Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre quatrième
Chapitre Xiv
De l’ardent desir de quelques dévots pour le sacré corps de Jésus-Christ.
Que de charmes, seigneur,‖ ta bonté juste et sainteRéserve pour les cœurs‖ qui vivent sous ta crainte !Qu’immense en est l’excès !Et qu’il porte une douce atteinteDans l’âme qui par là‖ s’ouvre chez toi l’accès !
Quand j’ai devant les yeux‖ ce zèle inépuisableDont tant de vrais dévots‖ s’approchent de ta table,J’en deviens tout confus,Et sous la honte qui m’accable,À force d’en rougir,‖ je ne me connois plus.
Soit que j’aille à l’autel,‖ soit que je me présenteÀ ce banquet sacré‖ dont ton amour ardenteDaigne nous régaler,J’y vais l’âme si languissanteQue je ne trouve point‖ par où m’en consoler.
J’y porte une tiédeur‖ qui dégénère en glace ;Mes élans les plus doux‖ y font aussitôt placeÀ mon aridité,Et me laissent devant ta faceStupide aux saints attraits‖ de ta bénignité.
Je n’y sens point comme eux‖ ces ardeurs empressées ;Je n’y vois point régner‖ sur toutes mes penséesCes divines chaleurs,Dont leurs âmes comme forcéesDistillent leur tendresse‖ en des torrents de pleurs.
De la bouche et du cœur‖ je les vois tous avides,Tous gros des bons desirs‖ qui leur servent de guides,Courir à ces appas,Et voler à ces mets solidesQue ta main leur prodigue‖ en ces divins repas.
S’ils n’ont ton corps pour viande‖ et ton sang pour breuvage,Leur faim en ces bas lieux‖ n’a rien qui la soulage,Qui puisse l’assouvir ;Et de ton amour ce saint gageA seul de quoi leur plaire‖ et de quoi les ravir.
Que leurs ravissements,‖ que leur impatience,Que leurs ardents transports‖ marquent bien ta présence !Et que leur vive foiFait une pleine expérienceDes célestes douceurs‖ qu’on ne goûte qu’en toi !
Ces disciples aimés‖ font hautement paroîtreLa véritable ardeur‖ qu’ils sentent pour leur maîtreDurant tout le chemin,Et comme ils savent le connoîtreÀ cette fraction‖ de ce pain tout divin.
C’est ce qui me confond‖ alors que je compareAux sublimes ferveurs‖ d’une vertu si rareMon lâche égarement,Et la froideur dont je prépareMon âme vagabonde‖ à ce grand sacrement.
Daigne, sauveur bénin,‖ daigne m’être propice ;Fais que souvent je sente‖ en ce grand sacrificeUn peu de cet amour ;Fais que souvent il me ravisse,Que souvent il m’éclaire,‖ et m’embrase à mon tour.
Fais que par là ma foi‖ d’autant mieux s’illumine,Que par là mon espoir‖ d’autant mieux s’enracineEn ta haute bonté,Et que cette manne divineFortifie en mon cœur‖ l’esprit de charité.
Que cette charité‖ vivement alluméeNe s’éteigne jamais,‖ jamais sous la fuméeNe se laisse étouffer ;Jamais par le temps désarméeNe cède aux vanités‖ que suggère l’enfer.
Tu peux bien, ô mon Dieu,‖ me faire cette grâce ;Tu peux m’en accorder‖ l’abondante efficaceQue cherche mon desir :Ta pitié jamais ne se lasse,Et pour prendre ton temps‖ tu n’as qu’à le choisir.
En ces bienheureux jours‖ dont je te sollicite,Tu sauras abaisser‖ vers mon peu de mériteTon immense grandeur,Et par une douce visiteM’inspirer cet esprit‖ d’union et d’ardeur.
Si je n’ai pas encor‖ cette ferveur puissanteQue de tes grands dévots‖ l’âme reconnoissanteMêle dans tous ses vœux,La mienne, quoique languissante,Du moins, seigneur, aspire‖ à de semblables feux.
Fais que je participe‖ à toutes leurs extases,Et rends si digne enfin‖ l’ardeur dont tu m’embrasesD’avoir place en leur rang,Qu’appuyé sur les mêmes basesJ’atteigne aussi bien qu’eux‖ au vrai prix de ton sang.
Versification
- Forme
- 17 quintils (quintils)
- Rimes
- 17(aabab)
- Mètre
- Vers de 12, 6 et 8 syllabes (51 de 12, 17 de 6, 17 de 8)· profil 6, 8, 6+6
- Strophes
- 17 quintils
- Mots à la rime
- a sainte / crainte / atteinte féminine, classiqueb l’excès / l’accès masculine, classiquea inépuisable / table / m’accable féminine, classiqueb confus / plus masculine, classiquea présente / ardente / languissante féminine, classiqueb régaler / consoler masculine, classiquea glace / place / face féminine, classiqueb aridité / bénignité masculine, classiquea empressées / pensées / forcées féminine, classiqueb chaleurs / pleurs masculine, classiquea avides / guides / solides féminine, classiqueb appas / repas masculine, classiquea breuvage / soulage / gage féminine, classiqueb l’assouvir / ravir masculine, classiquea impatience / présence / expérience féminine, classiqueb foi / toi masculine, classiquea paroître / maître / connoître féminine, classiqueb chemin / divin masculine, classiquea compare / rare / prépare féminine, classiqueb égarement / sacrement masculine, classiquea propice / sacrifice / ravisse féminine, classiqueb amour / tour masculine, classiquea s’illumine / s’enracine / divine féminine, classiqueb bonté / charité masculine, classiquea allumée / fumée / désarmée féminine, classiqueb étouffer / l’enfer masculine, classiquea grâce / efficace / lasse féminine, classiqueb desir / choisir masculine, classiquea sollicite / mérite / visite féminine, classiqueb grandeur / d’ardeur masculine, classiquea puissante / reconnoissante / languissante féminine, classiqueb vœux / feux masculine, classiquea extases / m’embrases / bases féminine, classiqueb rang / sang masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
85 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources