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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1896· Les vrais dieux

II. L’illusion

Daniel Lesueur· 12 quatrains, alexandrins, 48 vers

J'ai vu l'Illusion‖ m'apparaître en un songe,Quand mon cœur, tourmenté‖ par l'éternel Désir,Reconnaissait enfin‖ le vide et le mensongeDes biens toujours fuyants‖ qu'il avait cru saisir.

J'étais las de l'attente‖ et las de l'espérance,Je voulais, oubliant‖ qu'il est un lendemain,Recueillir jour à jour‖ avec insoucianceChaque fragile fleur‖ éclose en mon chemin.

J'enviais le long rêve‖ et la fierté tranquilleDe l'animal errant‖ sous les bois ténébreux,Qui n'a jamais connu‖ le salaire servileNi du labeur sans but‖ porté le joug affreux.

J'écoutais, dans l'écho‖ des siècles éphémères,S'élever les accents‖ du seul sage ici-bas,De Bouddha, qui disait :‖ « Renonce à tes chimères,Par ton renoncement‖ cesseront tes combats. »

Et je croyais toucher‖ la sphère souveraineOù sont assis en paix‖ les dieux indifférents,Qui, sans rire ni pleurs‖ sur leur face sereine,Ont vu nos jours amers‖ s'écouler par torrents.

C'est alors que, troublant‖ mon impassible rêve,Au bord d'un ciel en feu‖ surgit l'Illusion,Dans le sang du soleil,‖ sur l'éclatante grèveQue trace en l'or des soirs‖ la nue en fusion.

Et sa voix me cria :‖ « Qu'importe la sagesse ?Qu'importe la douleur ?‖ O misérable humain,Ton néant résigné‖ vaudra-t-il ma richesse ?J'ai tes amours, ton ciel‖ et tes dieux dans ma main.

« C'est moi qui t'ai conduit‖ dans la nuit des vieux âges ;J'ouvris devant tes yeux‖ l'espace illimité ;Soumise à tes désirs,‖ j'ai pris mille visages ;J'ai, dans ton froid tombeau,‖ mis l'immortalité.

« Parce que tu saignas‖ sur ce chemin de gloire,Et parce que ton sein‖ se gonfla de sanglots,Tu cesses désormais‖ d'espérer et de croire,Tes dieux sont vraiment morts‖ et l'avenir est clos !

« Pose donc sur ton cœur‖ une invincible armure,Sonde avec un œil sec‖ l'austère vérité…Tu me retrouveras‖ au fond de la Nature,Moi, ton Illusion,‖ ‒ seule réalité !

« Car je suis la Maya‖ triomphante, éternelle !Tes sens et ton esprit‖ n'obéissent qu'à moi,Je colore à tes yeux‖ toute forme charnelle,Je suis dans ton plaisir,‖ je suis dans ton effroi.

« Quand tu crois progresser,‖ c'est ton rêve qui change ;Et si ton cœur se ferme,‖ impassible et hautain,Même alors je t'aveugle‖ en ton orgueil étrange.Adore-moi, mortel,‖ car je suis ton destin ! »

Versification

Forme
12 quatrains (quatrains)
Rimes
12(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
12 quatrains
Mots à la rime
a songe / mensonge féminine, classiqueb Désir / saisir masculine, classiquea l'espérance / insouciance féminine, classiqueb lendemain / chemin masculine, classiquea tranquille / servile féminine, classiqueb ténébreux / affreux masculine, classiquea éphémères / chimères féminine, classiqueb ici-bas / combats masculine, classiquea souveraine / sereine féminine, classiqueb indifférents / torrents masculine, classiquea rêve / grève féminine, classiqueb l'Illusion / fusion masculine, classiquea sagesse / richesse féminine, classiqueb humain / main masculine, classiquea âges / visages féminine, classiqueb illimité / l'immortalité masculine, classiquea gloire / croire féminine, classiqueb sanglots / clos masculine, classiquea armure / Nature féminine, classiqueb vérité / réalité masculine, classiquea éternelle / charnelle féminine, classiqueb moi / effroi masculine, classiquea change / étrange féminine, classiqueb hautain / destin masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources