Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Vi
Des épreuves du véritable amour.
Tu m’aimes, je le vois,‖ mais ton affectionN’est pas encore au point‖ de la perfection :Elle a manque de force‖ et manque de prudence,Et son feu le plus vif‖ et le plus véhément,À la moindre traverse,‖ au moindre empêchement,Perd sitôt cette véhémence,Que de tout le bien qu’il commenceIl néglige l’avancement.
Ainsi des bons propos‖ la céleste vigueurAisément dégénère‖ en honteuse langueur :Tu sembles n’en former‖ qu’afin de t’en dédire.Ce lâche abattement‖ de ton infirmitéCherche qui te console‖ avec avidité,Et ton cœur après moi soupire,Moins pour vivre sous mon empireQue pour vivre en tranquillité.
Le vrai, le fort amour,‖ en soi-même affermi,Sait bien et repousser‖ l’effort de l’ennemi,Et refuser l’oreille‖ à ses ruses perverses ;Il sait du cœur entier‖ lui fermer les accès,Et de sa digne ardeur‖ le salutaire excès,Égal aux fortunes diverses,M’adore autant dans les traversesQue dans les plus heureux succès.
Quiconque sait aimer,‖ mais aimer prudemment,À la valeur des dons‖ n’a point d’attachement ;En tous ceux qu’on lui fait‖ c’est l’amour qu’il estime ;C’est par l’affection‖ qu’il en juge le prix ;Et de son bien-aimé‖ profondément épris,Il ne peut croire légitimeQue sans lui quelque don imprimeAutre chose que du mépris.
Ainsi dans tous les miens‖ il n’a d’yeux que pour moi,Ainsi de tous les miens‖ il fait un noble emploi,À force de les mettre‖ au-dessous de moi-même ;Il se repose en moi,‖ comme au bien souverain,Et tous ces autres biens‖ que sur le genre humainLaisse choir ma bonté suprême,Il ne les estime et les aime,Qu’en ce qu’ils tombent de ma main.
Si quelquefois pour moi,‖ quelquefois pour mes saints,Ton zèle aride et lent‖ suit mal tes bons desseins,Et ne te donne point‖ de sensible tendresse,Il ne faut pas encor‖ que ton cœur éperdu,Pour voir languir tes vœux‖ estime tout perdu :Ce qui manque à leur sécheresse,Quoi qu’en présume ta foiblesse,Te peut être bientôt rendu.
Tout ce qui coule au cœur‖ de doux saisissements,De liquéfactions,‖ d’épanouissements,Marque bien les effets‖ de ma grâce présente :C’est bien quelque avant-goût‖ du céleste séjour,Mais prompte est sa venue,‖ et prompt est son retour,Et sa douceur la plus charmante,Lorsque tu crois qu’elle s’augmente,Soudain échappe à ton amour.
Il ne seroit pas sûr‖ de s’y trop assurer :Ne songe qu’à combattre,‖ à vaincre, à te tirerDe ces lacs dangereux‖ où ton plaisir t’invite.Sous les mauvais desirs‖ n’être point abattu,Triompher hautement‖ du pouvoir qu’ils ont eu,Et du diable qui les suscite,C’est la marque du vrai mériteEt de la solide vertu.
Ne te trouble donc point‖ pour les distractionsQui rompent la ferveur‖ de tes dévotions,De quelques vains objets‖ qu’elles t’offrent l’image.Garde un ferme propos‖ sans jamais t’ébranler,Garde un cœur pur et droit‖ sans jamais chanceler,Et la grandeur de ton courageDissipera tout ce nuageQu’elles s’efforcent d’y mêler.
Quelquefois ton esprit,‖ s’élevant jusqu’aux cieux,De cette haute extase‖ où j’occupe ses yeuxRetombe tout à coup‖ dans quelque impertinence :Pour confus que tu sois‖ d’un si prompt changement,Fais un plein désaveu‖ de cet égarement,Et prends une sainte arroganceQui dédaigne l’extravaganceDe son indigne amusement.
Ces foiblesses de l’homme‖ agissent malgré toi ;Et bien que de ton cœur‖ elles brouillent l’emploi,Elles n’y peuvent rien‖ que ce cœur n’y consente :Tant que tu te défends‖ d’y rien contribuer,Tu leur défends aussi‖ de rien effectuer,Et leur embarras te tourmente ;Mais ton mérite s’en augmente,Au lieu de s’en diminuer.
L’immortel ennemi‖ des soins de ton salut,Qui ne prend que ma haine‖ et ta perte pour but,Par là dessous tes pas‖ creuse des précipices :Il met tout en usage‖ afin de t’arracherCes vertueux desirs‖ où je te fais pencher,Et ne t’offre aucunes délicesQu’afin que tes bons exercicesTrouvent par où se relâcher.
Il hait tous ces honneurs‖ que tu rends à mes saints,Il hait tous mes tourments‖ dans ta mémoire empreints,Dont tu fais malgré lui‖ tes plus douces pensées ;Il hait ta vigilance‖ à me garder ton cœur ;Il hait tes bons propos‖ qui croissent en vigueur,Et ce que tes fautes passées,Dans ton souvenir retracées,Te laissent pour toi de rigueur.
Il cherche à t’en donner‖ le dégoût ou l’ennui ;Et pour t’ôter, s’il peut,‖ ces armes contre lui,Il s’arme contre toi‖ de toute la nature :De mille objets impurs‖ il unit le poison,Afin que de leur peste‖ infectant ta raison,Il s’y fasse quelque ouverture,Pour troubler ta sainte lecture,Et disperser ton oraison.
L’humble aveu de ton crime‖ aux pieds d’un confesseur,Qui sur toi de ma grâce‖ attire la douceur,Gêne jusqu’aux enfers‖ l’orgueil de son courage ;Et comme il hait surtout‖ ces amoureux transportsOù s’élève ton âme‖ en recevant mon corps,Les artifices de sa rageT’en feroient quitter tout l’usage,Si l’effet suivoit ses efforts.
Ferme-lui bien l’oreille,‖ et vis sans t’émouvoirDe ces piéges secrets‖ que pour te décevoirSous un appas visible‖ il dresse à ta misère :Ne t’inquiète point‖ de ses subtilités ;Et n’imputant qu’à lui‖ toutes les saletésQue sa ruse en vain te suggère,Reproche-lui d’un ton sévèreL’amas de ses impuretés.
« Va, malheureux esprit,‖ va, va, lui dois-tu dire,Dans les feux immortels‖ de ton funeste empire,Vas-y rougir de honte,‖ et brûler de courrouxDe perdre ainsi tes coups.
« Tu les perds contre moi,‖ lorsque tu te figuresQue tu vas m’accabler‖ sous ce monceau d’ordures :De quelques faux appas‖ que tu m’oses flatter,Je sais les rejeter.
« Va donc, encore un coup,‖ va, séducteur infâme :N’espère aucune part‖ désormais en mon âme ;Jésus-Christ est ma force,‖ et marche à mes côtés,Contre tes saletés.
« Tel qu’un puissant guerrier‖ armé pour ma défense,Il dompte qui m’attaque,‖ il abat qui m’offense,Et réduira l’effet‖ de ton illusionÀ ta confusion.
« Je choisirai plutôt‖ les plus cruels supplices,J’accepterai la mort,‖ j’en ferai mes délices,Avant que tes efforts‖ m’arrachent un momentDe vrai consentement.
« De tes suggestions‖ réprime l’impudence ;Pour épargner ta honte,‖ impose-toi silence ;Aussi bien tes discours‖ deviennent superflus :Je ne t’écoute plus.
« Tu m’as jusqu’à présent‖ donné beaucoup de peine ;Tu m’as bien fait trembler‖ et bien mis à la gêne ;Mais le seigneur m’éclaire‖ et se fait mon appui :Qu’ai-je à craindre avec lui ?
« Que tes noirs escadrons‖ en bataille rangéeCombattent les desirs‖ de mon âme assiégée,Je verrai leurs fureurs‖ fondre toutes sur moiSans en prendre d’effroi.
« Contre ces escadrons‖ mon Dieu me sert d’escorte ;Contre tant de fureurs‖ il me prête main-forte ;Il est mon espérance‖ et mon libérateur :Fuis, lâche séducteur. »
Ainsi tu dois, mon fils,‖ t’apprêter au combat ;Ainsi tu dois combattre‖ en courageux soldat,Et dissiper ainsi‖ les forces qu’il amasse.S’il t’arrive de choir‖ par ta fragilité,Relève-toi plus fort‖ que tu n’avois été ;Et lorsque ta vigueur se lasse,Appelle une plus haute grâceAu secours de ta lâcheté.
Tu dois t’y confier ;‖ mais prends garde avec soinQue cette confiance,‖ allant un peu trop loin,Ne se tourne en superbe‖ et folle complaisance :Plusieurs y sont trompés ;‖ et ce vain sentiment,Les portant de l’erreur‖ jusqu’à l’aveuglementD’une ingrate méconnoissance,Les met presque dans l’impuissanceD’un véritable amendement.
Instruit par le malheur‖ de ces présomptueux,Tiens sous l’humilité‖ ton desir vertueux ;Prends-en dans leur ruine‖ une digne matière :Vois comme leur orgueil,‖ facile à s’ébranler,Tombe d’autant plus bas‖ que haut il crut voler ;Et des chutes d’une âme fièreTâche à tirer quelque lumière,Qui t’éclaire à te ravaler.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 19(aabccbbc) 9(aabb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (122 de 12, 57 de 8, 9 de 6)· profil 8, 6, 6+6
- Strophes
- 19 huitains, 9 quatrains
- Mots à la rime
- a affection / perfection masculine, classiqueb prudence / véhémence / commence féminine, classiquec véhément / empêchement / l’avancement masculine, classiquea vigueur / langueur masculine, classiqueb dédire / soupire / empire féminine, classiquec infirmité / avidité / tranquillité masculine, classiquea affermi / l’ennemi masculine, classiqueb perverses / diverses / traverses féminine, classiquec accès / excès / succès masculine, classiquea prudemment / d’attachement masculine, classiqueb estime / légitime / imprime féminine, classiquec prix / épris / mépris masculine, classiquea moi / emploi masculine, classiqueb moi-même / suprême / aime féminine, classiquec souverain / humain masculine, classiquec main / saints / desseins masculine, classiqueb tendresse / sécheresse / foiblesse féminine, classiquec éperdu / perdu / rendu masculine, classiquea saisissements / d’épanouissements masculine, classiqueb présente / charmante / s’augmente féminine, classiquec séjour / retour / amour masculine, classiquea assurer / tirer masculine, classiqueb t’invite / suscite / mérite féminine, classiquec abattu / eu / vertu masculine, classiquea distractions / dévotions masculine, non classiqueb l’image / courage / nuage féminine, classiquec t’ébranler / chanceler / mêler masculine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb impertinence / arrogance / l’extravagance féminine, classiquec changement / égarement / amusement masculine, classiquea toi / l’emploi masculine, classiqueb consente / tourmente / augmente féminine, classiquec contribuer / effectuer / diminuer masculine, classiquea salut / but masculine, classiqueb précipices / délices / exercices féminine, classiquec t’arracher / pencher / relâcher masculine, classiquea saints / empreints masculine, classiqueb pensées / passées / retracées féminine, classiquec cœur / vigueur / rigueur masculine, classiquea l’ennui / lui masculine, classiqueb nature / ouverture / lecture féminine, classiquec poison / raison / oraison masculine, classiquea confesseur / douceur masculine, classiqueb courage / rage / l’usage féminine, classiquec transports / corps / efforts masculine, classiquea t’émouvoir / décevoir masculine, classiqueb misère / suggère / sévère féminine, classiquec subtilités / saletés / impuretés masculine, classiquea dire / empire féminine, classiqueb courroux / coups masculine, classiquea figures / d’ordures féminine, classiqueb flatter / rejeter masculine, classiquea infâme / âme féminine, classiqueb côtés / saletés masculine, classiquea défense / m’offense féminine, classiqueb illusion / confusion masculine, classiquea supplices / délices féminine, classiqueb moment / consentement masculine, classiquea l’impudence / silence féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea peine / gêne féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquea rangée / assiégée féminine, classiqueb moi / d’effroi masculine, classiquea d’escorte / main-forte féminine, classiqueb libérateur / séducteur masculine, classiquea combat / soldat masculine, classiqueb amasse / lasse / grâce féminine, classiquec fragilité / été / lâcheté masculine, classiquea soin / loin masculine, classiqueb complaisance / méconnoissance / l’impuissance féminine, classiquec sentiment / l’aveuglement / amendement masculine, classiquea présomptueux / vertueux masculine, classiqueb matière / fière / lumière féminine, classiquec s’ébranler / voler / ravaler masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
188 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources