Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre premier

Chapitre Xx

De l’amour de la solitude et du silence.

Pierre Corneille· 29 sizains, alexandrins et octosyllabes, 174 vers

Choisis une heure propre‖ à rentrer en toi-même,À penser aux bienfaits‖ de la bonté suprême,Sans t’embrouiller l’esprit‖ de rien de curieux ;Et ne t’engage en la lectureQue de quelque matière pureQui touche autant le cœur‖ qu’elle occupe les yeux.

Si tu peux retrancher‖ la perte des paroles,La superfluité‖ des visites frivoles,La vaine attention‖ aux nouveautés des bruits,Ton âme aura du temps de restePour suivre cet emploi céleste,Et pour en recueillir‖ les véritables fruits.

Ainsi des plus grands saints‖ la sagesse profondePour ne vivre qu’à Dieu‖ fuyoit les yeux du monde,Et n’en souffroit jamais‖ l’entretien qu’à regret ;Ainsi plus la vie est parfaite,Plus elle aime cette retraite ;Et qui veut trouver Dieu‖ doit chercher le secret.

Un païen nous l’apprend,‖ tous chrétiens que nous sommes :« Je n’ai jamais, dit-il,‖ été parmi les hommesQue je n’en sois sorti‖ moins homme et plus brutal ; »Et notre propre conscienceNe fait que trop d’expérience,Combien à son repos‖ leur commerce est fatal.

Se taire entièrement‖ est beaucoup plus facileQue de se préserver‖ du mélange inutileQui dans tous nos discours‖ aussitôt s’introduit ;Et c’est chose bien moins pénibleD’être chez soi comme invisible,Que de se bien garder‖ alors qu’on se produit.

Quiconque aspire donc‖ aux douceurs immortellesQu’un bon intérieur‖ fait goûter aux fidèles,Et veut prendre un bon guide‖ afin d’y parvenir,Qu’avec Jésus-Christ il se couleLoin du tumulte et de la foule,Et souvent seul à seul‖ tâche à l’entretenir.

Personne en sûreté‖ ne sauroit se produire,Ni parler sans se mettre‖ au hasard de se nuire,Ni prendre sans péril‖ les ordres à donner,Que ceux qui volontiers se cachent,Sans peine au silence s’attachent,Et sans aversion‖ se laissent gouverner.

Non, aucun ne gouverne‖ avec pleine assurance,Que ceux qu’y laisse instruits‖ la pleine obéissance :Qui sait mal obéir‖ ne commande pas bien.Aucun n’a de joie assuréeQue ceux en qui l’âme épuréeRend un bon témoignage‖ et ne reproche rien.

Celui que donne aux saints‖ leur bonne conscienceNe va pourtant jamais‖ sans soin, sans défiance,Dont la crainte de Dieu‖ fait la sincérité ;Et la grâce en eux épandueNe rend pas de moindre étendueNi ces justes soucis,‖ ni leur humilité.

Mais la présomption,‖ l’orgueil d’une âme ingrate,Fait cette sûreté‖ dont le méchant se flatte,Et le trompe à la fin,‖ l’ayant mal éclairé.Quoique tu sois grand cénobite,Quoique tu sois parfait ermite,Jamais, tant que tu vis,‖ ne te tiens assuré.

Souvent ceux que tu vois‖ par leur vertu sublimeMériter notre amour,‖ emporter notre estime,Tout parfaits qu’on les croit,‖ sont le plus en danger ;Et l’excessive confianceQu’elle jette en leur conscienceSouvent les autorise‖ à se trop négliger.

Souvent il est meilleur‖ que quelque assaut nous presse,Et que nous faisant voir‖ quelle est notre foiblesse,Il réveille par là‖ nos plus puissants efforts,De crainte que l’âme tranquilleNe s’enfle d’un orgueil facileÀ glisser de ce calme‖ aux douceurs du dehors.

Ô plaisirs passagers,‖ si jamais nos penséesDe vos illusions‖ n’étoient embarrassées,Si nous pouvions bien rompre‖ avec le monde et vous,Que par cette sainte ruptureL’âme se verroit libre et pure,Et se conserveroit‖ un repos long et doux !

Il seroit, il seroit‖ d’éternelle durée,Si tant de vains soucis‖ dont elle est déchiréePar votre long exil‖ se trouvoient retranchés,Et si nos desirs solitairesBornés à des vœux salutaires,Étoient par notre espoir‖ à Dieu seul attachés.

Aucun n’est digne ici‖ de ces grâces divines,Qui parmi tant de maux‖ et parmi tant d’épines,Versent du haut du ciel‖ la consolation,Si son exacte vigilanceNe s’exerce avec diligenceDans les saintes douleurs‖ de la componction.

Veux-tu jusqu’en ton cœur‖ la sentir vive et forte ?Rentre dans ta cellule,‖ et fermes-en la porteAux tumultes du monde,‖ à sa vaine rumeur :N’en écoute point l’imposture,Et comme ordonne l’écriture,Repasse au cabinet‖ les secrets de ton cœur.

Ce que tu perds dehors‖ s’y retrouve à toute heure ;Mais il faut sans relâche‖ en aimer la demeure :Elle n’a rien de doux‖ sans l’assiduité ;Et depuis qu’elle est mal gardée,Ce n’est plus qu’une triste idée,Qui n’enfante qu’ennuis‖ et qu’importunité.

Elle sera ta joie‖ et ta meilleure amie,Si ta conversion,‖ dans son calme affermie,Dès le commencement‖ la garde sans regret :C’est dans ce calme et le silenceQue l’âme dévote s’avance,Et que de l’écriture‖ elle apprend le secret.

Pour se fortifier‖ elle y trouve des armes,Pour se purifier‖ elle y trouve des larmes,Par qui tous ses défauts‖ sont lavés chaque nuit ;Elle s’y rend par la prièreÀ Dieu d’autant plus familière,Qu’elle en bannit du siècle‖ et l’amour et le bruit.

Qui se détache donc‖ pour cette solitudeDe toutes amitiés‖ et de toute habitude,Plus il rompt les liens‖ du sang et de la chair,Plus de Dieu la bonté suprême,Par ses anges et par lui-même,Pour le combler de biens‖ daigne s’en approcher.

Cache-toi, s’il le faut,‖ pour briser ces obstacles :L’obscurité vaut mieux‖ que l’éclat des miracles,S’ils étouffent les soins‖ qu’on doit avoir de soi ;Et le don de faire un prodige,Dans une âme qui se néglige,D’un précieux trésor‖ fait un mauvais emploi.

Le vrai religieux‖ rarement sort du cloître,Vit sans ambition‖ de se faire connoître,Ne veut point être vu,‖ ne veut point regarder,Et croit que celui-là se tueQui cherche à se blesser la vueDe ce que, sans se perdre,‖ il ne peut posséder.

Le monde et ses plaisirs‖ s’écoulent et nous gênent,Et quand à divaguer‖ nos desirs nous entraînent,Ce temps qu’on aime à perdre‖ est aussitôt passé ;Et pour fruit de cette sortieOn n’a qu’une âme appesantie,Et des desirs flottants‖ dans un cœur dispersé.

Ainsi celle qu’on fait‖ avec le plus de joieSouvent avec douleur‖ au cloître nous renvoie :Les délices du soir‖ font un triste matin ;Ainsi la douceur sensuelleNous cache sa pointe mortelle,Qui nous flatte à l’entrée‖ et nous tue à la fin.

Ne vois-tu pas ici‖ le feu, l’air, l’eau, la terre,Leur éternelle amour,‖ leur éternelle guerre ?N’y vois-tu pas le ciel‖ à tes yeux exposé ?Qu’est-ce qu’ailleurs tu te proposes ?N’est-ce pas bien voir toutes chosesQue voir les éléments‖ dont tout est composé ?

Que peux-tu voir ailleurs‖ qui soit longtemps durable ?Crois-tu rassasier‖ ton cœur insatiableEn promenant partout‖ tes yeux avidement ?Et quand d’une seule ouvertureIls verroient toute la nature,Que seroit-ce pour toi‖ qu’un vain amusement ?

Lève les yeux au ciel,‖ et par d’humbles prièresTire des mains de Dieu‖ ces faveurs singulièresQui purgent tes péchés‖ et tes déréglements :Laisse les vanités mondainesEn abandon aux âmes vaines,Et ne porte ton cœur‖ qu’à ses commandements.

Ferme encore une fois,‖ ferme sur toi ta porte,Et d’une voix d’amour‖ languissante, mais forte,Appelle cet objet‖ de tes plus doux souhaits :Entretiens-le dans ta celluleDe la vive ardeur qui te brûle,Et ne crois point ailleurs‖ trouver la même paix.

Tâche à n’en point sortir‖ qu’il ne soit nécessaire ;N’écoute, si tu peux,‖ aucun bruit populaire,Ton calme en deviendra‖ plus durable et meilleur :Sitôt que tes sens infidèlesOuvrent ton oreille aux nouvelles,Ils font entrer par là‖ le trouble dans ton cœur.

Versification

Forme
29 sizains (sizains)
Rimes
29(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (116 de 12, 58 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
29 sizains
Mots à la rime
a toi-même / suprême féminine, classiqueb curieux / yeux masculine, classiquec lecture / pure féminine, classiquea paroles / frivoles féminine, classiqueb bruits / fruits masculine, classiquec reste / céleste féminine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb regret / secret masculine, classiquec parfaite / retraite féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb brutal / fatal masculine, classiquec conscience / d’expérience féminine, classiquea facile / inutile féminine, classiqueb s’introduit / produit masculine, classiquec pénible / invisible féminine, classiquea immortelles / fidèles féminine, classiqueb parvenir / l’entretenir masculine, classiquec coule / foule féminine, classiquea produire / nuire féminine, classiqueb donner / gouverner masculine, classiquec cachent / s’attachent féminine, classiquea assurance / obéissance féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec assurée / épurée féminine, classiquea conscience / défiance féminine, classiqueb sincérité / humilité masculine, classiquec épandue / étendue féminine, classiquea ingrate / flatte féminine, classiqueb éclairé / assuré masculine, classiquec cénobite / ermite féminine, classiquea sublime / estime féminine, classiqueb danger / négliger masculine, classiquec confiance / conscience féminine, classiquea presse / foiblesse féminine, classiqueb efforts / dehors masculine, classiquec tranquille / facile féminine, classiquea pensées / embarrassées féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquec rupture / pure féminine, classiquea durée / déchirée féminine, classiqueb retranchés / attachés masculine, classiquec solitaires / salutaires féminine, classiquea divines / d’épines féminine, classiqueb consolation / componction masculine, classiquec vigilance / diligence féminine, classiquea forte / porte féminine, classiqueb rumeur / cœur masculine, classiquec l’imposture / l’écriture féminine, classiquea heure / demeure féminine, classiqueb l’assiduité / qu’importunité masculine, classiquec gardée / idée féminine, classiquea amie / affermie féminine, classiquec silence / s’avance féminine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquec prière / familière féminine, classiquea solitude / habitude féminine, classiqueb chair / approcher masculine, classiquec suprême / lui-même féminine, équivalentea obstacles / miracles féminine, classiqueb soi / emploi masculine, classiquec prodige / néglige féminine, classiquea cloître / connoître féminine, classiqueb regarder / posséder masculine, classiquec tue / vue féminine, classiquea gênent / entraînent féminine, classiqueb passé / dispersé masculine, classiquec sortie / appesantie féminine, classiquea joie / renvoie féminine, classiqueb matin / fin masculine, classiquec sensuelle / mortelle féminine, classiquea terre / guerre féminine, classiqueb exposé / composé masculine, classiquec proposes / choses féminine, classiquea durable / insatiable féminine, classiqueb avidement / amusement masculine, classiquec ouverture / nature féminine, classiquea prières / singulières féminine, classiqueb déréglements / commandements masculine, classiquec mondaines / vaines féminine, classiquea porte / forte féminine, classiqueb souhaits / paix masculine, classiquec cellule / brûle féminine, classiquea nécessaire / populaire féminine, classiqueb meilleur / cœur masculine, classiquec infidèles / nouvelles féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

174 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources