Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xx
De l’aveu de la propre infirmité, et des misères de cette vie.
À ma confusion,‖ seigneur, je te confesseQuelle est mon injustice,‖ et quelle est ma foiblesse ;Je veux bien te servir‖ de témoin contre moi :Peu de chose m’abat,‖ peu de chose m’attriste,Et dans tous mes souhaits,‖ pour peu qu’on me résiste,Un orgueilleux chagrin‖ soudain me fait la loi.
J’ai beau me proposer‖ d’agir avec courage,Le moindre tourbillon‖ me fait peur de l’orage,Et renverse d’effroi‖ mon plus ferme propos ;D’angoisse et de dépit‖ j’abandonne ma route,Et me livrant moi-même‖ à ce que je redoute,Je me fais le jouet‖ et des vents et des flots.
C’est bien pour en rougir‖ de voir quelle tempêteSouvent mes lâchetés‖ attirent sur ma tête,Et combien ce grand trouble‖ a peu de fondement.C’est bien pour en rougir‖ de me voir si fragile,Que souvent dans mon cœur‖ la chose la plus vileForme d’une étincelle‖ un long embrasement.
Quelquefois, au milieu‖ de ma persévérance,Lorsque je crois marcher‖ avec quelque assurance,Et fournir ma carrière‖ avec moins de danger,Quand j’y pense le moins,‖ je trébuche par terre,Et lorsque je m’estime‖ à l’abri du tonnerre,Je me trouve abattu‖ par un souffle léger.
Reçois-en l’humble aveu,‖ seigneur, et considèreDe ma fragilité‖ l’impuissante misère,Qui me met à toute heure‖ en état de périr.Sans que je te la montre,‖ elle t’est trop connue ;Elle est de tous côtés‖ exposée à ta vue :D’un regard de pitié‖ daigne la secourir.
Tire-moi de la fange‖ où ma chute m’engage ;De ce bourbier épais‖ arrache ton image,Que par mon propre poids‖ je n’y reste enfoncé :Fais que je me relève‖ aussitôt que je tombe ;Fais que, si l’on m’abat,‖ jamais je ne succombe ;Fais que je ne sois point‖ tout à fait terrassé.
Ce qui devant tes yeux‖ rend mon âme confuse,Ce qui dans elle-même‖ à tous moments l’accuse,Et me force à trembler‖ sous un juste remords,C’est de me voir si prompt‖ à choir dans cette boue,Et qu’à mes passions,‖ qu’en vain je désavoue,Je n’oppose en effet‖ que de lâches efforts.
Bien que ta main, propice‖ à mon cœur qui s’en fâche,Au plein consentement‖ jamais ne le relâche,Et contre leurs assauts‖ lui donne un grand appui,Le combat est fâcheux,‖ il importune, il gêne,Et comme la victoire‖ est toujours incertaine,Vivre toujours en guerre‖ accable enfin d’ennui.
De mille objets impurs‖ l’abominable foule,Qui jusqu’au fond du cœur‖ en moins de rien se coule,N’a pas pour en sortir‖ même facilité :Leur plus légère idée‖ a peine à disparoître ;Le soin de l’effacer‖ souvent l’obstine à croître,Et montre ainsi l’excès‖ de mon infirmité.
Puissant Dieu d’Israël,‖ qui jaloux de nos âmes,Ne veux les voir brûler‖ que de tes saintes flammes,Regarde mes travaux,‖ regarde ma douleur :Secours par tes bontés‖ ton serviteur fidèle ;Et de quelque côté‖ que se porte mon zèle,De tes divins rayons‖ prête-lui la chaleur.
Répands dans mon courage‖ une céleste force,De peur que de la chair‖ la dangereuse amorce,Le vieil homme, à l’esprit‖ encor mal asservi,Se prévalant sur moi‖ de toute ma foiblesse,N’affermisse un empire‖ à cette chair traîtresse,Et que par l’esprit même‖ il ne soit trop suivi.
C’est contre cette chair,‖ notre fière ennemie,Que tant que nous traînons‖ cette ennuyeuse vie,Nous avons à combattre‖ autant qu’à respirer.Quelle est donc cette vie‖ où tout n’est que misères,Que tribulations,‖ que rencontres amères,Que piéges, qu’ennemis‖ prêts à nous dévorer ?
Qu’une affliction passe,‖ une autre lui succède :Souvent elle renaît‖ de son propre remède,Et rentre du côté‖ qu’on la vient de bannir ;Un combat dure encor,‖ que mille autres surviennent,Et cet enchaînement‖ dont ils s’entre-soutiennentFait un cercle de maux,‖ qui ne sauroit finir.
Peut-on avoir pour toi‖ quelque amour, quelque estime,Ô vie, ô d’amertume‖ affreux et vaste abîme,Cuisant et long supplice‖ et de l’âme et du corps ?Et parmi les malheurs‖ dont je te vois suivie,À quel droit gardes-tu‖ l’aimable nom de vie,Toi dont le cours funeste‖ engendre tant de morts ?
On t’aime cependant,‖ et la foiblesse humaine,Bien qu’elle voie en toi‖ les sources de sa peine,Y cherche avidement‖ celle de ses plaisirs.Le monde est un pipeur,‖ on dit assez qu’il trompe,On déclame assez haut‖ contre sa vaine pompe,Mais on ne laisse point‖ d’y porter ses desirs.
Le pouvoir dominant‖ de la concupiscence,Qu’imprime en notre chair‖ notre impure naissance,Ainsi sous ce trompeur‖ captive nos esprits ;Mais il faut que le cœur‖ saintement se rebelle,Et juge quels motifs‖ font aimer l’infidèle,Et quels doivent pousser‖ à son juste mépris.
Les appétits des sens,‖ la soif de l’avarice,L’orgueil qui veut monter‖ au gré de son caprice,Enfantent cet amour‖ que nous avons pour lui ;Les angoisses d’ailleurs,‖ les peines, les misères,Qui les suivent partout‖ comme dignes salaires,En font naître à leur tour‖ le dégoût et l’ennui.
Mais une âme à l’aimer‖ lâchement adonnée,Par d’infâmes plaisirs‖ en triomphe menée,Ne considère point‖ ce qui le fait haïr :Ce fourbe à ses regards‖ déguise toutes choses,Lui peint les nuits en jours,‖ les épines en roses,Et ses yeux subornés‖ aident à la trahir.
Aussi n’a-t-elle rien‖ qui l’en puisse défendre :Les douceurs que d’en haut‖ Dieu se plaît à répandreSont des biens que jamais‖ sa langueur n’a goûtés ;Elle n’a jamais vu‖ quel charme a ce grand maître,Ni combien la vertu,‖ qui craint de trop paroître,Verse en l’intérieur‖ de saintes voluptés.
Le vrai, le plein mépris‖ des vanités mondainesQu’embrassent en tous lieux‖ ces âmes vraiment sainesQui sous la discipline‖ ont Dieu pour leur objet,C’est ce qui leur départ‖ cette douceur exquise ;Et de sa propre voix‖ Dieu même l’a promiseÀ qui peut s’affermir‖ dans ce noble projet.
Par là notre ferveur,‖ enfin mieux éclairée,Promène sur le monde‖ une vue assurée,Que son flatteur éclat‖ ne sauroit éblouir :Nous voyons comme il trompe‖ et se trompe lui-même ;Nous le voyons se perdre‖ et perdre ce qu’il aimeAu milieu des faux biens‖ dont il pense jouir.
Versification
- Forme
- 21 sizains (sizains)
- Rimes
- 21(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 21 sizains
- Mots à la rime
- a confesse / foiblesse féminine, classiqueb moi / loi masculine, classiquec m’attriste / résiste féminine, classiquea courage / l’orage féminine, classiqueb propos / flots masculine, classiquec route / redoute féminine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb fondement / embrasement masculine, classiquec fragile / vile féminine, classiquea persévérance / assurance féminine, classiqueb danger / léger masculine, classiquec terre / tonnerre féminine, classiquea considère / misère féminine, classiqueb périr / secourir masculine, classiquec connue / vue féminine, classiquea m’engage / image féminine, classiqueb enfoncé / terrassé masculine, classiquec tombe / succombe féminine, classiquea confuse / l’accuse féminine, classiqueb remords / efforts masculine, classiquec boue / désavoue féminine, classiquea fâche / relâche féminine, classiqueb appui / d’ennui masculine, classiquec gêne / incertaine féminine, classiquea foule / coule féminine, classiqueb facilité / infirmité masculine, classiquec disparoître / croître féminine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb douleur / chaleur masculine, classiquec fidèle / zèle féminine, classiquea force / amorce féminine, classiqueb asservi / suivi masculine, classiquec foiblesse / traîtresse féminine, classiquea ennemie / vie féminine, classiqueb respirer / dévorer masculine, classiquec misères / amères féminine, classiquea succède / remède féminine, classiqueb bannir / finir masculine, classiquec surviennent / s’entre-soutiennent féminine, classiquea estime / abîme féminine, classiqueb corps / morts masculine, classiquec suivie / vie féminine, classiquea humaine / peine féminine, classiqueb plaisirs / desirs masculine, classiquec trompe / pompe féminine, classiquea concupiscence / naissance féminine, classiqueb esprits / mépris masculine, classiquec rebelle / l’infidèle féminine, classiquea l’avarice / caprice féminine, classiqueb lui / l’ennui masculine, classiquec misères / salaires féminine, classiquea adonnée / menée féminine, classiqueb haïr / trahir masculine, classiquec choses / roses féminine, classiquea défendre / répandre féminine, classiqueb goûtés / voluptés masculine, classiquec maître / paroître féminine, classiquea mondaines / saines féminine, classiqueb objet / projet masculine, classiquec exquise / promise féminine, classiquea éclairée / assurée féminine, classiqueb éblouir / jouir masculine, classiquec lui-même / aime féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources