Poésies, 1896· Visions divines
Le progrès et les dieux
Aux temps anciens, le monde‖ existait dans un rêve ;Les cieux élargissaient‖ le terrestre horizon ;L'espoir d'un avenir‖ plein d'extases sans trêveConsolait de la vie‖ incertaine et trop brève,Et le désir vainqueur‖ supplantait la raison.
Hélas ! il est des cœurs‖ que le Progrès consterne,Des lèvres qui toujours‖ invoqueront les dieux.La Science à l'œil froid‖ conduit l'esprit moderne,Pourtant plus d'un genou‖ dans l'ombre se prosterne,Plus d'un regard encor‖ monte au ciel radieux.
C'est que, nous retirant‖ l'espérance qui charme,Dévastant à jamais‖ nos lointains paradis,La Science n'a pas‖ effacé toute larme ;En nos mains, au contraire,‖ elle aiguise chaque arme,Et nous rend sans pitié‖ pour les combats maudits.
L'antique Illusion,‖ qui nous devient néfaste,Ne peut plus sans péril‖ embellir le chemin.Notre champ de bataille‖ est si sombre et si vasteQue jamais nulle haine‖ ou de peuple ou de casteN'en ouvrit de pareil‖ au désespoir humain.
Le sang n'y coule point :‖ la lutte pour la vieN'offre point la grandeur‖ des glorieux trépas ;Les morts, nul ne les chante‖ et nul ne les envie,Et l'effrayant clairon‖ qui tous nous y convie,C'est le cri de la faim,‖ qui ne pardonne pas.
Nos tournois acharnés‖ ont l'univers pour lice.Sous nos efforts géants‖ tout rempart est tombé.Le salaire est une arme,‖ un mot d'ordre, un complice.Ni repos, ni pitié !‖ Si son pied manque ou glisse,Le lutteur le plus fort‖ a bientôt succombé.
Car le travail, facile‖ aux époques naïves,Est pour nous l'incessant‖ et terrible labeur.L'esclave d'autrefois,‖ dans nos cités actives,Frémirait à l'aspect‖ de nos races chétives,Qu'asservissent le fer‖ et l'or et la vapeur.
Il rirait de dédain‖ quand leur foule pâlie,Quittant le puits de mine‖ ou l'obscur atelier,Lui dirait : « Nous, au moins,‖ sommes libres. » Folie !Vous, libres ?… Mais la loi‖ qui vous dompte et vous liePlus qu'aucun joug humain‖ vous contraint de plier.
Dans sa marche en avant‖ le Progrès implacable,Comme l'âpre Nature,‖ écrase aveuglémentLe faible, l'impuissant,‖ le rêveur, l'incapable.Pour qui veut éluder‖ son ordre redoutable,Honte, misère et mort‖ sont un sûr châtiment.
Pourtant l'homme jamais‖ ne vivra sans chimère.Nous aussi, nous avons‖ notre espoir insensé :Le rêve social,‖ en son ardeur amère,Prend des religions‖ la puissance éphémèreEt remplace à lui seul‖ tous les dieux du passé.
Nous le verrons bientôt‖ plus qu'eux impitoyable,Car il met l'idéal‖ ici-bas, près de nous.Pour toucher à ce but,‖ qui paraît saisissable,Le combat grandira,‖ tellement effroyableQue les maux d'aujourd'hui‖ pourront nous sembler doux.
Puisque telle est la loi,‖ courbons donc notre tête ;Mais ne maudissons pas,‖ dans notre vain orgueil,En face des douleurs‖ que demain nous apprête,Les dieux, dont la raison‖ proclame la défaite,Mais dont nos cœurs meurtris‖ portent encor le deuil.
Versification
- Forme
- 12 quintils (quintils)
- Rimes
- 12(abaab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 12 quintils
- Mots à la rime
- a rêve / trêve / brève féminine, classiqueb horizon / raison masculine, classiquea consterne / moderne / prosterne féminine, classiqueb dieux / radieux masculine, classiquea charme / larme / arme féminine, classiqueb paradis / maudits masculine, classiquea néfaste / vaste / caste féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea vie / envie / convie féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquea lice / complice / glisse féminine, classiqueb tombé / succombé masculine, classiquea naïves / actives / chétives féminine, classiqueb labeur / vapeur masculine, classiquea pâlie / Folie / lie féminine, classiqueb atelier / plier masculine, classiquea implacable / l'incapable / redoutable féminine, classiqueb aveuglément / châtiment masculine, classiquea chimère / amère / éphémère féminine, classiqueb insensé / passé masculine, classiquea impitoyable / saisissable / effroyable féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea tête / apprête / défaite féminine, classiqueb orgueil / deuil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources