Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre v
Des merveilleux effets de l’amour divin.
Je te bénis, père céleste,Père de mon divin sauveur,Qui rends en tous lieux ta faveurPour tes enfants si manifeste.
J’en suis le plus pauvre et le moindre,Et tu daignes t’en souvenir :Combien donc te dois-je bénir,Et combien de grâces y joindre !
Ô père des miséricordes,Ô dieu des consolations,Reçois nos bénédictionsPour les biens que tu nous accordes.
Tu répands des douceurs soudainesSur l’amertume des ennuis,Et tout indigne que j’en suis,Tu consoles toutes mes peines.
J’en bénis ta main paternelle,J’en bénis ton fils Jésus-Christ,J’en rends grâces au saint-esprit :À tous les trois gloire éternelle !
Ô dieu tout bon, ô dieu qui m’aimesJusqu’à supporter ma langueur,Quand tu descendras dans mon cœur,Que mes transports seront extrêmes !
C’est toi seul que je considèreComme ma gloire et mon pouvoir,Comme ma joie et mon espoir,Et mon refuge en ma misère.
Mais mon amour encor débileTombe souvent comme abattu,Et mon impuissante vertuNe fait qu’un effort inutile.
J’ai besoin que tu me soutiennes,Que tu daignes me consoler,Et que pour ne plus chancelerTu prêtes des forces aux miennes.
Redouble tes faveurs divines,Visite mon cœur plus souvent,Et pour le rendre plus ferventInstruis-le dans tes disciplines.
Affranchis-le de tous ses vices,Déracine ses passions,Efface les impressionsQu’y forment les molles délices.
Qu’ainsi purgé par ta présence,À tes pieds je le puisse offrir,Net pour t’aimer, fort pour souffrir,Stable pour la persévérance.
Connois-tu bien l’amour,‖ toi qui parles d’aimer ?L’amour est un trésor‖ qu’on ne peut estimer :Il n’est rien de plus grand,‖ rien de plus admirable ;Il est seul à soi-même‖ ici-bas comparable ;Il sait rendre légers‖ les plus pesants fardeaux ;Les jours les plus obscurs,‖ il sait les rendre beaux,Et l’inégalité‖ des rencontres fatalesNe trouve point en lui‖ des forces inégales.Charmé qu’il est partout‖ des beautés de son choix,Quelque charge qu’il porte,‖ il n’en sent point le poids ;Et son attachement‖ au digne objet qu’il aimeDonne mille douceurs‖ à l’amertume même.
Cet amour de Jésus‖ est noble et généreux ;Des grandes actions‖ il rend l’homme amoureux,Et les impressions‖ qu’une fois il a faitesToujours de plus en plus‖ aspirent aux parfaites.Il va toujours en haut‖ chercher de saints appas,Il traite de mépris‖ tout ce qu’il voit de bas,Et dédaigne le joug‖ de ces honteuses chaînes,Jusqu’à ne point souffrir‖ d’affections mondaines,De peur que leur nuage‖ enveloppant ses yeuxÀ leurs secrets regards‖ n’ôte l’aspect des cieux,Qu’un frivole intérêt‖ des choses temporellesN’abatte les desirs‖ qu’il pousse aux éternelles,Ou que pour éviter‖ quelque incommodité,Il n’embrasse un obstacle‖ à sa félicité.
Je te dirai bien plus :‖ sa douceur et sa forceSont des cœurs les plus grands‖ la plus illustre amorce ;La terre ne voit rien‖ qui soit plus achevé ;Le ciel même n’a rien‖ qui soit plus élevé :En veux-tu la raison ?‖ En Dieu seul est sa source ;En Dieu seul est aussi‖ le repos de sa course,Il en part, il y rentre,‖ et ce feu tout divinN’a point d’autre principe‖ et n’a point d’autre fin.
Tu sauras encor plus :‖ à la moindre parole,Au plus simple coup d’œil,‖ l’amant va, court et vole,Et mêle tant de joie‖ à son activité,Que rien n’en peut borner‖ l’impétuosité.Pour tous également‖ son ardeur est extrême ;Il donne tout pour tous,‖ et n’a rien à lui-même ;Mais quoiqu’il soit prodigue,‖ il ne perd jamais rien,Puisqu’il retrouve tout‖ dans le souverain bien,Dans ce bien souverain,‖ à qui tous autres cèdent,Qui seul les comprend tous,‖ et dont tous ils procèdent.Il se repose entier‖ sur cet unique appui,Et trouve tout en tous‖ sans posséder que lui.
Dans les dons qu’il reçoit,‖ tout ce qu’il se propose,C’est d’en bénir l’auteur‖ par-dessus toute chose :Il n’a point de mesure,‖ et comme son ardeurNe peut de son objet‖ égaler la grandeur,Il la croit toujours foible,‖ et souvent en murmure,Quand même cette ardeur‖ passe toute mesure.Rien ne pèse à l’amour,‖ rien ne peut l’arrêter ;Il n’est point de travaux‖ qu’il daigne supputer ;Il veut plus que sa force ;‖ et quoi qui se présente,L’impossibilité‖ jamais ne l’épouvante :Le zèle qui l’emporte‖ au bien qu’il s’est promisLui montre tout possible,‖ et lui peint tout permis.
Ainsi qui sait aimer‖ se rend de tout capable :Il réduit à l’effet‖ ce qui semble incroyable ;Mais le manque d’amour‖ fait le manque de cœur,Il abat le courage,‖ il détruit la vigueur,Relâche les desirs,‖ brouille la connoissance,Et laisse enfin tout l’homme‖ à sa propre impuissance.L’amour ne dort jamais,‖ non plus que le soleil :Il sait l’art de veiller‖ dans les bras du sommeil ;Il sait dans la fatigue‖ être sans lassitude ;Il sait dans la contrainte‖ être sans servitude,Porter mille fardeaux‖ sans en être accablé,Voir mille objets d’effroi‖ sans en être troublé :C’est d’une vive flamme‖ une heureuse étincelle,Qui pour se réunir‖ à sa source immortelle,Au travers de la nue‖ et de l’obscuritéJusqu’au plus haut des cieux‖ s’échappe en sûreté.Quiconque sait aimer‖ sait bien ce que veut direCette secrète voix‖ qui souvent nous inspire,Et quel bruit agréable‖ aux oreilles de DieuFait cet ardent soupir‖ qui lui crie en tout lieu :
« ô mon Dieu, mon amour unique !Regarde mon zèle et ma foi ;Reçois-les, et sois tout à moi,Comme tout à toi je m’applique.
« dilate mon cœur et mon âme,Pour les remplir de plus d’amour,Et fais-leur goûter nuit et jourCe que c’est qu’une sainte flamme.
« qu’ils trouvent partout des supplices,Hormis aux douceurs de t’aimer ;Qu’ils se baignent dans cette mer ;Qu’ils se fondent dans ces délices.
« que cette ardeur toujours m’embrase,Et que ses transports tout-puissants,Jusqu’au-dessus de tous mes sensPoussent mon amoureuse extase.
« que dans ces transports extatiques,Où seul tu me feras la loi,Tout hors de moi, mais tout en toi,Je te chante mille cantiques.
« que je sache si bien te suivre,Que tu me daignes accepter,Et qu’à force de t’exalterJe me pâme et cesse de vivre.
« que je t’aime plus que moi-même,Que je m’aime en toi seulement,Et qu’en toi seul pareillementJe puisse aimer quiconque t’aime.
« ainsi mon âme toute entière,Et toute à toi jusqu’aux abois,Suivra ces amoureuses loisQue lui montrera ta lumière. »
Ce n’est pas encor tout,‖ et tu ne conçois pas,Ni tout ce qu’est l’amour,‖ ni ce qu’il a d’appas.Apprends qu’il est bouillant,‖ apprends qu’il est sincère,Apprends qu’il a du zèle,‖ et qu’il sait l’art de plaire,Qu’il est délicieux,‖ qu’il est prudent et fort,Fidèle, patient,‖ constant jusqu’à la mort,Courageux, et surtout‖ hors de cette foiblesseQui force à se chercher,‖ et pour soi s’intéresse ;Car enfin c’est en vain‖ qu’on se laisse enflammer :Aussitôt qu’on se cherche,‖ on ne sait plus aimer.
L’amour est circonspect,‖ il est juste, humble et sage ;Il ne sait ce que c’est‖ qu’être mol ni volage,Et des biens passagers‖ les vains amusementsN’interrompent jamais‖ ses doux élancements.L’amour est sobre et chaste,‖ il est ferme et tranquille ;À garder tous ses sens‖ il est prompt et docile.L’amour est bon sujet,‖ soumis, obéissant,Plein de mépris pour soi,‖ pour Dieu reconnoissant ;En Dieu seul il se fie,‖ en Dieu seul il espère,Même quand Dieu l’expose‖ à la pleine misère,Qu’il est sans goût pour Dieu‖ dans l’effort du malheur ;Car le parfait amour‖ ne vit point sans douleur ;Et quiconque n’est prêt‖ de souffrir toute chose,D’attendre que de lui‖ son bien-aimé dispose,Quiconque peut aimer‖ si mal, si lâchement,N’est point digne du nom‖ de véritable amant.Pour aimer comme il faut,‖ il faut pour ce qu’on aimeEmbrasser l’amertume‖ et la dureté même,Pour aucun accident‖ n’en être diverti,Et pour aucun revers‖ ne quitter son parti.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 20(abba) 54((aa))
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (108 de 12, 80 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 20 quatrains, 8 distiques
- Mots à la rime
- a céleste / manifeste féminine, classiqueb sauveur / faveur masculine, classiquea moindre / joindre féminine, classiqueb souvenir / bénir masculine, classiquea miséricordes / accordes féminine, classiqueb consolations / bénédictions masculine, classiquea soudaines / peines féminine, classiqueb ennuis / suis masculine, classiquea paternelle / éternelle féminine, classiqueb Jésus-Christ / saint-esprit masculine, classiquea m’aimes / extrêmes féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquea considère / misère féminine, classiqueb pouvoir / espoir masculine, classiquea débile / inutile féminine, classiqueb abattu / vertu masculine, classiquea soutiennes / miennes féminine, classiqueb consoler / chanceler masculine, classiquea divines / disciplines féminine, classiqueb souvent / fervent masculine, classiquea vices / délices féminine, classiqueb passions / impressions masculine, classiquea présence / persévérance féminine, classiqueb offrir / souffrir masculine, classiquea d’aimer / estimer masculine, classiqueb admirable / comparable féminine, classiquea fardeaux / beaux masculine, classiqueb fatales / inégales féminine, classiquea choix / poids masculine, classiqueb aime / même féminine, classiquea généreux / amoureux masculine, classiqueb faites / parfaites féminine, classiquea appas / bas masculine, classiqueb chaînes / mondaines féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiqueb temporelles / éternelles féminine, classiquea incommodité / félicité masculine, classiquea force / amorce féminine, classiqueb achevé / élevé masculine, classiquea source / course féminine, classiqueb divin / fin masculine, classiquea parole / vole féminine, classiqueb activité / l’impétuosité masculine, classiquea extrême / lui-même féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea cèdent / procèdent féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquea propose / chose féminine, classiqueb ardeur / grandeur masculine, classiquea murmure / mesure féminine, classiqueb l’arrêter / supputer masculine, classiquea présente / l’épouvante féminine, classiqueb promis / permis masculine, classiquea capable / incroyable féminine, classiqueb cœur / vigueur masculine, classiquea connoissance / impuissance féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea lassitude / servitude féminine, classiqueb accablé / troublé masculine, classiquea étincelle / immortelle féminine, classiqueb l’obscurité / sûreté masculine, classiquea dire / inspire féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquea unique / m’applique féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb d’amour / jour masculine, classiquea supplices / délices féminine, classiqueb t’aimer / mer masculine, classiquea m’embrase / extase féminine, équivalenteb tout-puissants / sens masculine, classiquea extatiques / cantiques féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb accepter / t’exalter masculine, classiquea moi-même / t’aime féminine, classiqueb seulement / pareillement masculine, classiquea entière / lumière féminine, classiqueb abois / lois masculine, classiquea pas / d’appas masculine, classiqueb sincère / plaire féminine, classiquea fort / mort masculine, classiqueb foiblesse / s’intéresse féminine, classiquea enflammer / aimer masculine, classiquea sage / volage féminine, classiqueb amusements / élancements masculine, classiquea tranquille / docile féminine, classiqueb obéissant / reconnoissant masculine, classiquea espère / misère féminine, classiqueb malheur / douleur masculine, classiquea chose / dispose féminine, classiqueb lâchement / amant masculine, classiqueb diverti / parti masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
188 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources