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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Cléopédie, 1800· La Cléopédie Ou La théorie des réputations en littérature

Visite chez un grand-homme

Pierre Daru· 92 vers

Cléon

J’ENTENDAIS autrefois vanter de grands esprits,Dont ma province encore ignorait les écrits,Et j’enviais le sort de ceux qu’un bon génieFit naître dans Paris près de l’académie.Je pars. J’arrive enfin avec beaucoup de vers,Dont bientôt j’espérais étonner l’univers.Je m’informe par-tout, brûlant de me produireChez ces auteurs fameux, que d’avance j’admire.Il fallut pour cela de puissans protecteurs ;J’entrais chez le ministre et non chez les auteurs.Un jour je vais au Louvre, en un cinquième étage,D’un grand-homme à brevet implorer le suffrage.A l’aide d’une corde, il faut, en tâtonnant,Gravir, dans ce dédale, un casse-cou tournant ;Et monté dans le comble, au péril de ma vie,Je me trouve à la fin au niveau du Génie.Dans un long corridor, où le jour ne luit pas,Une main en avant, je marche à petits pas ;L’autre, qui suit le mur, accroche une sonnette ;Je tire ; on vient : — Monsieur, êtes-vous ce poèteDont on parle en tous lieux ? dis-je d’un air bénin.Qui, moi ? fi donc ! répond un homme en casaquin :Un peintre connaît-il les gens de cette sorte ?Allez. Et sur mon nez il referme sa porte.Je poursuis mon chemin dans cet obscur séjour,Où le Dieu des beaux-arts n’est pas le Dieu du jour.Guidé par une odeur de mauvaise cuisine,J’arrive enfin : on m’ouvre une chambre mesquine,Où la soupe aux navets, brûlant devant le Dieu,Était le seul encens qui parfumât ce lieu.Le Dieu dormait encor ; je l’aborde, et commenceUn petit compliment étudié d’avance.Après quelques douceurs, qu’on veut bien recevoir,On daigne me répondre ; on me fait même asseoir :J’en avais grand besoin ; mais, hélas ! sur ma chaiseJ’étais, faute d’aplomb, encor moins à mon aise.Vous peindrai-je ce lit, où l’œil, de toutes parts,Voit l’insulte des ans et l’ouvrage des arts ?Le Perse industrieux nuança ce treillage ;L’insecte que Thisbé nourrit de son feuillage,A filé, dans Pékin, le tissu qui revêtCe coussin aplati, dégarni de duvet.Là s’élève dans l’air, sur sa double colonne,Un dôme de damas, qu’un panache couronne ;Et des quatre rideaux, un seul, encor râpé,Pend, avec sa ficelle artistement drapé.Théâtre des plaisirs d’une heureuse sultane,Ce grabat porte encor le chiffre de Diane ;Mais depuis le trépas du deuxième Henri,Sans doute au garde-meuble il a long-temps pourri ;Puis il fut aux laquais, et d’étage en étage,A la fin, d’un poète il devint l’héritage.Quel contraste de voir sur ce lit fortuné,Au lieu du blond Phébus, digne amant de Daphné,Un étique Apollon, à l’œil terne, au teint pâle,Étalant deux grands bras sur un linge assez sale,Et coiffé d’un velours aux mittes échappé,Que ceint en auréole un vieux galon fripé !Mais où sont les crayons pour peindre une suivante,Dont le noir tablier promet une servante,Et dont l’œil insolent, l’air brusque et le ton haut,Annoncent du logis la dame, ou peu s’en faut ?Elle eut, vous le jugez, sa part de mon hommage.Elle était près du lit, présentant un breuvage,Un café noir et trouble, où l’illustre DamisPuise ce feu divin qui brûle en ses écrits.Ce déjeuné fini, je demande audience.Mon cahier à la main, à peine je commence,Que la dame, à genoux sur son japon crasseux,Vient frotter à grand bruit un parquet raboteux.Quel accompagnement pour les fruits de mes veilles,Qui devaient des Dieux même enchanter les oreilles !J’avais droit de me plaindre, et je n’osais souffler.La Mégère tout bas se met à gromelerContre les pieds fangeux qui font user la brosse :Comme si les auteurs allaient tous en carrosse !Mais le ciel m’inspira pour la contrarier.Je prends le bon parti : je roule mon cahier ;Et parlantau Grand-homme : Ô mon juge ! Ô mon maître !Lui dis-je, mes essais vous ennuiraient peut-être :Votre temps appartient d’ailleurs à l’univers ;Donnez-moi des leçons en me lisant vos vers.A ces mots, sur son lit le Grand-homme s’incline ;Fait rentrer, en jurant, Mégère à sa cuisine ;Et, complaisant lecteur, me récite soudainUn poème en six chants, l’espoir du genre-humain.J’applaudis chaque vers. Il sourit ; me répèteQu’on n’a pas tant de goût sans être bon poète ;Et, fort content de moi, car il l’était de lui,Il m’embrasse en pleurant, me promet son appui ;Et, comme Rochefort, l’interprète d’Homère,Je fus, par son crédit, commis à la barrière.

92 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cléopédie, ou La théorie des reputations en littérature, Paris, Charles POUGENS, Imprimeur_Libraire, 1800· numérisation hathitrust.org· Sources