Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre deuxième

Chapitre XI

Du petit nombre de ceux qui aiment la croix e Jésus-Christ.

Pierre Corneille· distiques, alexandrins, 108 vers

Que d’hommes amoureux‖ de la gloire célesteEnvisagent la croix‖ comme un fardeau funeste,Et cherchent à goûter‖ les consolations,Sans vouloir faire essai‖ des tribulations !Jésus-Christ voit partout‖ cette humeur variable :Il n’a que trop d’amis‖ pour se seoir à sa table,Aucun dans le banquet‖ ne veut l’abandonner ;Mais au fond du désert‖ il est seul à jeûner.Tous lui demandent part‖ à sa pleine allégresse,Mais aucun n’en veut prendre‖ à sa pleine tristesse ;Et ceux que l’on a vus‖ les plus prompts à s’offrirLe quittent les premiers‖ quand il lui faut souffrir.

Jusqu’à la fraction‖ de ce pain qu’il nous donne,Assez de monde ici‖ le suit et l’environne ;Mais peu de son amour‖ s’y laissent enflammerJusqu’à boire avec lui‖ dans le calice amer.Les miracles brillants‖ dont il sème sa viePar leur éclat à peine‖ échauffent notre envie,Que sa honteuse mort‖ refroidit nos espritsJusqu’à ne vouloir plus‖ de ce don à ce prix.

Beaucoup avec chaleur‖ l’aiment et le bénissentDont, au premier revers,‖ les louanges tarissent.Tant qu’ils n’ont à gémir‖ d’aucune adversité,Qu’il n’épanche sur eux‖ que sa bénignité,Cette faveur sensible‖ aisément sert d’amorceÀ soutenir leur zèle‖ et conserver leur force ;Mais lorsque sa bonté‖ se cache tant soit peu,Une soudaine glace‖ amortit tout ce feu,Et les restes fumants‖ de leur ferveur éteinteNe font partir du cœur‖ que murmure et que plainte,Tandis qu’au fond de l’âme‖ un lâche étonnementVa de la fermeté‖ jusqu’à l’abattement.

En usez-vous ainsi,‖ vous dont l’amour extrêmeN’embrasse Jésus-Christ‖ qu’à cause de lui-même,Et qui sans regarder‖ votre propre intérêt,N’avez de passion‖ que pour ce qui lui plaît ?Vous voyez d’un même œil‖ tout ce qu’il vous envoie :Vous l’aimez dans l’angoisse‖ ainsi que dans la joie ;Vous le savez bénir‖ dans la prospérité,Vous le savez louer‖ dans la calamité ;Une égale constance‖ attachée à ses tracesDans l’un et l’autre sort‖ trouve à lui rendre grâces ;Et quand jamais pour vous‖ il n’auroit que rigueurs,Mêmes remercîments‖ partiroient de vos cœurs.

Pur amour de Jésus,‖ que ta force est étrange,Quand l’amour-propre en toi‖ ne fait aucun mélange,Et que de l’intérêt‖ pleinement dépouilléD’aucun regard vers nous‖ tu ne te vois souillé !N’ont-ils pas un amour‖ servile et mercenaire,Ces cœurs qui n’aiment Dieu‖ que pour se satisfaire,Et ne le font l’objet‖ de leurs affectionsQue pour en recevoir‖ des consolations ?

Aimer Dieu de la sorte‖ et pour nos avantages,C’est mettre indignement‖ ses bontés à nos gages,Croire d’un peu de vœux‖ payer tout son appui,Et nous-mêmes enfin‖ nous aimer plus que lui ;Mais où trouvera-t-on‖ une âme si purgée,D’espoir de tout salaire‖ à ce point dégagée,Qu’elle aime à servir Dieu‖ sans se considérer,Et ne cherche en l’aimant‖ que l’heur de l’adorer ?

Certes il s’en voit peu‖ de qui l’amour soit pureJusqu’à se dépouiller‖ de toute créature ;Et s’il est sur la terre‖ un vrai pauvre d’esprit,Qui détaché de tout,‖ soit tout à Jésus-Christ,C’est un trésor si grand,‖ que ces mines fécondesQue la nature écarte‖ au bout des nouveaux mondes,Ces mers où se durcit‖ la perle et le coral,N’en ont jamais conçu‖ qui fût d’un prix égal.

Mais aussi ce n’est pas‖ une conquête aiséeQu’à ses premiers desirs‖ l’homme trouve exposée :Quand pour y parvenir‖ il donne tout son bien,Avec ce grand effort‖ il ne fait encor rien ;Quelque âpre pénitence‖ ici-bas qu’il s’impose,Ses plus longues rigueurs‖ sont encor peu de chose ;Que sur chaque science‖ il applique son soin,Qu’il la possède entière,‖ il est encor bien loin ;Qu’il ait mille vertus‖ dont l’heureux assemblageDe tous leurs ornements‖ pare son grand courage ;Que sa dévotion,‖ que ses hautes ferveursAttirent chaque jour‖ de nouvelles faveurs :Sache qu’il lui demeure‖ encor beaucoup à faire,S’il manque à ce point seul,‖ qui seul est nécessaire.Tu sais quel est ce point,‖ je l’ai trop répété :C’est qu’il se quitte encor,‖ quand il a tout quitté,Que de tout l’amour-propre‖ il fasse un sacrifice,Que de lui-même enfin‖ lui-même il se bannisse,Et qu’élevé par là‖ dans un état parfait,Il croie, ayant fait tout,‖ n’avoir encor rien fait.

Qu’il estime fort peu,‖ suivant cette maxime,Tout ce qui peut en lui‖ mériter quelque estime ;Que lui-même il se die,‖ et du fond de son cœur,Serviteur inutile‖ aux emplois du seigneur.La vérité l’ordonne :‖ « après avoir, dit-elle,Rempli tous les devoirs‖ où ma voix vous appelle,Après avoir fait tout‖ ce que je vous prescris,Gardez encor pour vous‖ un sincère mépris,Et nommez-vous encor‖ disciples indociles,Serviteurs fainéants,‖ esclaves inutiles. »Ainsi vraiment tout nu,‖ vraiment pauvre d’esprit,Tout détaché de tout,‖ et tout à Jésus-Christ,Avec le roi prophète‖ il aura lieu de dire :« Je n’ai plus rien en moi‖ que ce que Dieu m’inspire ;J’y suis seul, j’y suis pauvre.‖ « aucun n’est toutefoisNi plus riche en vrais biens,‖ ni plus libre en son choix,Ni plus puissant enfin‖ que ce chétif esclaveQui foulant tout aux pieds,‖ lui-même encor se brave,Et rompant avec soi‖ pour s’unir à son Dieu,Sait en tout et partout‖ se mettre au plus bas lieu.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
54((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
9 distiques
Mots à la rime
a céleste / funeste féminine, classiqueb consolations / tribulations masculine, classiquea variable / table féminine, classiqueb l’abandonner / jeûner masculine, classiquea allégresse / tristesse féminine, classiqueb s’offrir / souffrir masculine, classiquea donne / l’environne féminine, classiqueb enflammer / amer masculine, classiquea vie / envie féminine, équivalenteb esprits / prix masculine, classiquea bénissent / tarissent féminine, classiqueb adversité / bénignité masculine, classiquea d’amorce / force féminine, classiqueb peu / feu masculine, classiquea éteinte / plainte féminine, classiqueb étonnement / l’abattement masculine, classiquea extrême / lui-même féminine, classiqueb intérêt / plaît masculine, classiquea envoie / joie féminine, classiqueb prospérité / calamité masculine, classiquea traces / grâces féminine, classiqueb rigueurs / cœurs masculine, classiquea étrange / mélange féminine, classiqueb dépouillé / souillé masculine, classiquea mercenaire / satisfaire féminine, classiqueb affections / consolations masculine, classiquea avantages / gages féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquea purgée / dégagée féminine, classiqueb considérer / l’adorer masculine, classiquea pure / créature féminine, classiqueb d’esprit / Jésus-Christ masculine, classiquea fécondes / mondes féminine, classiqueb coral / égal masculine, classiquea aisée / exposée féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea s’impose / chose féminine, classiqueb soin / loin masculine, classiquea assemblage / courage féminine, classiqueb ferveurs / faveurs masculine, classiquea faire / nécessaire féminine, classiqueb répété / quitté masculine, classiquea sacrifice / bannisse féminine, classiqueb parfait / fait masculine, classiquea maxime / estime féminine, classiqueb cœur / seigneur masculine, classiquea dit-elle / appelle féminine, classiqueb prescris / mépris masculine, classiquea indociles / inutiles féminine, classiquea dire / m’inspire féminine, classiqueb toutefois / choix masculine, classiquea esclave / brave féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources