Œuvres d’Horace, 1796· LIVRE Ier
ODE II. À auguste
Assez et trop longtemps, désolant ce rivage,Jupiter envoya les torrents et l’orage ;Assez sur les lieux saints son bras puissant tonna :Rome en fut alarmée, et l’univers encoreCraignit de voir écloreLes prodiges affreux du siècle de Pyrrha.
Protée et ses troupeaux franchirent les montagnes.Tous les peuples de l’onde, errant dans les campagnes,Arrêtèrent leur course au faîte des ormeaux ;Là, jadis, la colombe avait chanté ses peines.La mer couvrit les plaines,Et les hôtes des bois nagèrent dans les flots.
Nous avons vu le Tibre, écumant dans sa course,Du rivage des mers remonter vers sa source,Menacer d’engloutir palais, temple, rempart,Et malgré Jupiter, dans sa fureur jalouse,Venger sa tendre épouseDes pleurs que lui coûta le meurtre de César.
Les faibles rejetons des familles romaines,Ces restes échappés à nos fatales haines,Sauront de leurs aïeux les coupables exploits.Ils apprendront que Rome, en sa fureur extrême,Tourna contre elle-mêmeCes glaives dont le Parthe eût dû sentir le poids.
Pour cet empire, hélas ! au bord du précipice,Quel Dieu nous prêtera sa faveur protectrice ?Qu’espérer de vos pleurs, ô filles de Vesta ?Sourd à nos vœux tardifs et lassé de nos crimes,Quelles sont les victimesQue le maître des Dieux parmi nous choisira ?
Accourez à nos vœux, venez, Dieu des présages,Blond Phœbus, paraissez, le front ceint de nuages ;Ou bien, si tu le veux, descends avec ton fils,Toi que l’on voit toujours des Grâces entourée,Divine Cythérée,Amène sur tes pas l’indulgence et les ris.
Et toi, Dieu des combats, Dieu de sang et d’alarmes,Qui chéris le tumulte et le fracas des armes,Et du Marse vainqueur le visage hideux ;Sur tes fils oubliés, qu’opprime leur misère,Jette un regard de père,Et sois rassasié de nos coupables jeux.
Sera-ce vous enfin, favorable Mercure,Qui, d’un jeune héros empruntant la figure,De César immolé vengerez le trépas ?Oubliez parmi nous les demeures célestes ;Que nos crimes funestesSur les ailes des vents ne vous éloignent pas.
De lauriers en ces lieux la gloire vous couronne ;Aimez, aimez les noms que notre cœur vous donne :Prince, soyez le chef, le père des Romains,Et ne permettez pas qu’une horde étrangèreFranchisse la barrièreDes états dont le sceptre est remis en vos mains.
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources