Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Viii
Du peu d’estime de soi-même en la présence de Dieu.
Seigneur, t’oserai-je parler,Moi qui ne suis‖ que cendre et que poussière,Qu’un vil extrait‖ d’une impure matière,Qu’au seul néant‖ on a droit d’égaler ?
Si je me prise davantage,Je t’oblige à t’en ressentir,Je vois tous mes péchés‖ soudain me démentir,Et contre moi‖ porter un témoignageOù je n’ai rien à repartir.
Mais si je m’abaisse et m’obstineÀ me réduire‖ au néant dont je viens,Si toute estime propre‖ en moi se déracine,Et qu’en dépit‖ de tous ses entretiensJe rentre en cette poudre‖ où fut mon origine,Ta grâce avec pleine vigueurEst soudain propice à mon âme,Et les rayons‖ de ta céleste flammeDescendent au fond de mon cœur.L’orgueil, contraint à disparoître,Ne laisse dans ce cœur‖ aucun vain sentimentQui ne soit abîmé,‖ pour petit qu’il puisse être,Dans cet anéantissement,Sans pouvoir jamais y renaître.
Ta clarté m’expose à mes yeux,Je me vois tout entier,‖ et j’en vois d’autant mieuxQuels défauts ont suivi‖ ma honteuse naissance :Je vois ce que je suis,‖ je vois ce que je fus,Je vois d’où je viens, et confusDe ne voir que de l’impuissance,Je m’écrie : « ô mon Dieu,‖ que je m’étois déçu !Je ne suis rien,‖ et n’en avois rien su. »
Si tu me laisses à moi-même,Je n’ai dans mon néant‖ que foiblesse et qu’effroi ;Mais si dans mes ennuis‖ tu jettes l’œil sur moi,Soudain je deviens fort,‖ et ma joie est extrême.
Merveille, que de ces bas lieux,Élevé tout à coup‖ au-dessus du tonnerre,Je vole ainsi jusques aux cieux,Moi que mon propre poids‖ rabat toujours en terre !Que tout à coup‖ de saints élancements,Tout chargé que je suis‖ d’une masse grossière,Jusque dans ces palais‖ de gloire et de lumièreMe fassent recevoir‖ tes doux embrassements !
Ton amour fait tous ces miracles :C’est lui qui me prévient‖ sans l’avoir mérité ;C’est lui qui brise les obstaclesQui naissent des besoins‖ de mon infirmité ;C’est lui qui soutient ma foiblesse,Et quelque péril qui me presse,C’est lui qui m’en préserve‖ et le sait détourner ;C’est lui qui m’affranchit,‖ c’est lui qui me retireDe tant de malheurs, qu’on peut direQue leur nombre sans lui‖ ne se pourroit borner.
Ces malheurs, ces périls,‖ ces besoins, ces foiblesses,C’est ce que l’amour-propre‖ en nos cœurs a semé,C’est ce qu’on a pour fruit‖ de ses molles tendresses,Et je me suis perdu‖ quand je me suis aimé ;Mais quand détaché de moi-même,Je t’aime purement‖ et ne cherche que toi,Je trouve ce que j’aime‖ en un si digne emploi,Je me retrouve encor,‖ seigneur, en ce que j’aime ;Et ce feu tout divin,‖ plus il sait pénétrer,Plus dans mon vrai néant‖ il m’apprend à rentrer.
Ton amour à t’aimer‖ ainsi me sollicite,Et me rappelle à mon devoirPar des faveurs‖ qui passent mon mérite,Et par des biens‖ plus grands que mon espoir.
Je t’en bénis, être suprême,Dont l’immense bénignitéÉtend sa libéralitéSur l’indigne et sur l’ingrat même.Ce torrent que jamais‖ tu ne laisses tarirNe se lasse point de courirMême vers ceux qui s’en éloignent ;Et souvent sur l’aversionQue les plus endurcis témoignent,Il roule les trésors‖ de ton affection.
De ces sources inépuisablesFais sur nous déborder les flots ;Rends-nous humbles, rends-nous dévots,Rends-nous reconnoissants,‖ rends-nous inébranlables ;Relève-nous le cœur‖ sous nos maux abattu,Attire-nous à toi‖ par cette sainte amorce,Toi qui seul es notre vertu,Notre salut et notre force.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 9[abba] 1[abbab] 2[ababa] 5[aa] 6[abab]
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 10 syllabes (37 de 8, 37 de 12, 11 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a parler / d’égaler masculine, classiqueb poussière / matière féminine, classiquea davantage / témoignage féminine, classiqueb ressentir / démentir / repartir masculine, classiquea m’obstine / déracine / origine féminine, classiqueb viens / entretiens masculine, classiquea vigueur / cœur masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea disparoître / être / renaître féminine, classiqueb sentiment / anéantissement masculine, classiquea yeux / mieux masculine, classiquea naissance / l’impuissance féminine, classiqueb fus / confus masculine, classiquea déçu / su masculine, classiquea moi-même / extrême féminine, classiqueb qu’effroi / moi masculine, classiquea lieux / cieux masculine, classiqueb tonnerre / terre féminine, classiquea élancements / embrassements masculine, classiqueb grossière / lumière féminine, classiquea miracles / obstacles féminine, classiqueb mérité / infirmité masculine, classiquea foiblesse / presse féminine, classiquea détourner / borner masculine, classiqueb retire / dire féminine, classiquea foiblesses / tendresses féminine, classiqueb semé / aimé masculine, classiquea moi-même / j’aime féminine, classiqueb toi / emploi masculine, classiquea pénétrer / rentrer masculine, classiquea sollicite / mérite féminine, classiqueb devoir / espoir masculine, classiquea suprême / même féminine, classiqueb bénignité / libéralité masculine, classiquea tarir / courir masculine, classiquea éloignent / témoignent féminine, classiqueb l’aversion / affection masculine, classiquea inépuisables / inébranlables féminine, classiqueb flots / dévots masculine, classiquea abattu / vertu masculine, classiqueb amorce / force féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
85 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources