Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xxxi
Du mépris de toutes les créatures pour s’élever au créateur.
Seigneur, si jusqu’ici‖ tu m’as fait mille grâces,Il n’est pas temps que tu t’en lasses :J’ai besoin d’un secours‖ encor bien plus puissant,Puisqu’il faut m’élever‖ par-dessus la nature,Et prendre un vol si haut,‖ qu’aucune créatureN’ait pour moi rien d’embarrassant.
À cet heureux effort‖ en vain je me dispose :Tant qu’ici-bas la moindre choseVers ses foibles attraits‖ saura me ravaler,L’imperceptible joug‖ d’une indigne contrainteNe me permettra point‖ cette liberté sainteQui jusqu’à toi nous fait voler.
Ton David à ce vol‖ ne vouloit point d’obstacle,Et te demandoit ce miracle,Lorsque dans ses ennuis‖ il tenoit ce propos :« Qui pourra me donner‖ des ailes de colombe,Et du milieu des maux‖ sous qui mon cœur succombeJe volerai jusqu’au repos ? »
Cet oiseau du vrai calme‖ est le portrait visible ;On ne voit rien de si paisibleQue la simplicité‖ que nous peignent ses yeux :On ne voit rien de libre‖ à l’égal d’un vrai zèle,Qui sans rien desirer‖ s’élève à tire-d’aileAu-dessus de tous ces bas lieux.
Il faut donc pleinement‖ s’abandonner soi-même,S’arracher à tout ce qu’on aime,Pousser jusques au ciel‖ des transports plus qu’humains,Et bien considérer‖ quels sont les avantagesQue l’auteur souverain‖ a sur tous les ouvragesQu’ont daigné façonner ses mains.
Sans ce détachement,‖ sans cette haute extase,L’âme que ton amour embraseNe peut en liberté‖ goûter tes entretiens :Peu savent en effet‖ contempler tes mystères,Mais peu forment aussi‖ ces mépris salutairesDe toutes sortes de faux biens.
Ainsi l’homme a besoin‖ que ta bonté suprême,L’élevant par-dessus lui-même,Prodigue en sa faveur‖ son trésor infini ;Qu’un excès de ta grâce‖ en esprit le ravisse,Et de tout autre objet‖ tellement l’affranchisse,Qu’à toi seul il demeure uni.
À moins que jusque-là‖ l’enlève ainsi ton aide,Quoi qu’il sache, quoi qu’il possède,Tout n’est pas de grand poids,‖ tout ne lui sert de rien :Il rampe et rampera‖ toujours foible et débile,S’il peut s’imaginer‖ rien de grand ou d’utileQue l’immense et souverain bien.
Tout ce qui n’est point Dieu‖ n’est point digne d’estime,Et son prix le plus légitime,Comme enfin ce n’est rien,‖ c’est d’être à rien compté :Vous le savez, dévots‖ que la grâce illumine ;Votre doctrine aussi‖ de toute autre doctrineDiffère bien en dignité.
Sa noblesse est bien autre ;‖ et comme l’influenceDe la suprême intelligencePar un sacré canal‖ d’en haut la fait couler,Ce qu’à l’esprit humain‖ en peut donner l’étude,Ce qu’en peut acquérir‖ la longue inquiétude,Ne la peut jamais égaler.
Le bien de contempler‖ ce que les cieux admirentEst un bien où plusieurs aspirent,Et que de tout leur cœur‖ ils voudroient obtenir ;Mais ils suivent si mal‖ la route nécessaire,Que souvent ils ne font‖ que ce qu’il faudroit fairePour éviter d’y parvenir.
Le trop d’abaissement‖ vers les objets sensiblesFait des obstacles invincibles,Comme le trop de soin‖ des marques du dehors ;Et la sévérité‖ la mieux étudiée,Si l’âme n’est en soi‖ la plus mortifiée,Ne sert qu’au supplice du corps.
J’ignore, à dire vrai,‖ de quel esprit nous sommes,Nous autres qui parmi les hommesPassons pour éclairés‖ et pour spirituels,Et nous plongeons ainsi‖ pour des choses légères,De vils amusements,‖ des douceurs passagères,En des travaux continuels.
Parmi de tels soucis‖ que pouvons-nous prétendre,Nous qui savons si peu descendreDans le fond de nos cœurs‖ indignement remplis,Et qui si rarement‖ de toutes nos penséesAppliquons au dedans‖ les forces ramasséesPour en voir les secrets replis ?
Notre âme en elle-même‖ à peine est recueillie,Qu’une extravagante saillieNous emporte au dehors,‖ et fait tout avorter,Sans repasser jamais‖ sous l’examen sévèreCe que nous avons fait,‖ ce que nous voulions faire,Ni ce qu’il nous faut projeter.
Nous suivons nos desirs‖ sans même y prendre garde,Et rarement notre œil regardeCombien à leurs effets‖ d’impureté se joint.Lorsque toute la chair‖ eut corrompu sa voie,Nous savons que des eaux‖ elle devint la proie,Cependant nous ne tremblons point.
L’affection interne‖ étant toute gâtée,Les objets dont l’âme est flattéeN’y faisant qu’une impure‖ et folle impression,Il faut bien que l’effet,‖ pareil à son principe,Pour marque qu’au dedans‖ la vigueur se dissipe,Porte même corruption.
Quand un cœur est bien pur,‖ une vertu solideÀ tous ses mouvements préside ;La bonne et sainte vie‖ en est le digne fruit ;Mais ce dedans n’est pas‖ ce que l’on considère,Et depuis qu’une fois‖ l’effet a de quoi plaire,N’importe comme il est produit.
La beauté, le savoir,‖ les forces, la richesse,L’heureux travail, la haute adresse,C’est ce qu’on examine,‖ et qui fait estimer :Qu’un homme soit dévot,‖ patient, humble, affable,Qu’il soit pauvre d’esprit,‖ recueilli, charitable,On ne daigne s’en informer.
Ce n’est qu’à ces dehors‖ que se prend la naturePour s’en former une peinture ;Mais c’est l’intérieur‖ que la grâce veut voir :L’une est souvent déçue‖ à suivre l’apparence ;Mais l’autre met toujours‖ toute son espéranceEn Dieu, qui ne peut décevoir.
Versification
- Forme
- 20 sizains (sizains)
- Rimes
- 20(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (80 de 12, 40 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 20 sizains
- Mots à la rime
- a grâces / lasses féminine, classiqueb puissant / d’embarrassant masculine, classiquec nature / créature féminine, classiquea dispose / chose féminine, classiqueb ravaler / voler masculine, classiquec contrainte / sainte féminine, classiquea d’obstacle / miracle féminine, classiqueb propos / repos masculine, classiquec colombe / succombe féminine, classiquea visible / paisible féminine, classiqueb yeux / lieux masculine, classiquec zèle / tire-d’aile féminine, classiquea soi-même / aime féminine, classiqueb qu’humains / mains masculine, classiquec avantages / ouvrages féminine, classiquea extase / embrase féminine, classiqueb entretiens / biens masculine, classiquec mystères / salutaires féminine, classiquea suprême / lui-même féminine, classiqueb infini / uni masculine, classiquec ravisse / l’affranchisse féminine, classiquea aide / possède féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquec débile / d’utile féminine, classiquea d’estime / légitime féminine, classiqueb compté / dignité masculine, classiquec illumine / doctrine féminine, classiquea l’influence / intelligence féminine, classiqueb couler / égaler masculine, classiquec l’étude / inquiétude féminine, classiquea admirent / aspirent féminine, classiqueb obtenir / parvenir masculine, classiquec nécessaire / faire féminine, classiquea sensibles / invincibles féminine, classiqueb dehors / corps masculine, classiquec étudiée / mortifiée féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb spirituels / continuels masculine, classiquec légères / passagères féminine, classiquea prétendre / descendre féminine, classiqueb remplis / replis masculine, classiquec pensées / ramassées féminine, classiquea recueillie / saillie féminine, classiqueb avorter / projeter masculine, classiquec sévère / faire féminine, classiquea garde / regarde féminine, classiqueb joint / point masculine, classiquec voie / proie féminine, classiquea gâtée / flattée féminine, classiqueb impression / corruption masculine, classiquec principe / dissipe féminine, classiquea solide / préside féminine, classiqueb fruit / produit masculine, classiquec considère / plaire féminine, classiquea richesse / adresse féminine, classiqueb estimer / informer masculine, classiquec affable / charitable féminine, classiquea nature / peinture féminine, classiqueb voir / décevoir masculine, classiquec l’apparence / espérance féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources