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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1896· Visions antiques

La légende de Satni-Khamoïs

Daniel Lesueur· CONTE DE L’ANCIENNE ÉGYPTE· alexandrins, 121 vers

I

Satni, prince royal,‖ qui porte sur la tempe,Bien que père déjà, la tresse des enfants,Du grand temple de Phtah‖ descend la large rampe.

Râ, l'éternel Soleil,‖ dans les cieux triomphants,Quittant, jeune et joyeux,‖ le sein d'Isis sa mère,Monte au fond des déserts‖ aux sables étouffants.

Et l'antique Memphis,‖ où rien n'est éphémère,Plus haut que ses palais‖ élève ses tombeaux,Dont l'ombre inviolée‖ enferme sa chimère.

Mais Satni-Khamoïs,‖ aux traits calmes et beaux,Soudain a vu passer‖ sous les brillants portiquesUne femme aux yeux vifs‖ ainsi que deux flambeaux.

Couverte de joyaux‖ aux figures mystiquesEt de longs vêtements‖ brodés d'un très grand prix,Comme cortège elle a‖ de nombreux domestiques.

Le prince, à son aspect,‖ s'est arrêté, surpris :Ses longs yeux sont si doux,‖ sa bouche si hautaine,Qu'un désir invincible‖ entre en ce cœur épris.

Il est le fils du roi,‖ la conquête est certaine.Puis ce n'est, après tout,‖ qu'un caprice léger.Il suit la jeune femme‖ en sa marche lointaine.

« Mon père à cette ville‖ est, dit-elle, étranger.C'est un homme puissant,‖ grand-prêtre de Bubaste.Je suis pure. A mon lit‖ il ne faut point songer. »

Lui, qui vit dans l'orgueil,‖ dans la pompe et le faste,Et qui jamais encor‖ n'éprouva de refus,L'aime pour sa pudeur‖ et sa fierté de caste.

Ce fils des Pharaons‖ se trouble, tout confus.Son front, qui sera ceint‖ de la double couronne,Rougit… Mais il proteste‖ en longs propos diffus.

Elle, un éclair aux yeux,‖ sourit et lui pardonne.Ses lourds cheveux tressés‖ tombent sur son col nu ;Ses anneaux, en marchant,‖ font un bruit monotone.

Elle dit simplement‖ et d'un air ingénu :« Je m'appelle Taïa.‖ Viens dans notre demeure.Tu me respecteras,‖ puisque c'est convenu. »

Lui, sent qu'il va la vaincre‖ ou qu'il faut qu'il en meure.

II

Dans un léger canot‖ construit en papyrusTous deux ont traversé‖ le large bras du fleuve,Sur la rive duquel‖ s'ouvrent les bleus lotus.

Taïa songe à conduire‖ habilement l'épreuve ;Sa lèvre rouge garde‖ un pli mystérieux.L'œil ardent de Satni‖ de sa beauté s'abreuve.

Dans la riche maison‖ il entre, curieux.Les murs sont recouverts‖ d'onyx et d'émeraude.Il suit la chaste fille‖ au doux front sérieux.

Elle va jusqu'en haut.‖ L'atmosphère plus chaudeSe charge de parfums‖ pénétrants et subtils.Elle éloigne d'un geste‖ une esclave qui rôde.

Ils sont seuls maintenant…‖ Seuls ! Et que disent-ils ?Satni n'ordonne point,‖ il sanglote et supplie…Elle, de son réseau‖ tend et serre les fils.

Voici que s'ouvre enfin‖ sa lèvre si jolie :« Je suis pure. Il me faut,‖ si je cède, tes biens,Que tu me donneras‖ pour ma honte accomplie. »

Et le prince répond :‖ « Oui, si tu m'appartiens,Tu posséderas tout,‖ mon or, mes fines pierres,Mes perles, mes émaux,‖ mes coursiers syriens.

‒ « Signe-le, » dit Taïa‖ sans baisser les paupières.

III

La jeune fille a fait‖ préparer un repas.Satni voit ces lenteurs‖ d'un œil triste et farouche ;Mais elle, rit toujours,‖ et ne se livre pas.

« J'ai, dit-il, tout à l'heure‖ apposé mon cartoucheSur la donation‖ que de moi tu voulais,Viens, ne résiste plus,‖ car j'ai soif de ta bouche. »

Elle reprit : « Là-bas,‖ dans tes lointains palais,Tu possèdes, je crois,‖ des enfants légitimes ;Et les miens, si j'en ai,‖ deviendront leurs valets.

‒ « Non, dit Satni, je puis‖ combler tous les abîmes.Je serai roi, Taïa,‖ je serai maître un jour.Tes fils ne naîtront point‖ pour être des victimes. »

Alors Taïa lui fit‖ jurer par son amourGrondant au fond de lui‖ comme un fauve qui râle,Qu'il ferait de leurs fils‖ des princes à sa cour.

Et Satni le jura,‖ les yeux fous, le front pâle.

IV

Dans le riant boudoir‖ ils sont tous deux assis.Leurs sièges ont pour pieds‖ des griffes de panthère,Et dans leurs coupes d'or‖ coulent des vins choisis.

Taïa contraint Satni‖ haletant à se taire.Lente, elle prend des fruits‖ et prétend avoir faim ;Son grand œil sombre est plein‖ d'un irritant mystère.

Un souple aspic d'argent‖ orne son poignet fin.Son pied foule un tapis‖ qui vient de Babylone.Ce repas, il faudra‖ pourtant qu'il prenne fin !

Près de cet homme au sang‖ jeune et vif qui bouillonneElle garde un visage‖ impassible et très froid,Comme un masque d'Hathor‖ en haut d'une colonne.

Lui, qui souffre, pourtant‖ l'aime ainsi, car il croitQu'elle ignore encor tout‖ de l'ivresse insensée ;Et la force lui manque,‖ et son désir s'accroît…

Alors Taïa sourit‖ à sa propre pensée.

V

Du jardin tout à coup‖ montent des sons joyeux.« Tes enfants, dit Taïa,‖ sont venus de la ville.‒ Mes enfants ?… » Il tressaille‖ et s'étonne, anxieux.

Elle, dont le beau corps‖ cache une âme très vile,Sait qu'enfin le moment‖ décisif est venuDe dompter tout à fait‖ l'amant lâche et servile.

Elle ouvre sa tunique‖ et montre son sein nu,Puis son bras merveilleux‖ sort de la mousseline ;Tout son vêtement glisse,‖ à peine retenu.

Ce qu'il recouvre encor,‖ le prince le devine…Alors l'infortuné,‖ muet, tombe à genoux,Ne pouvant qu'adorer‖ cette forme divine.

Et Taïa, se penchant,‖ lui dit d'un ton très doux :« Fais mourir tous tes fils,‖ les miens auront ton trône…Puis ôte, si tu veux,‖ tous ces voiles jaloux. »

Il crie, et tend les mains‖ comme pour une aumône.

VI

Sur le grand lit d'ébène‖ et d'ivoire ajourés,Parmi les draps soyeux‖ que son corps souple froisse,Taïa met la splendeur‖ de ses membres nacrés.

Satni, n'espérant plus‖ que son amour décroisse,Pour l'assouvir enfin‖ n'a prononcé qu'un mot…A présent du jardin‖ montent des cris d'angoisse.

Blême, le prince laisse‖ échapper un sanglot ;Mais Taïa le regarde,‖ impérieuse et tendre…Sous sa prunelle aiguë‖ il s'apaise aussitôt.

Tout se tait… Aucun bruit‖ ne se fait plus entendre.

VII

C'est ainsi que Satni‖ fit mourir ses enfants,Qui portaient comme lui‖ la tresse sur la tempe,Pour la femme qu'il vit,‖ sous les cieux triomphants,Du grand temple de Phtah‖ gravir la large rampe.

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a tempe / rampe féminine, classiqueb enfants / triomphants / étouffants masculine, classiqueb mère / éphémère / chimère féminine, classiqueb tombeaux / beaux / flambeaux masculine, classiqueb portiques / mystiques / domestiques féminine, classiqueb prix / surpris / épris masculine, classiqueb hautaine / certaine / lointaine féminine, classiqueb léger / étranger / songer masculine, classiqueb Bubaste / faste / caste féminine, classiqueb refus / confus masculine, classiqueb couronne / pardonne / monotone féminine, classiquec diffus / nu masculine, classiquea ingénu / convenu masculine, classiqueb demeure / meure féminine, classiquea papyrus / lotus masculine, classiqueb fleuve / l'épreuve / s'abreuve féminine, classiqueb mystérieux / curieux / sérieux masculine, classiqueb d'émeraude / chaude / rôde féminine, classiqueb subtils / disent-ils / fils masculine, classiqueb supplie / jolie / accomplie féminine, non classiqueb biens / m'appartiens / syriens masculine, classiqueb pierres / paupières féminine, classiquea repas / pas masculine, classiqueb farouche / cartouche / bouche féminine, classiqueb voulais / palais / valets masculine, classiqueb légitimes / abîmes / victimes féminine, classiqueb jour / amour / cour masculine, classiqueb râle / pâle féminine, classiquea assis / choisis masculine, classiqueb panthère / taire / mystère féminine, classiqueb faim / fin masculine, classiqueb Babylone / bouillonne / colonne féminine, classiqueb froid / croit / s'accroît masculine, classiqueb insensée / pensée féminine, classiquea joyeux / anxieux masculine, classiqueb ville / vile / servile féminine, classiqueb venu / nu / retenu masculine, classiqueb mousseline / devine / divine féminine, classiqueb genoux / doux / jaloux masculine, classiqueb trône / aumône féminine, classiquea ajourés / nacrés masculine, classiqueb froisse / décroisse / d'angoisse féminine, classiqueb mot / sanglot / aussitôt masculine, classiqueb tendre / entendre féminine, classiquea enfants / triomphants masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

121 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources