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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Coffret De Santal, 1879· Chansons perpétuelles

Le Fleuve

Charles Cros· distiques, alexandrins, 205 vers

A M. Ernest Legouvé

Ravi des souvenirs‖ clairs de l’eau dont s’abreuveLa terre, j’ai conçu‖ cette chanson du Fleuve.

Derrière l’horizon‖ sans fin, plus loin, plus loinLes montagnes, sur leurs‖ sommets que nul témoinN’a vus, condensent l’eau‖ que le vent leur envoie.D’où le glacier, sans cesse‖ accru, mais qui se broiePar la base et qui fond‖ en rongeant le roc dur.Plus bas, non loin des verts‖ sapins, le rire purDes sources court parmi‖ les mousses iriséesEt sur le sable fin‖ pris aux roches usées.Du ravin de là-bas‖ sort un autre courant,Et mille encore. Ainsi‖ se grossit le torrentQui descend vers la plaine‖ et commence le Fleuve.

Mais l’eau court trop brutale‖ et d’une ardeur trop neuvePour féconder le sol.‖ Sur ces bords déchirés,Aubépines, lavande‖ et thym, genêts dorésTrouvent seuls un abri‖ dans les fentes des pierres.Voici que le torrent‖ heurte en bas les barrièresDe sable et de rochers‖ par lui-même traînés.C’est la plaine. Il s’y perd‖ en chemins détournésQui calment sa fureur.‖ Et quelques petits arbresSuivent l’eau qui bruit‖ sur les grès et les marbres.Ces collines, derniers‖ remous des monts géants,Flots figés du granit‖ coulant en océans,Ces coteaux, maintenant‖ verts, se jaspent de tachesBlanches et rousses qui‖ marchent. Ce sont les vachesOu plus près, le petit‖ bétail. Le tintementDes clochettes se mêle‖ au murmure endormantDe l’eau.Les peupliers‖ pointus aiment les rivesPlates. Voici déjà‖ que leurs files passivesEscortent çà et là‖ le Fleuve calme et fort.

Les champs sont possédés‖ par les puissants. Au bordCeux qui n’ont pas l’espoir‖ des moissons vont en fouleAttendre l’imprévu‖ qu’apporte l’eau qui coule :Paillettes d’or, saphirs,‖ diamants et rubis,Que les roches, après‖ tant d’orages subis,Abandonnent du fond‖ de leur masse minée,Sous l’influx caressant‖ de l’eau froide, obstinée.Que de sable lavé,‖ que de rêves promis,Pour qu’un peu d’or, enfin,‖ reste au fond du tamis !Prends ton bâton, chercheur !‖ La ville n’est pas proche,Et d’obliques regards‖ ont pesé ta sacoche.

D’autres, durs au travail‖ sèment en rond les plombsDes grands filets ; l’argent‖ frétillant des poissonsGonfle la trame grise,‖ apportant l’odeur fraîcheEt fade qui s’attache‖ aux engins de la pêche.Mais le gain est précaire,‖ et plus d’un écumeurDescend, cadavre enflé,‖ dans le flot endormeur.Le fleuve emporte tout,‖ d’ailleurs. Car de sa hacheLe bûcheron, tondeur‖ des montagnes, arracheLes sapins des hauteurs,‖ qu’il confie au courant ;Et, plus bas, la scierie‖ industrieuse prendCes arbres, et, le Fleuve‖ étant complice encore,Les dépèce, malgré‖ leur révolte sonore.

Puis la plaine avec ses‖ moissons, puis les hameauxD’où viennent s’abreuver,‖ au bord, les animaux :Bœufs, chevaux ; tandis qu’en‖ amont, les lavandièresFont claquer leurs battoirs‖ sur le linge et les pierres.Ou bien plongent leurs bras‖ nacrés dans l’eau qui court,Et, montrant leurs pieds nus,‖ le jupon troussé court,Chantent une chanson‖ où le roi les épouse.Chanson, pieds nus, bras blancs,‖ font que ce gars en blouseDistrait, laisse aller seul‖ son cheval fatigué,Fumant, poitrail dans l’eau,‖ par les courbes du gué.

Ces feuillages, en plein‖ courant, couvrent quelqu’îleQu’on voudrait posséder,‖ pour y rêver tranquille.

Puis des collines à‖ carreaux irréguliers,Des petits bois ; plus près‖ de l’eau, les peupliersEt les saules. Le Fleuve‖ élargi, moins rapide,S’emplit de nénuphars,‖ de joncs. Dans l’or fluideDu soir, les moucherons valsent.Mais, rapprochés,Maintenant les coteaux‖ s’élèvent. Des rochersInterrompent souvent‖ les cultures en pente.Tout le pays pierreux,‖ où le Fleuve serpenteNourrit, pauvre et moussu,‖ la ronce et le bandit.Le courant étranglé‖ dans les ravins, bonditSur les roches, ou bien‖ dort dans les trous qu’il creuse.

Mais l’eau n’interrompt pas‖ sa course aventureuseMalgré tant de travaux‖ et de sommeils. VoiciLa brèche ouverte sur‖ l’horizon obscurciPar la poussière d’eau.‖ Le lit de pierre plateFinit brusque, et le flot,‖ pesante nappe, éclateEn un rugissement‖ perpétuel. En bas,Les rocs éparpillés‖ comme après des combatsDe titans, brisent l’eau‖ sur leurs arêtes dures.Au loin, tout est mouillé.‖ L’audace des verduresPlantureuses encadre‖ et rompt souvent l’éclatDe la chute écumeuse.Ici le pays platÉtale encor ses prés,‖ ses moissons. Des rivières,Venant on ne sait d’où,‖ capricieuses, fièresCourent les champs, croyant‖ qu’elles vivront toujoursDans la parure en fleur‖ de leur jeune parcours.Mais le Fleuve vainqueur‖ les arrête au passage,Et fait taire ce rire‖ en son cours vaste et sage.

Aux rives les hameaux‖ se succèdent pareils.

Puis, voici l’industrie‖ aux discordants réveils.Les rossignols, troublés‖ par le bruit et la suieDes usines, s’en vont‖ vers les bois frais qu’essuieLa pluie et qu’au matin‖ parfume le muguet.Le soleil luit toujours‖ mais l’homme fait le guet.Voilà qu’il a bâti‖ des quais et des écluses ;Et les saules cendrés,‖ méfiants de ces ruses,Et les peupliers fiers‖ ne vont pas jusque-là.Ces coteaux profanés,‖ d’où le loup s’en alla,S’incrustent de maisons‖ blanches et de fabriquesQui dressent gravement‖ leurs hauts tuyaux de briques.

Sur le Fleuve tranquille,‖ égayant le tableau,Les jeunes hommes, forts‖ et beaux, qui domptent l’eau,Oublieux, en ramant,‖ de l’intrigue servile,S’en vont, joyeux, avec des femmes.C’est la ville,La ville immense avec‖ ses cris hospitaliers,L’eau coule entre les quais‖ corrects. Des escaliersMènent aux profondeurs‖ glauques du suicide.A la paroi moussue‖ un gros anneau s’oxide,Pour celui qui se noie‖ inaccessible espoir.

Ligne capricieuse‖ et noire sur le soirVerdâtre, les maisons,‖ les palais en étagesSe constellent. Au port,‖ les ventes, les courtagesSont finis. Le jour baisse,‖ et les chauves-sourisVoltigent lourdement,‖ poussant des petits cris.Ces vieux quais oubliés‖ sur leurs pierres disjointesSupportent des maisons‖ grises aux toits en pointes.Là, sèchent des chiffons‖ que de leurs maigres brasLes femmes pauvres ont‖ rincés. En bas, des rats.

Le flot profond, serré‖ par les piles massivesDu pont, court plus féroce,‖ et les pierres passivesSe laissent émietter‖ par l’eau, tranquillement.On voit s’allumer moins‖ d’astres au firmamentQue de lumières sur‖ les quais et dans les ruesPleines du bruit des voix,‖ des bals gais, parcouruesPar les voitures.Seul,‖ le Fleuve ne rit pasSous les chalands ventrus‖ et lourds. D’ailleurs, en bas,L’égout vomit l’eau noire‖ aux affreuses écumes,Roulant des vieux souliers,‖ des débris de légumes,Des chiens, des chats pourris‖ qu’emmène le courant,Souillure sans effet‖ dans le Fleuve si grandDont la lune, œil d’argent,‖ paillette la surface.Mais, qu’importe la vie‖ humaine à l’eau qui passe,Les ordures, la foule‖ immense et les bals gais ?L’eau ne.s’attarde pas à ces choses.Les guésSont rompus, maintenant,‖ en aval de la ville.L’homme a dragué le lit‖ du Fleuve, plus docileDepuis qu’il est si large et si profond.La merAux bateaux goudronnés‖ laisse un parfum amerQui parle des pays‖ lointains où le vent mène.Le Fleuve, insoucieux‖ de l’industrie humaine,Continue à travers‖ la campagne. La nuitS’avance triomphante‖ et constellée, au bruitDes feuilles que l’air frais‖ emperle de rosée.

Puis, au matin, encore‖ une ville poséeDans la plaine, bijou‖ de perle sur veloursVert, dont tous ces coteaux‖ imitent les plis lourds ;Des fermes aux grands toits,‖ bas et moussus, tapiesAu bord des prés sans fin‖ où voltigent les pies,Richesses qu’à mi-voix‖ ce paysan pensifÉvalue en fouettant‖ son vieux mulet poussif.

Le Fleuve s’élargit‖ toujours, tant, que les rivesPerdent vers l’horizon‖ leurs lignes fugitives.Les coteaux abaissés,‖ le ciel agité, l’airMurmurant et salé,‖ proclament que la merEst là, terme implacable‖ à la folle équipéeDe l’eau, qui vers le ciel‖ chaud s’était échappée.La mer demande tout‖ fantasque, et puis, parfoisRefuse les tributs‖ du Fleuve, limon, bois,Cadavres , rocs brisés,‖ qu’aux montagnes lointaines,Aux terres grasses, aux‖ hameaux, aux vastes plaines,Il a volé, voulant‖ rassasier la mer.Et tout s’entasse, obstacle‖ au Fleuve. L’homme fierTrouve ici les débris‖ distincts de chaque année,Aux temps obscurs où sa‖ race n’était pas née.

Tout le pays est gai.‖ De loin le chant des coqsFend la brume. Voici‖ les bassins et les docks,Les cris des cabestans,‖ les barques amarréesD’où mille portefaix‖ enlèvent les denrées,Ballots, tonneaux, métaux‖ en barres, tas de blés.Aux cabarets fumeux,‖ les marins attablésSe menacent, avec‖ des jurons exotiques.On trouve tous les fruits‖ lointains dans les boutiques.

L’eau du Fleuve s’arrête,‖ un peu troublée, avantDe se perdre, innommée,‖ en l’infini mouvant.

C’est comme une bataille‖ en ligne régulière :Escadrons au galop,‖ soulevant la poussière,Les vagues de la mer‖ arrivent à grands bruits,Blanches d’écume, ayant‖ des airs vainqueurs, et puisS’en retournent, efforts‖ que le Fleuve repousseAvec ses petits flots‖ audacieux d’eau douce.La mer fuit, mais emporte‖ et disperse à jamais,Rang par rang, tous ces flots,‖ fils des lointains sommets.

Muse hautaine. Muse‖ aux yeux clairs, sois bénie !Malgré tes longs dédains,‖ ma chanson est finie ;Car tu m’as consolé‖ de tous les bruits railleurs ;Tu m’as montré, parmi‖ mes souvenirs meilleurs,Des lueurs pour teinter‖ l’eau qui court et gazouille,L’eau fraîche où, vers le soir,‖ l’hirondelle se mouille.Et j’ai suivi ses flots‖ jusqu’à la grande mer.

Qu’on se lise entre amis‖ ce chant tranquille et fier,Dans les moments de fièvre‖ et dans les jours d’épreuveQu’on endorme son cœur‖ aux murmures du Fleuve.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
99((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
21 distiques
Mots à la rime
a s’abreuve / Fleuve féminine, classiqueb loin / témoin masculine, classiquea envoie / broie féminine, classiqueb dur / pur masculine, classiquea irisées / usées féminine, classiqueb courant / torrent masculine, classiquea Fleuve / neuve féminine, classiqueb déchirés / dorés masculine, classiquea pierres / barrières féminine, classiqueb traînés / détournés masculine, classiquea arbres / marbres féminine, classiqueb géants / océans masculine, classiquea taches / vaches féminine, classiqueb tintement / endormant masculine, classiquea l’eau / rives / passives féminine, classiqueb fort / bord masculine, classiquea foule / coule féminine, classiqueb rubis / subis masculine, classiquea minée / obstinée féminine, classiqueb promis / tamis masculine, classiquea proche / sacoche féminine, classiqueb plombs / poissons masculine, classiquea fraîche / pêche féminine, classiqueb écumeur / endormeur masculine, classiquea hache / arrache féminine, classiqueb courant / prend masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb hameaux / animaux masculine, classiquea lavandières / pierres féminine, classiqueb court masculine, classiquea épouse / blouse féminine, classiqueb fatigué / gué masculine, classiquea quelqu’île / tranquille féminine, classiqueb irréguliers / peupliers masculine, classiquea rapide / fluide féminine, classiqueb valsent / rapprochés / rochers masculine, classiquea pente / serpente féminine, classiqueb bandit / bondit masculine, classiquea creuse / aventureuse féminine, classiqueb Voici / obscurci masculine, classiquea plate / éclate féminine, classiqueb bas / combats masculine, classiquea dures / verdures féminine, classiqueb l’éclat / écumeuse / plat masculine, classiquea rivières / fières féminine, classiqueb toujours / parcours masculine, classiquea passage / sage féminine, classiqueb pareils / réveils masculine, classiquea suie / qu’essuie féminine, classiqueb muguet / guet masculine, classiquea écluses / ruses féminine, classiqueb jusque-là / alla masculine, classiquea fabriques / briques féminine, classiqueb tableau / l’eau masculine, classiquea servile / femmes / ville féminine, classiqueb hospitaliers / escaliers masculine, classiquea suicide / s’oxide féminine, classiqueb espoir / soir masculine, classiquea étages / courtages féminine, classiqueb chauves-souris / cris masculine, classiquea disjointes / pointes féminine, classiqueb bras / rats masculine, classiquea massives / passives féminine, classiqueb tranquillement / firmament masculine, classiquea rues / parcourues féminine, classiqueb voitures / pas / bas masculine, classiquea écumes / légumes féminine, classiqueb courant / grand masculine, classiquea surface / passe féminine, classiqueb gais / choses / gués masculine, classiquea ville / docile féminine, équivalenteb profond / mer / amer masculine, classiquea mène / humaine féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquea rosée / posée féminine, classiqueb velours / lourds masculine, classiquea tapies / pies féminine, classiqueb pensif / poussif masculine, classiquea rives / fugitives féminine, classiqueb l’air / mer masculine, classiquea équipée / échappée féminine, classiqueb parfois / bois masculine, classiquea lointaines / plaines féminine, classiqueb mer / fier masculine, classiquea année / née féminine, classiqueb coqs / docks masculine, classiquea amarrées / denrées féminine, classiqueb blés / attablés masculine, classiquea exotiques / boutiques féminine, classiqueb avant / mouvant masculine, classiquea régulière / poussière féminine, classiqueb bruits / puis masculine, classiquea repousse / douce féminine, classiqueb jamais / sommets masculine, classiquea bénie / finie féminine, classiqueb railleurs / meilleurs masculine, classiquea gazouille / mouille féminine, classiquea d’épreuve / Fleuve féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

205 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Coffret De Santal, Paris, TRESSE ÉDITEUR, 1879· numérisation poesies.net· Sources