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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Cléopédie, 1800· La Cléopédie Ou La théorie des réputations en littérature

La satire

Pierre Daru· 233 vers

Philalète

L’ÉCRIVAIN doit aux mœurs, à sa patrie, à soi,Du talent qu’il se croit un courageux emploi.L’objet de ses travaux, sa gloire est d’être utile ;Mais pourquoi s’ériger en frondeur, en Zoïle ?Si les lois sans les mœurs ne sont qu’un faible frein,Que pourront donc des vers, quand la loi parle en vain ?La satire est un art inventé par la haine.Telle la comédie autrefois, dans Athène,Dévouait au mépris, sous leurs traits et leur nom,Le vertueux Socrate et l’odieux Cléon.La sagesse des lois réprima cette rage :La muse satirique en fit son héritage.Contre ses attentats il n’est point de recours.Seule à son tribunal elle peut, tous les jours,Sans preuve, impunément, traîner les adultères ;De frippons démasqués recruter les galères,Et joindre aux noms fameux des plus grands scélératsCelui d’un pauvre auteur dont on ne parlait pas.De grands talens, sans doute, illustrent la satire ;Mais, sans les approuver, souvent je les admire :Eh ! quel bien ont produit, dans Rome et dans Paris,Les vers accusateurs de ces malins esprits ?L’incestueux César soupait avec Horace ;Perse écrivit en vain, car Néron lui fit grâce ;Juvénal, qui pleurait les crimes de Néron,En fut-il consolé par le règne d’Othon ?Boileau fut, il est vrai, par ses vertus austères,La satire vivante et l’effroi de nos pères ;Mais bien qu’il ait au goût immolé mille auteurs,On en vit, après lui, qui n’étaient pas meilleurs ;Et, vous me l’avourez, malgré ses épigrammes,Ses vers sur la Neveu n’ont point changé les femmes.D’ailleurs, quel qu’ait été le succès de leurs vers,N’ont-ils pas épuisé les vices, les travers ?Chaque âge se ressemble ; et faut-il sur le nôtreDire beaucoup plus mal ce qu’ils ont dit d’un autre ?

Cléon

Bon ! ne craignez-vous pas de manquer de sujets ?Faut-il vous crayonner quelques nouveaux portraits ?Ces grands…

Philalète

Oh ! laissons-là tous les grands de la terre.Méchans, on les aigrit ; bons, on les désespère.A leurs nobles devoirs quand ils peuvent manquer,C’est la foudre à la main qu’il faut les attaquer ;C’est sous le fer des lois que l’on doit les conduire,Sans épuiser sur eux les traits de la satire,L’Arétin poursuivit les rois ; et leurs bienfaits,De sa muse vénale achetèrent la paix.

Cléon

Fort bien. Sans l’expliquer, j’approuve ce scrupule.Mais ne peut-on livrer aux traits du ridiculeCes traitans orgueilleux ?…

Philalète

Eh pourquoi faire, hélas !Quand du mépris public ils ne rougissent pas ?Crésus, en char doré, promenant sa sottise,Éclabousse, en riant, celui qui le méprise.

Cléon

Et ces grands d’autrefois, si vains de leurs aïeux ?

Philalète

Il faudra les railler quand ils seront heureux.

Cléon

De nos belles du jour les modes peu décentes ?

Philalète

Elles passent si vite ; et d’ailleurs sont charmantes.

Cléon

Ces orateurs diserts, publicistes profonds,Qui tournent à tout vent ?

Philalète

Mais ils ont leurs raisons.

Cléon

Phrine, Laure, Julie ?

Philalète

On n’en peut plus médire.

Cléon

Les nouveaux enrichis ?

Philalète

Ils ne savent pas lire.

Cléon

Mais les auteurs du moins, des grands jusqu’aux petits,Au sifflet du bon goût furent toujours soumis :Sachez, à leurs dépens, égayer votre muse.Juste ou non, le public pardonne à qui l’amuse.On ne manque jamais de vers à critiquer :Vous en faites vous-même ; on pourra s’en moquerEst-ce un crime si noir de prendre un peu d’avance ?Un ouvrage dix ans poli dans le silencePromet à vos efforts moins de célébrité,Que quelques vers enfans de la malignité.Donnez à vos pamphlets cette séve hardie,Qui réveille les sens dans la fibre engourdie,Et qu’un sel pétillant, dans la coupe versé,Enivre les lecteurs et l’auteur offensé.Toutefois, n’allez point ; sans raison et sans grâce,Habiller en forçats les enfans du Parnasse,Et pour de méchans vers, qu’on oublira bientôt,Allumer le bûcher ou dresser l’échafaud.Ne vous abaissez point à de sales injures :Que, sans craindre de vous de mortelles blessures,L’auteur qui vous lira frémisse à chaque pasDe rencontrer son nom et ne l’y trouve pas.On peut leur épargner un chagrin inutile.Présentez le miroir, mais d’une main habile ;Laissez-les, ménageant leur douce illusion,A leur propre portrait donner un autre nom ;Tandis que le public, sous ce tableau fidelle,Écrira tous les noms que votre rime appelle.

Philalète

Quoi ! c’est vous, des neuf Sœurs disciple ingénieux,C’est vous qui me donnez ces conseils odieux !Vous voulez que ma muse, en robe doctorale,Déshonore son art, pédante avec scandale !Souvent, au pied du Pinde, un jeune homme imprudentExerce son audace, et non pas son talent.Avide de combats, impatient de gloire,Tel un jeune guerrier, amant de la victoire,Voudrait étourdiment, pour s’avancer plutôt,Voir livrer tous les jours la bataille ou l’assaut.Qui cultive son art connaît son ignorance ;Et qui devient modeste acquiert de l’indulgence.De quel droit venez-vous, écolier effronté,Prononcer les arrêts de la postérité ?Fils d’Apollon, voyez dans quel siècle nous sommes :Deux lustres de discorde ont divisé les hommes :Quand vingt rois, partageant les maux qu’ils nous ont faits,Ou punis, ou lassés, nous demandent la paix ;Quand, ramenant les lois, étouffant l’anarchie,La Liberté sourit à l’Europe affranchie,Pourquoi reprenez-vous le luth consolateur,Vous qu’opprima deux ans un siècle de terreur ;Vous qui dûtes veiller cette flamme immortelle,Dont Vesta garde à peine une faible étincelle ?Pourquoi ranimez-vous cette puissante voix ?Est-ce pour célébrer la paix ou nos exploits ?Non : c’est à des fureurs qu’on reconnaît ce lâche,Qui, timide naguère et muet sous la hache,Aujourd’hui dans le fiel trempe ses noirs pinceaux,Et de la haine encore agite les flambeaux.Ce n’est donc point assez que, loin de nos contrées,Bellone ait dispersé les Muses éplorées ;Que les fils d’Apollon, d’un front humilié,Implorent d’un commis l’insolente pitié ;Et qu’au fond d’un bureau, la faim qui les consume,Tienne aux gages d’un sot leur éloquente plume ?Vous semblez regretter tous vos malheurs passés :Sur l’Hélicon désert vous ne reparaissezQue pour brûler son temple et rallumer la guerre ;Pareils à ces soldats, enfans d’une vipère,Qui, dignes d’un tel sang et prompts à l’épancher,Ne naquirent au jour que pour se l’arracher.Encor si vous osiez, réformateurs utiles,Lancer au vice impur ce venin de reptiles ;Mais non : votre Apollon, dans ses lâches fureurs,Ne combat que pour nuire, et prétend aux honneurs,Qu’Horace ou Despréaux ait cherché cette gloire,Quand, du fond des déserts, les filles de MémoireAccouraient à la voix du second des Césars,Ou venaient, sous Colbert, illustrer nos remparts ;Tout était juste alors : ces poètes sublimesÉtaient de leurs rivaux les juges légitimes ;Le goût, parlant alors pour la première fois,Devait, la verge en main, faire adopter ses lois.Méxius à Virgile enviait sa couronne,Et Pradon balançait le peintre d’Hermione.Mais vous, rimeurs obscurs, dont personne jamaisN’envia les talens ni les demi-succès ;Vous qui, grâces aux soins de l’un et l’autre HoraceAvez trouvé frayés les chemins du Parnasse ;Partagez-vous en paix, successeurs trop heureux,L’héritage immortel de ces maîtres fameux.L’Empire que laissa le conquérant d’Arbelle,Par la guerre fondé, fut renversé par elle.Quels seront vos succès ? Voulez-vous des beaux-artsDécourager encor tous les amis épars ?Non : votre orgueil embrasse un espoir illusoire,Mais la célébrité n’est pas toujours la gloire :Entre vous et tous ceux que vous avez flétris,Le public dédaigneux partage ses mépris.Divisés, vous rampez, vil jouet du vulgaire :Réunis, votre voix gouvernerait la terre.Apprenez à rougir de ces débats honteux ;Jadis les animaux, se déchirant entre eux,De leur rage servile amusèrent les hommes :C’est le contraire, hélas ! dans le siècle où nous sommes.Ah ! de votre art divin sentez la dignité :Portez un nom sans tache à la postérité :Ne vous contentez point d’une gloire futile :Faire taire les sots serait sans doute utile ;Mais qui peut se flatter de faire taire un sot ?Comme un écho, toujours il a le dernier mot.Trop souvent un censeur, dans son orgueil extrême,Des défauts qu’il reprend n’est pas exempt lui-même :Je crois voir un fripon nous prêchant la vertu,Ou Pope contrefait se moquant d’un bossu.Un auteur plein de bile, aimant à la répandre,S’applaudit de trouver des vices à reprendre ;Mais briller aux dépens d’un auteur inconnu,C’est sur un moribond placer à fonds perdu.Quoi ! lorsqu’il n’est plus temps qu’un auteur les corrige,A déchirer ses vers quel démon vous oblige ?Laissez ce vil métier aux frelons affamés :La guerre aux manuscrits, la paix aux imprimés !Laissez siffler l’envie ; et, comme Fontenelle,Fixez vos yeux au ciel, sans vous occuper d’elle.Badinez, j’y consens ; mais sans jeter l’effroi :La satire est permise ; elle doit, selon moi,Suivant de loin sa sœur, l’aimable Comédie,Être utile, comme elle, innocente et hardie.Seule, Thalie encor voit, sur le double mont,Reverdir le laurier qui ceint son jeune front.Cette gloire est le prix de sa noble décence :Elle a sur les tréteaux renvoyé la licence ;Peut-être un air plus gai siérait à ses appas ;Mais louons sa sagesse, et ne nous plaignons pas.D’Alceste ranimé l’âme brûlante et fièreS’exprime encore en vers qu’applaudirait Molière ;Et maint joli portrait, plus naïf que malin…

Cléon

Ah ! vous allez louer quelque contemporain.Je vous y prends ; tant mieux, et je vous féliciteDe rendre, avant sa mort, justice au vrai mérite.Mais puisque vous voilà dans ces bons sentimens,Poursuivez, cajolez les hommes à talens ;Que votre muse adroite, à leur cause engagée,Par-tout de leur appui se montre protégée.Chacun a sa faiblesse ; et les rois, les auteurs,Souvent, sans les choisir, s’entourent de batteurs.

Philalète

Je ne veux point flatter. Je veux, quand le GénieS’élève triomphant sur la scène embellie,Lui payer mon tribut. Faut-il que lâchement,Quand je ne suis que juste, il devienne indulgent ?Non : le talent n’a point de basse complaisance,Et je rougirais, moi, de sa reconnaissance.J’aime à lui demander un généreux appui,Quand sa noble amitié m’élève jusqu’à lui :Mais ce sont des conseils que ma muse réclame ;Je ne le séduis point par une adresse infâme :Sans lui vanter ses vers, je lui porte les miens :Ce n’est pas devant lui que je cite les siens ;Et je laisse aux flatteurs ce moyen qui peut-êtreAvilit à-la-fois le disciple et le maître.

Cléon

Eh bien ! vous vous trompez ; vos vers seront sifflés.Vous ne connaissez pas les gens dont vous parlez.Quelque grossier qu’il soit, l’encens toujours enivre :Mais de quoi s’agit-il, enfin ? De rien ; d’un livre.Pour un pareil sujet, sied-il, en vérité,D’étaler tout l’orgueil de votre probité ?Croyez-en mes conseils et mon expérience,On peut sur les auteurs mentir en conscience.

233 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cléopédie, ou La théorie des reputations en littérature, Paris, Charles POUGENS, Imprimeur_Libraire, 1800· numérisation hathitrust.org· Sources