Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xxx
Comment il faut demander le secours de Dieu.
Viens à moi, mon enfant,‖ lorsque tu n’es pas bien ;Fais-moi de ton angoisse‖ un secret entretien :Dans les plus mauvais jours,‖ quelque coup qu’elle porte,Je suis toujours ce Dieu‖ qui console et conforte ;Mais tout ce qui retient‖ ces consolationsQue je verse d’en haut‖ sur les afflictions,C’est que bien qu’elles soient‖ leurs remèdes uniques,À me les demander‖ un peu tard tu t’appliques.Avant que je te voie‖ à mes pieds prosternéM’invoquer dans les maux‖ dont tu te sens gêné,Tu fais de vains essais‖ de tout ce que le mondePromet d’amusements‖ à ta douleur profonde,Et cet égarement‖ de tes vœux imprudentsVa chercher au dehors‖ ce que j’offre au dedans.
Ainsi ce que tu fais‖ te sert de peu de chose,Ainsi ce que tu fais‖ à d’autres maux t’expose,Jusqu’à ce qu’il souvienne‖ à ton reste de foiQue j’en sais garantir‖ quiconque espère en moi,Et qu’il n’est ni secours‖ ailleurs qui ne leur cède,Ni conseil fructueux,‖ ni durable remède.
De quelques tourbillons‖ que ton cœur soit surpris,Après qu’ils sont passés,‖ rappelle tes esprits,Vois ma miséricorde,‖ et reprends dans sa vueLa première vigueur‖ de ta force abattueJe suis auprès de toi,‖ tout prêt à rétablirTout ce que la tempête‖ y pourroit affoiblir,Et non pas seulement‖ d’une égale mesure,Mais avec abondance,‖ avec excès d’usure,En sorte que les biens‖ qui te seront rendusServent de comble à ceux‖ qui te semblent perdus.
D’où vient que sur ce point‖ ta croyance vacille ?Peux-tu rien concevoir‖ qui me soit difficile ?Ou ressemblé-je à ceux‖ dont le foible soutienOse beaucoup promettre‖ et n’exécute rien ?Qu’as-tu fait de ta foi ?‖ Que fait ton espérance ?Montre une âme plus ferme‖ en sa persévérance,Sois fort, sois courageux,‖ endure, espère, attends ;Les consolations‖ te viendront en leur temps :Moi-même je viendrai‖ te retirer de peine,Je viendrai t’apporter‖ ta guérison certaine.Le trouble où je te vois‖ n’est qu’un peu de frayeurQui t’accable l’esprit‖ d’une vaine terreur :L’avenir inconstant‖ fait ton inquiétude ;Tu crains ses prompts revers‖ et leur vicissitude ;Mais à quoi bon ces soins,‖ qu’à te donner enfinTristesse sur tristesse‖ et chagrin sur chagrin ?Cesse d’aller si loin‖ mendier un supplice ;Chaque jour n’a que trop‖ de sa propre malice,Chaque jour n’a que trop‖ de son propre tourment :Qui se charge de plus‖ souffre inutilement,Et tu ne dois fonder‖ ni déplaisirs ni joieSur ces douteux succès‖ que l’avenir déploie,Qui peut-être suivront‖ ce que tu t’en promets,Et qui peut-être aussi‖ n’arriveront jamais.
Mais l’homme de soi-même‖ a ces désavantages,Qu’il se laisse éblouir‖ par de vaines images,Et qu’il s’en fait souvent‖ un fantôme trompeurQui tire tout à lui‖ son espoir et sa peur.C’est la marque d’une âme‖ encor foible et légère,Que d’être si facile‖ à ce qu’on lui suggère,Et de porter soudain‖ un pied mal affermiVers ce qu’à ses regards‖ présente l’ennemi.
Cet imposteur rusé‖ tient dans l’indifférenceS’il déçoit par la vraie‖ ou la fausse apparence ;Il n’importe des deux‖ à ses illusionsQui remplisse ton cœur‖ de folles visions.Tout lui devient égal,‖ pourvu qu’il te séduise ;Tout lui devient égal,‖ pourvu qu’il te détruise.Si l’amour du présent‖ ne l’y fait parvenir,Il y mêle aussitôt‖ l’effroi de l’avenir ;Sa haine en cent façons‖ à te perdre est savante ;Mais ne te trouble point,‖ ne prends point l’épouvante ;Crois en moi, tiens en moi‖ ton espoir arrêté ;Prends confiance entière‖ en ma haute bonté ;Oppose-la sans crainte‖ aux traits qu’il te décoche.Quand tu me crois bien loin,‖ souvent je suis bien proche ;Souvent quand ta langueur‖ présume tout perdu,C’est lors que ton soupir‖ est le mieux entendu,Et tu touches l’instant‖ dont tu me sollicites,Qui te doit avancer‖ à de plus grands mérites.
Non, tout n’est pas perdu‖ pour quelque contre-temps,Pour quelque effet contraire‖ à ce que tu prétends :
Tu n’en dois pas juger‖ suivant ce qu’en présumeLe premier sentiment‖ d’une telle amertume,Ni de quelque côté‖ que viennent tes malheurs,Toi-même aveuglément‖ t’obstiner aux douleurs,Comme si d’en sortir‖ toute espérance éteinteAbandonnoit ton âme‖ à leur mortelle atteinte.
Ne te répute pas‖ tout à fait délaissé,Bien que pour quelque temps‖ je t’y laisse enfoncé,Bien que pour quelque temps‖ tu sentes retiréesCes consolations‖ de toi si desirées.Ainsi ta fermeté‖ s’éprouve beaucoup mieux,Et c’est ainsi qu’on passe‖ au royaume des cieux :Le chemin est plus sûr,‖ plus il est difficile ;Et pour quiconque m’aime,‖ il est bien plus utileQu’il se voie exercé‖ par quelques déplaisirs,Que si l’effet partout‖ secondoit ses desirs.
Je lis du haut du ciel‖ jusque dans ta pensée ;Je vois jusqu’à quel point‖ ton âme est oppressée,Et juge avantageux‖ qu’elle soit quelquefoisSans aucune douceur‖ au milieu de ses croix,De peur qu’un bon succès‖ ne t’enfle et ne t’élèveJusqu’à t’attribuer‖ ce que ma main achève,Jusqu’à te plaire trop‖ en ce qu’il a d’appas,Et prendre quelque gloire‖ en ce que tu n’es pas.
Quelque grâce sur toi‖ qu’il m’ait plu de répandre,Je puis, quand il me plaît,‖ te l’ôter et la rendre.Quelques dons que j’accorde‖ à tes plus doux souhaits,Ils sont encore à moi‖ quand je te les ai faits :Je te donne du mien‖ quand ce bonheur t’arrive,Et ne prends point du tien‖ alors que je t’en prive.Ces biens, ces mêmes biens,‖ après t’être donnés,Font part de mes trésors‖ dont ils sont émanés,Et leur perfection‖ tirant de moi son être,Quand je t’en fais jouir,‖ j’en suis encor le maître.
Tout est à moi, mon fils,‖ tout vient, tout part de moi ;Reçois tout de ma main‖ sans chagrin, sans effroi :Si je te fais traîner‖ un destin misérable,Si je te fais languir‖ sous l’ennui qui t’accable,Ne perds sous ce fardeau‖ patience ni cœur :Je puis en un moment‖ ranimer ta langueur ;Je puis mettre une borne‖ aux maux que je t’envoie,Et changer tout leur poids‖ en des sujets de joie ;Mais je suis toujours juste‖ en te traitant ainsi,Toujours digne de gloire,‖ et j’en attends aussi ;Et soit que je t’élève‖ ou que je te ravale,Je veux d’un sort divers‖ une louange égale.
Si tu peux bien juger‖ de ma sévérité,Si tu peux sans nuage‖ en voir la vérité,Les coups les plus perçants‖ d’une longue infortuneN’auront rien qui t’abatte,‖ et rien qui t’importune :Loin de t’en attrister,‖ de meilleurs sentimentsNe t’y feront voir lieu‖ que de remercîments,Ne t’y feront voir lieu‖ que de pleine allégresse ;Dans cette dureté‖ tu verras ma tendresse,Et réduiras ta joie‖ à cet unique point,
Que ma faveur t’afflige‖ et ne t’épargne point.Tel que jadis pour moi‖ fut l’amour de mon père,Tel est encor le mien‖ pour qui cherche à me plaire,Et tel étoit celui‖ qu’autrefois je promisÀ ce troupeau choisi‖ de mes plus chers amis :Cependant, tu le sais,‖ je les livrai sur terreAux cruelles fureurs‖ d’une implacable guerre,À d’éternels combats,‖ à d’éternels dangers,Et non pas aux douceurs‖ des plaisirs passagers.Je les envoyai tous‖ au mépris, à l’injure,Et non à ces honneurs‖ qui flattent la nature,Non à l’oisiveté,‖ mais à de longs travaux,Et je les plongeai tous‖ dans ces gouffres de maux,Afin que leur amère‖ et rude expérienceLes enrichît des fruits‖ que fait la patience.
Souviens-toi donc, mon fils,‖ de ces instructions,Sitôt que tu te vois‖ dans les afflictions.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 77((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 15 distiques
- Mots à la rime
- a bien / entretien masculine, classiqueb porte / conforte féminine, classiquea consolations / afflictions masculine, classiqueb uniques / t’appliques féminine, classiquea prosterné / gêné masculine, classiqueb monde / profonde féminine, classiquea imprudents / dedans masculine, classiqueb chose / t’expose féminine, classiquea foi / moi masculine, classiqueb cède / remède féminine, classiquea surpris / esprits masculine, classiqueb vue / abattue féminine, classiquea rétablir / affoiblir masculine, classiqueb mesure / d’usure féminine, classiquea rendus / perdus masculine, classiqueb vacille / difficile féminine, classiquea soutien / rien masculine, classiqueb espérance / persévérance féminine, classiquea attends / temps masculine, classiqueb peine / certaine féminine, classiquea frayeur / terreur masculine, classiqueb inquiétude / vicissitude féminine, classiquea enfin / chagrin masculine, classiqueb supplice / malice féminine, classiquea tourment / inutilement masculine, classiqueb joie / déploie féminine, classiquea promets / jamais masculine, classiqueb désavantages / images féminine, classiquea trompeur / peur masculine, classiqueb légère / suggère féminine, classiquea affermi / l’ennemi masculine, classiqueb l’indifférence / apparence féminine, classiquea illusions / visions masculine, classiqueb séduise / détruise féminine, classiquea parvenir / l’avenir masculine, classiqueb savante / l’épouvante féminine, classiquea arrêté / bonté masculine, classiqueb décoche / proche féminine, classiquea perdu / entendu masculine, classiqueb sollicites / mérites féminine, classiquea contre-temps / prétends masculine, classiqueb présume / amertume féminine, classiquea malheurs / douleurs masculine, classiqueb éteinte / atteinte féminine, classiquea délaissé / enfoncé masculine, classiqueb retirées / desirées féminine, classiquea mieux / cieux masculine, classiqueb difficile / utile féminine, classiquea déplaisirs / desirs masculine, classiqueb pensée / oppressée féminine, classiquea quelquefois / croix masculine, classiqueb t’élève / achève féminine, classiquea d’appas / pas masculine, classiqueb répandre / rendre féminine, classiquea souhaits / faits masculine, classiqueb t’arrive / prive féminine, classiquea donnés / émanés masculine, classiqueb être / maître féminine, classiquea moi / effroi masculine, classiqueb misérable / t’accable féminine, classiquea cœur / langueur masculine, classiqueb t’envoie / joie féminine, classiquea ainsi / aussi masculine, classiqueb ravale / égale féminine, classiquea sévérité / vérité masculine, classiqueb infortune / t’importune féminine, classiquea sentiments / remercîments masculine, classiqueb allégresse / tendresse féminine, classiquea point masculine, classiqueb père / plaire féminine, classiquea promis / amis masculine, classiqueb terre / guerre féminine, classiquea dangers / passagers masculine, classiqueb l’injure / nature féminine, classiquea travaux / maux masculine, classiqueb expérience / patience féminine, classiquea instructions / afflictions masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
154 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources