Poésies, 1896· Les vrais dieux
III. La mort
Taisez-vous, pâles fantômesQui vous prétendez des dieux !C'est moi qui tiens des atomesLe creuset mystérieux.Désir, Illusion vaine,Servez votre souveraine :Que votre puissance entraîneL'homme enivré vers la Mort !Sans vous il pourrait connaîtreLa misère de son être,Et, se refusant à naître,Il trahirait mon effort.
« Cachez-lui par vos chimèresL'ombre immense où je l'attends,Et, sous les cieux éphémères,La fuite de ses instants ;Qu'il vive, pense et s'effaceSans déchiffrer sur ma faceLe but sombre qu'à sa raceJ'assigne au fond du tombeau.Me livrant sa chair lassée,Qu'il croie ‒ audace insensée ! ‒Me dérober sa penséeComme un immortel flambeau.
« Parez l'obscure matièreA ses regards éblouis ;Qu'il y puise la lumièreEt des concerts inouïs.Moi, qui dissous la substance,Je sais qu'en son inconstanceL'universelle existenceEst la Force en mouvement.Dans ce tourbillon sans trêve,Qu'importe la forme brève !Je ne détruis qu'un vain rêve,Je crée éternellement.
« En sa morne indifférence,Ma terrible activitéNe connaît point la souffrance,La gloire ni la beauté.J'ai l'infini pour domaine.L'altière raison humaine,Qu'un mirage trouble et mène,Me coûte à décomposerJuste autant, lorsqu'en vient l'heure,Qu'un souffle qui passe et pleureOu la corolle qu'effleureL'insecte sans s'y poser.
« Le masque affreux dont on couvreMa sublime majesté,La face osseuse où s'entr'ouvreUn rictus épouvanté,Les yeux creux, le crâne blême,Me sont donnés pour emblèmePar ceux à qui mon problèmeReste à jamais inconnu.Car tout être qui respireContre ma grandeur conspire,Et pour vanter mon empireNul n'est jamais revenu.
« L'insensible molécule,Seule, est sans crainte en mes mains ;Mais tout ce qui vit reculeDevant mes sombres chemins.La personnalité lâcheEn vain s'oppose à ma tâche :Je transforme sans relâcheTous les éléments divers.Gloire à moi ! gloire à la tombe !Tout en surgit, tout y tombe.Sur l'éternelle hécatombeJe construis les univers. »
Versification
- Forme
- 6 douzains (douzains)
- Rimes
- 6(ababcccdeeed)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 6 douzains
- Mots à la rime
- a fantômes / atomes féminine, classiqueb dieux / mystérieux masculine, classiquec vaine / souveraine / entraîne féminine, classiqued Mort / effort masculine, classiquee connaître / être / naître féminine, classiquea chimères / éphémères féminine, classiqueb l'attends / instants masculine, classiquec s'efface / face / race féminine, classiqued tombeau / flambeau masculine, classiquee lassée / insensée / pensée féminine, classiquea matière / lumière féminine, classiqueb éblouis / inouïs masculine, classiquec substance / inconstance / existence féminine, classiqued mouvement / éternellement masculine, classiquee trêve / brève / rêve féminine, classiquea indifférence / souffrance féminine, classiqueb activité / beauté masculine, classiquec domaine / humaine / mène féminine, classiqued décomposer / poser masculine, classiquee l'heure / pleure / qu'effleure féminine, classiquea couvre / s'entr'ouvre féminine, classiqueb majesté / épouvanté masculine, classiquec blême / emblème / problème féminine, classiqued inconnu / revenu masculine, classiquee respire / conspire / empire féminine, classiquea molécule / recule féminine, classiqueb mains / chemins masculine, classiquec lâche / tâche / relâche féminine, classiqued divers / univers masculine, classiquee tombe / hécatombe féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources