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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Xiv

De la considération des secrets jugements de Dieu, de peur que nous n’entrions en vanité pour nos bonnes actions.

Pierre Corneille· 21 quatrains, alexandrins, 84 vers

Seigneur, tu fais sur moi‖ tonner tes jugements :Tous mes os ébranlés‖ tremblent sous leur menace ;Ma langue en est muette ;‖ et mon cœur tout de glaceN’a plus pour s’expliquer‖ que des frémissements.

Mon âme épouvantée‖ à l’éclat de leur foudreS’égare de frayeur,‖ et s’en laisse accabler ;Tout ce qu’elle prévoit‖ ne fait que la troubler,Et mon esprit confus‖ ne sauroit que résoudre.

Je demeure immobile‖ en ce mortel effroi,Et partout sous mes pas‖ je trouve un précipice ;Je vois quel est mon crime,‖ et quelle est ta justice,Et je sais que le ciel‖ n’est pas pur devant toi.

Tes anges devant toi‖ n’ont pas été sans tache,Et tu n’as rien permis‖ à ta pitié pour eux :Étant plus criminel,‖ serois-je plus heureux,Moi qu’à cette justice‖ aucune ombre ne cache ?

Au plus creux de l’abîme‖ elle a fait trébucherCes astres si brillants‖ de gloire et de lumière ;Et moi, seigneur, et moi,‖ qui ne suis que poussière,Croirai-je avec raison‖ que je te sois plus cher ?

Les grands dévots, comme eux,‖ font des chutes étranges :J’ai vu dégénérer‖ leurs plus nobles travaux,Et les sales rebuts‖ des plus vils animauxPlaire à leur mauvais goût‖ après le pain des anges.

La vertu la plus prête‖ à se voir couronner,Quand ta main se retire,‖ est aussitôt fragile ;Et toute la sagesse‖ est comme elle inutile,Quand cette même main‖ cesse de gouverner.

La force et la valeur‖ trompent notre espérance,Si pour la conserver‖ tu n’avances ton bras ;Et jamais chasteté‖ n’est bien sûre ici-bas,Si ta protection‖ ne fait son assurance.

Enfin si nous n’avons‖ ton aide et ton soutien,Si tu ne nous défends,‖ si tu ne nous regardes,Tout l’effort qu’on se fait‖ pour être sur ses gardesN’est qu’un effort qui gêne‖ et qui ne sert de rien.

Le naufrage est certain‖ si tu nous abandonnes ;Le soin de l’éviter‖ nous fait même y courir ;Mais sitôt que ta main‖ daigne nous secourir,Nous rentrons à la vie,‖ et gagnons les couronnes.

Nous sommes inconstants,‖ mais tu nous affermis ;Notre feu s’amortit,‖ tu lui prêtes des flammes,Et les saintes ardeurs‖ que tu rends à nos âmesSont autant de remparts‖ contre nos ennemis.

Qu’un plein ravalement‖ ainsi m’est nécessaire !Que je me dois pour moi‖ des sentiments abjets !Et quand je fais du bien,‖ si quelquefois j’en fais,Le peu d’état, seigneur,‖ qu’il m’est permis d’en faire !

Que je dois m’abaisser,‖ que je dois m’avilirSous tes saints jugements,‖ sous leurs profonds abîmes,Où je ne vois en moi‖ qu’un néant plein de crimes,Qui tout néant qu’il est,‖ ose s’enorgueillir !

Ô néant ! ô vrai rien !‖ Mais pesanteur extrême,Mais charge insupportable‖ à qui veut s’élever !Mer sans rive où partout‖ chacun se peut trouver,Mais sans trouver partout‖ qu’un néant en soi-même !

Dans un gouffre si vaste‖ où te retires-tu,Où te peux-tu cacher,‖ source de vaine gloire ?Mérite, où vois-tu lieu‖ de flatter la mémoire ?Où va la confiance‖ en la propre vertu ?

Tout s’abîme, seigneur,‖ dans cette mer profondeQue tes grands jugements‖ ouvrent de toutes parts ;Et si tous les mondains‖ y jetoient leurs regards,Il ne seroit jamais‖ de vaine gloire au monde.

Que verroient-ils en eux‖ qu’ils pussent estimer,S’ils voyoient devant toi‖ ce qu’est leur chair fragile ?Comment souffriroient-ils‖ qu’une masse d’argileS’enflât contre la main‖ qui vient de la former ?

Un cœur vraiment à toi‖ ne prend jamais le change ;Et qui goûte une fois‖ l’esprit de vérité,Qui se peut y soumettre‖ avec sincérité,Ne sauroit plus goûter‖ une vaine louange.

Oui, quand ta vérité‖ l’a bien soumis à toi,Le bien qu’on dit de lui‖ jamais ne le soulève :Qu’un monde entier le loue,‖ un monde entier achèveD’affermir les mépris‖ qu’il a conçus de soi.

Sitôt qu’il fixe en Dieu‖ toute son espérance,Les éloges sur lui‖ n’ont plus aucun pouvoir ;Il entend leurs douceurs,‖ mais sans s’en émouvoir,Sans leur prêter jamais‖ la moindre complaisance.

Aussi tous les flatteurs‖ eux-mêmes ne sont rien :Ce qu’ils donnent d’encens‖ est comme eux périssable ;Mais ta vérité seule‖ est toujours immuable,Et seule nous conduit‖ jusqu’au souverain bien.

Versification

Forme
21 quatrains (quatrains)
Rimes
21(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
21 quatrains
Mots à la rime
a jugements / frémissements masculine, classiqueb menace / glace féminine, classiquea foudre / résoudre féminine, classiqueb accabler / troubler masculine, classiquea effroi / toi masculine, classiqueb précipice / justice féminine, classiquea tache / cache féminine, classiqueb eux / heureux masculine, classiquea trébucher / cher masculine, classiqueb lumière / poussière féminine, équivalentea étranges / anges féminine, classiqueb travaux / animaux masculine, classiquea couronner / gouverner masculine, classiqueb fragile / inutile féminine, classiquea espérance / assurance féminine, classiqueb bras / ici-bas masculine, classiquea soutien / rien masculine, classiqueb regardes / gardes féminine, classiquea abandonnes / couronnes féminine, classiqueb courir / secourir masculine, classiquea affermis / ennemis masculine, classiqueb flammes / âmes féminine, classiquea nécessaire / faire féminine, classiqueb abjets / fais masculine, classiquea m’avilir / s’enorgueillir masculine, classiqueb abîmes / crimes féminine, classiquea extrême / soi-même féminine, classiqueb s’élever / trouver masculine, classiquea retires-tu / vertu masculine, classiqueb gloire / mémoire féminine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb parts / regards masculine, classiquea estimer / former masculine, classiqueb fragile / d’argile féminine, classiquea change / louange féminine, classiqueb vérité / sincérité masculine, classiquea toi / soi masculine, classiqueb soulève / achève féminine, classiquea espérance / complaisance féminine, classiqueb pouvoir / émouvoir masculine, classiquea rien / bien masculine, classiqueb périssable / immuable féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources