Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Vii
Qu’il faut cacher la grâce de la dévotion sous l’humilité.
Tu veux être dévot,‖ et je t’en fais la grâce ;Mais apprends qu’il la faut cacher,Et qu’un don que tu tiens si cher,Renfermé dans toi-même‖ aura plus d’efficace.Bien que tu saches ce qu’il vaut,Ne t’en élève pas plus haut ;Parles-en d’autant moins‖ que plus je t’en inspire ;Et n’en prends pas l’autoritéDe donner plus de poids‖ à ce que tu veux dire,Par une sotte gravité.
Le mépris de toi-même‖ est le plus heureux signeQue tu sais connoître son prix :Sois donc ferme dans ce mépris,Et crains de perdre un bien‖ dont tu te sens indigne.Toutes ces petites douceursQue le zèle épand dans les cœursNe sont pas de ce bien‖ la garde la plus sûre.N’y mets aucun attachement ;Je te l’ai déjà dit,‖ que telle est leur natureQu’elles passent en un moment.
Dans ces heureux moments‖ où ma grâce t’éclaire,Regarde avec humilitéQuelle devient ta pauvretéSitôt que cette grâce‖ a voulu se soustraire.Le grand progrès spirituelN’est pas au goût continuelDes sensibles attraits‖ dont elle te console,Mais à souffrir sans murmurerLes maux qu’elle te laisse‖ alors qu’elle s’envole,Et ne te point considérer.
Bien qu’en ce triste état‖ tout te nuise et te fâche,Bien qu’une importune langueurÉteigne presque ta vigueur,Ne permets pas pourtant‖ que ton feu se relâche :Veille, prie, et ne quitte rienDe ce que tu faisois de bienAlors que tu sentois‖ ta ferveur plus entière ;Fais enfin suivant ton pouvoir,Suivant ce qui te reste‖ en l’esprit de lumière,Et tu rempliras ton devoir.
Je me tiendrai toujours‖ de ton intelligence,Pourvu que cette aridité,Pourvu que cette anxiétéNe se tourne jamais‖ en pleine négligence.Plusieurs bronchent à ce faux pas ;Et dès qu’ils perdent ces appas,Il semble par dépit‖ qu’au surplus ils renoncent :Tout leur courage s’amollit,Et dans la nonchalance‖ où leurs âmes s’enfoncentLeur plus beau feu s’ensevelit.
Ce n’est pas comme il faut‖ se ranger à ma suite :L’homme a beau former un dessein,Il n’a pas toujours en sa mainTout ce qu’il se promet‖ de sa bonne conduite.Quelle que soit l’ardeur des vœux,C’est quand je veux et qui je veuxQue console, où je veux,‖ ma grâce toute pure ;Et de ses plus charmants attraitsMon vouloir souverain‖ est la seule mesure,Et non la ferveur des souhaits.
Souvent cette ferveur,‖ par ses douces amorcesFatale aux esprits imprudents,Fait succomber les plus ardentsÀ force d’entreprendre‖ au-dessus de leurs forces :Ces dévots trop présomptueuxDans leurs élans impétueuxNe daignent réfléchir‖ sur ce qu’ils peuvent faire,Et changent leur zèle en poison,Quand ils écoutent plus‖ son ardeur téméraireQue les avis de la raison.
Ainsi ces indiscrets‖ perdent bientôt mes grâces,Pour oser plus qu’il ne me plaît ;Et leur vol rencontre un arrêtQui les rejette au rang‖ des âmes les plus basses.Pour fruit de leur téméritéIls retrouvent l’indignitéDes imperfections‖ qui leur sont naturelles,Afin que n’espérant rien d’eux,Et ne prétendant plus‖ voler que sous mes ailes,Ils me laissent régler leurs feux.
Vous donc qui commencez‖ à marcher dans ma voie,Chers apprentis de la vertu,Dans ce chemin que j’ai battuPortez, je le consens,‖ grand cœur et grande joie ;Mais gardez sous cette couleurD’écouter toute la chaleurQui s’allume sans ordre‖ en vos jeunes courages :Vous pourrez trébucher bien bas,Si vous ne choisissez‖ les conseils des plus sagesPour guides à vos premiers pas.
C’est vous faire une folle‖ et vaine confiance,De croire plus vos sentimentsQue les solides jugementsQu’affermit une longue‖ et sainte expérience.Quelque bien que vous embrassiez,Quelques progrès que vous fassiez,Ils vous laissent à craindre‖ une funeste issue,Si ce que vous avez d’amourPour ces foibles clartés‖ de votre propre vue,S’obstine à fuir tout autre jour.
L’esprit persuadé‖ de sa propre sagesseRarement reçoit sans ennuiL’ordre ni les leçons d’autrui ;Il aime rarement‖ à suivre une autre adresse.L’innocente simplicitéQue relève l’humilitéPasse le haut savoir‖ qu’enfle la suffisance,Et des fruits qu’il fait recueillirLe peu vaut mieux pour toi‖ que la pleine abondance,Si tu t’en peux enorgueillir.
Sache régler ta joie :‖ une âme est peu discrèteQui dans les plus heureux succèsS’y livre avec un tel excès,Qu’elle va toute entière‖ où ce transport la jette,Avec trop de légèreté,De sa première pauvreté,Au milieu de mes dons,‖ ingrate, elle s’oublie ;Et qui sait l’art d’en bien jouirCraint toujours de donner‖ à ma grâce affoiblieQuelque lieu de s’évanouir.
Ne sois pas moins soigneux‖ de régler la tristesse :C’est témoigner peu de vertuQue d’avoir un cœur abattu,Sitôt qu’un déplaisir‖ violemment te presse.Quelque grand que soit le malheur,Il ne faut pas que la douleurForme aucun désespoir‖ de ton impatience,Ni que le zèle rebutéÉtouffe par dépit‖ toute la confianceQu’il doit avoir en ma bonté.
Fuis ces extrémités :‖ quiconque en la bonaceS’ose tenir trop assuréDevient lâche et mal préparéÀ la moindre tempête,‖ à sa moindre menace.Si tu peux te faire la loi,Toujours humble, toujours en toi,Toujours de ton esprit‖ le véritable maître,Alors, moins prompt à succomber,Tu verras les périls‖ que toutes deux font naîtrePresque sans péril d’y tomber.
Dans l’ardeur la plus forte‖ et la mieux éclairéeConserve bien le souvenirDe ce que tu dois devenirLorsque cette clarté‖ se sera retirée :Dans l’éclipse d’un si beau jourPense de même à son retour ;Fais briller ses rayons‖ sans cesse en ta mémoire ;Et s’ils paroissent inconstants,Crois que c’est pour ton bien‖ et pour ma propre gloireQue je t’en prive quelque temps.
Cette sorte d’épreuve‖ est souvent plus utile,Bien qu’un peu rude à ta ferveur,Que si tu voyois ma faveurRendre à tous tes souhaits‖ l’événement facile.L’amas des consolations,L’éclat des révélations,Ne sont pas du mérite‖ une marque fort sûre ;Et ni par le degré plus haut,Ni par la suffisance‖ à lire l’écriture,On ne juge bien ce qu’il vaut.
Il veut pour fondements‖ de son prix légitimeUne sincère humilité,Une parfaite charité,Un ferme désaveu‖ de toute propre estime.Celui-là seul sait mériter,Qui n’aspire qu’à m’exalter,Qui partout et sur tout‖ ne cherche que ma gloire,Qui tient les mépris à bonheur,Et gagne sur soi-même‖ une telle victoire,Qu’il les goûte mieux que l’honneur.
Versification
- Forme
- 17 dizains (dizains)
- Rimes
- 17(abbaccdede)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (102 de 8, 68 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 17 dizains
- Mots à la rime
- a grâce / d’efficace féminine, classiqueb cacher / cher masculine, classiquec vaut / haut masculine, équivalented inspire / dire féminine, classiquee l’autorité / gravité masculine, classiquea signe / indigne féminine, classiqueb prix / mépris masculine, classiquec douceurs / cœurs masculine, classiqued sûre / nature féminine, classiquee attachement / moment masculine, classiquea t’éclaire / soustraire féminine, classiqueb humilité / pauvreté masculine, classiquec spirituel / continuel masculine, classiqued console / s’envole féminine, classiquee murmurer / considérer masculine, classiquea fâche / relâche féminine, classiqueb langueur / vigueur masculine, classiquec rien / bien masculine, classiqued entière / lumière féminine, classiquee pouvoir / devoir masculine, classiquea intelligence / négligence féminine, classiqueb aridité / anxiété masculine, classiquec pas / appas masculine, classiqued renoncent / s’enfoncent féminine, classiquee s’amollit / s’ensevelit masculine, classiquea suite / conduite féminine, classiqueb dessein / main masculine, classiquec vœux / veux masculine, classiqued pure / mesure féminine, classiquee attraits / souhaits masculine, classiquea amorces / forces féminine, classiqueb imprudents / ardents masculine, classiquec présomptueux / impétueux masculine, classiqued faire / téméraire féminine, classiquee poison / raison masculine, classiquea grâces / basses féminine, classiqueb plaît / arrêt masculine, classiquec témérité / l’indignité masculine, classiqued naturelles / ailes féminine, classiquee d’eux / feux masculine, classiquea voie / joie féminine, classiqueb vertu / battu masculine, classiquec couleur / chaleur masculine, classiqued courages / sages féminine, classiquee bas / pas masculine, classiquea confiance / expérience féminine, classiqueb sentiments / jugements masculine, classiquec embrassiez / fassiez masculine, classiqued issue / vue féminine, classiquee d’amour / jour masculine, classiquea sagesse / adresse féminine, classiqueb ennui / d’autrui masculine, classiquec simplicité / l’humilité masculine, classiqued suffisance / abondance féminine, classiquee recueillir / enorgueillir masculine, classiquea discrète / jette féminine, classiqueb succès / excès masculine, classiquec légèreté / pauvreté masculine, classiqued s’oublie / affoiblie féminine, classiquee jouir / s’évanouir masculine, classiquea tristesse / presse féminine, classiqueb vertu / abattu masculine, classiquec malheur / douleur masculine, classiqued impatience / confiance féminine, classiquee rebuté / bonté masculine, classiquea bonace / menace féminine, classiqueb assuré / préparé masculine, classiquec loi / toi masculine, classiqued maître / naître féminine, classiquee succomber / tomber masculine, classiquea éclairée / retirée féminine, classiqueb souvenir / devenir masculine, classiquec jour / retour masculine, classiqued mémoire / gloire féminine, classiquee inconstants / temps masculine, classiquea utile / facile féminine, classiqueb ferveur / faveur masculine, classiquec consolations / révélations masculine, classiqued sûre / l’écriture féminine, classiquee haut / vaut masculine, classiquea légitime / estime féminine, classiqueb humilité / charité masculine, classiquec mériter / m’exalter masculine, classiqued gloire / victoire féminine, classiquee bonheur / l’honneur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
170 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources