus profond.La vaine gloire a peu de placeDans un cœur où règne la grâce,L’amour de la céleste‖ occupe tout le lieu ;Et cette propre estime,‖ où se plaît la nature,Ne sauroit trouver d’ouvertureDans celui qui se fonde‖ et s’affermit en Dieu.
Quand l’homme à cet être sublimeRend tout ce qu’il reçoit de bien,D’aucun autre ici-bas‖ il ne cherche l’estime :Ici-bas il ne voit plus rien.Dans le combat, dans la victoire,De tels cœurs ne veulent de gloireQue celle que Dieu seul‖ y verse de ses mains :Tout leur amour est Dieu,‖ tout leur but sa louange,Tout leur souhait, que sans mélange,Elle éclate partout,‖ en eux, en tous les saints.
Aussi sa bonté semble croîtreDes louanges que tu lui rends ;Et pour ses moindres dons‖ savoir le reconnoître,C’est en attirer de plus grands.Tiens ses moindres grâces pour grandes,N’en reçois point que tu n’en rendes :Crois plus avoir reçu‖ que tu n’as mérité ;Estime précieux,‖ estime incomparableLe don le moins considérable,Et redouble son prix‖ par ton humilité.
Si dans les moindres dons tu passesÀ considérer leur auteur,Verras-tu rien de vil,‖ rien de foible en ses grâces,Rien de contemptible à ton cœur ?On ne peut sans ingratitudeNommer rien de bas ni de rude,Quand il vient d’un si grand‖ et si doux souverain ;Et lorsqu’il fait pleuvoir‖ des maux et des traverses,Ce ne sont que grâces diversesDont avec pleine joie‖ il faut bénir sa main.
Cette charité, toujours vive,Qui n’a que notre bien pour but,Dispose avec amour‖ tout ce qui nous arrive,Et fait tout pour notre salut.Montre une âme reconnoissanteQuand tu sens la grâce puissante ;Sois humble et patient‖ dans sa substraction ;Joins, pour la rappeler,‖ les pleurs à la prière,Et de peur de la perdre entière,Unis la vigilance‖ à la soumission.
Versification
- Forme
- 14 dizains (dizains)
- Rimes
- 14(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (84 de 8, 56 de 12)· profil 8, 6−6
- Strophes
- 14 dizains
- Mots à la rime
- a connoître / naître féminine, classiqueb propos / repos masculine, classiquec patience / confiance féminine, classiqued consolations / tribulations masculine, classiquee envoie / joie féminine, classiquea rebelles / spirituelles féminine, classiqueb bannir / l’obtenir masculine, classiquec étale / égale féminine, classiqued approcher / chair masculine, classiquee pleines / vaines féminine, équivalentea spirituelles / belles féminine, classiqueb desirs / plaisirs masculine, classiquec naître / maître féminine, classiqued constants / longtemps masculine, classiquee souhaite / imparfaite féminine, classiquea mérites / visites féminine, classiqueb d’esprit / Jésus-Christ masculine, classiquec console / parole féminine, classiqued bénignité / bonté masculine, classiquee désavoue / loue féminine, classiquea divine / origine féminine, classiqueb cœur / l’auteur masculine, classiquec nouvelle / étincelle féminine, classiqued reconnoissant / puissant masculine, classiquee menace / grâce féminine, classiquea funestes / célestes féminine, classiqueb componction / présomption masculine, classiquec agréable / aimable féminine, classiqued sainteté / pureté masculine, classiquee couronnes / bonnes féminine, classiquea grâce / lasse féminine, classiqueb humilier / m’oublier masculine, classiquec instruire / réduire féminine, classiqued substraction / qu’imperfection masculine, classiquee gloire / mémoire féminine, classiquea reconnoissance / impuissance féminine, classiqueb sien / tien masculine, classiquec dire / t’inspire féminine, classiqued remercîments / châtiments masculine, classiquee foiblesses / confesses féminine, classiquea étage / courage féminine, classiqueb haut / vaut masculine, classiquec monde / fonde féminine, classiqued subsister / monter masculine, classiquee soi-même / aime féminine, classiquea s’achève / s’élève féminine, classiqueb font / profond masculine, classiquec place / grâce féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquee nature / d’ouverture féminine, classiquea sublime / l’estime féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec victoire / gloire féminine, classiqued mains / saints masculine, classiquee louange / mélange féminine, classiquea croître / reconnoître féminine, classiqueb rends / grands masculine, classiquec grandes / rendes féminine, classiqued mérité / humilité masculine, classiquee incomparable / considérable féminine, classiquea passes / grâces féminine, classiqueb auteur / cœur masculine, classiquec ingratitude / rude féminine, classiqued souverain / main masculine, classiquee traverses / diverses féminine, classiquea vive / arrive féminine, classiqueb but / salut masculine, classiquec reconnoissante / puissante féminine, classiqued substraction / soumission masculine, classiquee prière / entière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
140 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources