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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Xlviii

Du jour de l’éternité, et des angoisses de cette vie.

Pierre Corneille· distiques, alexandrins, 156 vers

Ô séjour bienheureux‖ de la cité céleste,Où de l’éternité‖ le jour se manifeste,Jour que jamais n’offusque‖ aucune obscurité,Jour qu’éclaire toujours‖ l’astre de vérité,Jour où sans cesse brille‖ une joie épurée,Jour où sans cesse règne‖ une paix assurée,Jour toujours immuable‖ et dont le saint éclatJamais ne dégénère‖ en un contraire état !Que déjà ne luit-il !‖ Et pour le laisser luireQue ne cessent les temps‖ de perdre et de produire !Que déjà ne fait place‖ à ce grand avenirTout ce qu’ici leur chute‖ avec eux doit finir !Il luit, il luit déjà,‖ mais sa vive lumièreAux seuls hôtes du ciel‖ se fait voir toute entière.Tant que nous demeurons‖ sur la terre exilés,Il n’en tombe sur nous‖ que des rayons voilés ;L’éloignement confond‖ ou dissipe l’imageDe ce qui s’en échappe‖ au travers d’un nuage,Et tout ce qu’à nos yeux‖ il est permis d’en voir,Ce sont traits réfléchis‖ qu’en répand un miroir.

Ces habitants du ciel‖ en savent les délices,Tandis qu’en ces bas lieux‖ nous traînons nos supplices,Et qu’un accablement‖ d’amertume et d’ennuisDe nos jours les plus beaux‖ fait d’effroyables nuits.Ces jours, que le temps donne‖ et dérobe lui-même,Longs pour qui les connoît,‖ et courts pour qui les aime,Ont pour l’un et pour l’autre‖ un tissu de malheursD’où naissent à l’envi‖ l’angoisse et les douleurs.Tant que l’homme en jouit,‖ que de péchés le gênent !Combien de passions‖ l’assiégent ou l’enchaînent !Que de justes frayeurs,‖ que de soucis cuisantsLui déchirent le cœur‖ et brouillent tous les sens !La curiosité‖ de tous côtés l’engage ;La folle vanité‖ le tient en esclavage ;Enveloppé d’erreurs,‖ atterré de travaux,Entre mille ennemis‖ pressé de mille assauts,Le repos l’affoiblit,‖ et le plaisir l’énerve ;Tout le cours de sa vie‖ a des maux de réserve ;Le riche par ses biens‖ n’en est pas exempté,Et le pauvre a pour comble‖ encor sa pauvreté.

Quand verrai-je, seigneur,‖ finir tant de supplices ?Quand cesserai-je d’être‖ un esclave des vices ?Quand occuperas-tu,‖ toi seul, mon souvenir ?Quand mettrai-je ma joie‖ entière à te bénir ?Quand verrai-je en mon cœur‖ une liberté sainte,Sans aucun embarras,‖ sans aucune contrainte ?Et quand ne se nirai-je‖ en mes ardents transportsRien qui pèse à l’esprit,‖ rien qui gêne le corps ?Quand viendra cette paix,‖ et profonde et solide,Où la sûreté règne,‖ où ton amour préside,Paix dedans et dehors,‖ paix sans anxiétés,Paix sans trouble, paix ferme‖ enfin de tous côtés ?

Doux sauveur de mon âme,‖ hélas ! Quand te verrai-je ?Quand m’accorderas-tu‖ ce dernier privilége ?Quand te pourront mes yeux‖ contempler à loisir,Te voir en tout, partout,‖ être mon seul desir ?Quand te verrai-je assis‖ sur ton trône de gloire,Et quand aurai-je part‖ aux fruits de ta victoire,À ce règne sans fin,‖ que ta bénignitéPrépare à tes élus‖ de toute éternité ?

Tu sais que je languis,‖ abandonné sur terreAux cruelles fureurs‖ d’une implacable guerre,Où toujours je me trouve‖ en pays ennemi,Où rien ne me console‖ après avoir gémi,Où de mon triste exil‖ les suites importunesNe sont qu’affreux combats‖ et longues infortunes.

Modère les rigueurs‖ de ce bannissement,Verse en mes déplaisirs‖ quelque soulagement :Tu sais que c’est pour toi‖ que tout mon cœur soupire ;Tu vois que c’est à toi‖ que tout mon cœur aspire ;Le monde m’est à charge,‖ et ne fait que grossirCe fardeau de mes maux‖ qu’il tâche d’adoucir :Ni de lui ni de moi‖ je ne dois rien attendre ;Je veux te posséder,‖ et ne te puis comprendre ;Je forme à peine un vol‖ pour m’attacher aux cieux,Qu’un souci temporel‖ le ravale en ces lieux ;Et de mes passions‖ les forces mal domptéesMe rendent aux douceurs‖ qu’elles m’avoient prêtées :L’esprit prend le dessus,‖ mais le poids de la chairJusqu’au-dessous de tout‖ me force à trébucher.Ainsi je me combats‖ et me pèse à moi-même,Ainsi de mon dedans‖ le désordre est extrême :La chair rappelle en bas,‖ quand l’esprit tire en haut,Et la foible partie‖ est celle qui prévaut.

Que je souffre, seigneur,‖ quand mon âme élevéeJusqu’aux pieds de son dieu‖ qui l’a faite et sauvée,Un damnable escadron‖ de sentiments honteuxVient troubler sa prière‖ et distraire ses vœux !

Toi, qui seul de mes maux‖ tiens en main le remède,En ces extrémités‖ n’éloigne pas ton aide,Et ne retire point‖ par un juste courrouxLe bras qui seul pour moi‖ peut rompre tous leurs coups.Lance du haut du ciel‖ un éclat de ta foudre,Qui dissipe leur force‖ et les réduise en poudre ;Précipite sur eux‖ la grêle de tes dards ;Rends-les à leur néant‖ d’un seul de tes regards,Et renvoie aux enfers,‖ comme souverain maître,Ces fantômes impurs‖ que leur prince fait naître.

D’autre côté, seigneur,‖ recueille en toi mes sens,Ranime, réunis‖ mes desirs languissants ;Fais qu’un parfait oubli‖ des choses de la terreTienne à couvert mon cœur‖ de toute cette guerre ;Ou si par quelque embûche‖ il se trouve surpris,Fais que par les efforts‖ d’un prompt et saint méprisIl rejette soudain‖ ces délices fardéesDont le vice blanchit‖ ses plus noires idées.

Viens, viens à mon secours,‖ suprême vérité,Que je ne donne entrée‖ à quelque vanité ;Viens, céleste douceur,‖ viens occuper la place,Et toute impureté‖ fuira devant ta face.Cependant fais-moi grâce,‖ et ne t’offense pasSi dans le vrai chemin‖ je fais quelques faux pas,Si quelquefois de toi‖ mon oraison s’égare,Si quelque illusion‖ malgré moi m’en sépare ;Car enfin, je l’avoue‖ à ma confusion,Je ne cède que trop‖ à cette illusion :L’ombre d’un faux plaisir‖ follement retracéeS’empare à tous moments‖ de toute ma pensée ;Je ne suis pas toujours‖ où se trouve mon corps ;Souvent j’occupe un lieu‖ dont mon cœur est dehors ;Et mon extravagance‖ emportant l’infidèle,Je suis bien loin de moi‖ quand il est avec elle.

L’homme, sans y penser,‖ pense à ce qu’il chérit,Ainsi que l’œil de soi‖ tourne à ce qui lui rit.Ce qu’aime la nature‖ ou qui plaît par l’usage,C’est ce qui le plus tôt‖ nous offre son image,Et l’offre rarement,‖ que notre esprit touchéNe s’attache sans peine‖ où le cœur est penché.

Aussi ta bouche même‖ a bien voulu me direQu’où je mets mon trésor,‖ là mon âme respire :Si je le mets au ciel,‖ il m’est doux d’y penser ;Si je le mets au monde,‖ il m’y sait rabaisser ;De ses prospérités‖ je fais mon allégresse,Et ses coups de revers‖ excitent ma tristesse.

Si les plaisirs des sens‖ saisissent mon amour,Ce qui peut les flatter‖ m’occupe nuit et jour ;Si j’aime de l’esprit‖ la parfaite science,Je fais mon entretien‖ de tout ce qui l’avance :Enfin tout ce que j’aime‖ et tout ce qui me plaîtMe tient comme enchaîné‖ par un doux intérêt,J’en parle avec plaisir,‖ avec plaisir j’écouteTout ce qui peut m’instruire‖ à marcher dans sa route,Et j’emporte chez moi‖ l’image avec plaisirDe tout ce qui chatouille‖ et pique mon desir.

Qu’heureux est donc, ô Dieu,‖ celui dont l’âme pureBannit, pour t’aimer seul,‖ toute la créature,Qui se fait violence,‖ et n’osant s’accorderRien de ce que lui-même‖ aime à se demander,De la chair et des sens‖ tellement se défie,Qu’à force de ferveur‖ l’esprit les crucifie !C’est ainsi qu’en son cœur‖ rétablissant la paix,Sur le mépris du monde‖ élevant ses souhaits,Il t’offre une oraison,‖ il t’offre des louangesDignes de se mêler‖ à celles de tes anges,Puisqu’en lui ton amour‖ par ses divins transportsÉtouffe le terrestre‖ et dedans et dehors.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
78((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
14 distiques
Mots à la rime
a céleste / manifeste féminine, classiqueb obscurité / vérité masculine, classiquea épurée / assurée féminine, classiqueb éclat / état masculine, classiquea luire / produire féminine, classiqueb avenir / finir masculine, classiquea lumière / entière féminine, classiqueb exilés / voilés masculine, classiquea l’image / nuage féminine, classiqueb voir / miroir masculine, classiquea délices / supplices féminine, classiqueb d’ennuis / nuits masculine, classiquea lui-même / aime féminine, classiqueb malheurs / douleurs masculine, classiquea gênent / l’enchaînent féminine, classiqueb cuisants / sens masculine, classiquea l’engage / esclavage féminine, classiqueb travaux / assauts masculine, classiquea l’énerve / réserve féminine, classiqueb exempté / pauvreté masculine, classiquea supplices / vices féminine, classiqueb souvenir / bénir masculine, classiquea sainte / contrainte féminine, classiqueb transports / corps masculine, classiquea solide / préside féminine, classiqueb anxiétés / côtés masculine, classiquea verrai-je / privilége féminine, classiqueb loisir / desir masculine, équivalentea gloire / victoire féminine, classiqueb bénignité / éternité masculine, classiquea terre / guerre féminine, classiqueb ennemi / gémi masculine, classiquea importunes / infortunes féminine, classiqueb bannissement / soulagement masculine, classiquea soupire / aspire féminine, classiqueb grossir / d’adoucir masculine, classiquea attendre / comprendre féminine, classiqueb cieux / lieux masculine, classiquea domptées / prêtées féminine, classiqueb chair / trébucher masculine, classiquea moi-même / extrême féminine, classiqueb haut / prévaut masculine, équivalentea élevée / sauvée féminine, classiqueb honteux / vœux masculine, classiquea remède / aide féminine, classiqueb courroux / coups masculine, classiquea foudre / poudre féminine, classiqueb dards / regards masculine, classiquea maître / naître féminine, classiqueb sens / languissants masculine, classiqueb surpris / mépris masculine, classiquea fardées / idées féminine, classiqueb vérité / vanité masculine, classiquea place / face féminine, classiqueb pas masculine, classiquea s’égare / sépare féminine, classiqueb confusion / illusion masculine, classiquea retracée / pensée féminine, classiqueb corps / dehors masculine, classiquea l’infidèle / elle féminine, classiqueb chérit / rit masculine, classiquea l’usage / image féminine, classiqueb touché / penché masculine, classiquea dire / respire féminine, classiqueb penser / rabaisser masculine, classiquea allégresse / tristesse féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquea science / l’avance féminine, classiqueb plaît / intérêt masculine, classiquea j’écoute / route féminine, classiqueb plaisir / desir masculine, classiquea pure / créature féminine, classiqueb s’accorder / demander masculine, classiquea défie / crucifie féminine, classiqueb paix / souhaits masculine, classiquea louanges / anges féminine, classiqueb transports / dehors masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

156 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources