Œuvres d’Horace, 1796· Livre Iii
ODE IV. À Calliope
Reine du poétique empire,Calliope, descends des cieux,Accours, charme-nous par ta lyreOu par tes chants mélodieux.L’entendez-vous ? est-ce elle-même ?Ou bien un délire que j’aimeVient-il s’emparer de mes sens ?Oui, je crois voir les PiéridesS’égarer dans ces bois humidesQu’agite l’haleine des vents.
Fatigué des jeux de l’enfance,Un jour, sur un mont dangereux,Loin du lieu qui vit ma naissance,Le sommeil accabla mes yeux.Mais les colombes d’Érycine,Accourant d’une aile divine,Me couvrirent de rameaux verts ;Ce prodige étonna FérenceEt ceux qui gardent d’AcérenceLes rocs suspendus dans les airs.
Parmi les ours et les vipères,Couvert d’un laurier protecteur,Je dormais, et les Dieux prospèresVersaient le calme dans mon cœur.O Muses, c’est sous vos auspices,Que je franchis les précipicesDes rochers les moins fréquentés :Soit que j’habite les ombrages,Ou les coteaux, ou les rivages,Vous êtes mes divinités.
J’aime vos chants, votre onde pure :Par vous mon esquif a raséLe bord fatal de Palinure ;Un pin ne m’a point écrasé ;Au fer d’un vainqueur en furieVous avez dérobé ma vie.Avec vous, fier navigateur,J’affronte les mers du Bosphore ;Et les sables brûlants du MaureVerront enfin un voyageur :
Je verrai le Gélon sauvage,Les Bretons inhospitaliers,Et ces peuples qui pour breuvageN’ont que le sang de leurs coursiers.Mais quand César dans nos muraillesRamène, après tant de batailles,Ses cohortes et ses drapeaux,Muses, de ce Dieu tutélaire,Qui vient pacifier la terre,Vous saurez charmer le repos.
Vous souriez à la clémenceQue montre son cœur généreux ;Mais quelquefois une vengeanceSignale l’équité des Dieux :On sait que le maître du monde,Le roi de la terre, de l’ondeEt de l’empire ténébreux,Des Titans bravant la furie,Écrasa leur audace impieSous ses foudres victorieux.
Leur force augmentait leur audace ;Jupiter lui-même trembla :Un couple monstrueux entasseLe vaste Olympe sur l’Ossa.Mais que peuvent l’affreux Euryte,Et Mimas qui se précipite,Et Porphyrion aux cent bras ?Armés de leurs chênes énormes,Que peuvent ces géants difformesContre l’égide de Pallas ?
Vulcain de sa brûlante haleineLes dévorait dans son courroux ;Ici, des Dieux l’auguste reineVengeait les droits de son époux ;Et là, sur leur foule barbareLe Dieu du Pinde et de PatareÉpuisait ses traits dangereux,Ce Dieu qu’adore la LycieEt qui dans l’eau de CastalieAime à baigner ses blonds cheveux.
Mais la force sans la prudenceSuccombe sous son propre poids ;Ces Dieux qui donnent la vaillance,Punissent d’injustes exploits :Les Titans en firent l’épreuve ;Le fier Gygès en est la preuve,Ses cent bras furent foudroyés ;Orion, dont la main profaneInsulta la chaste Diane,Tomba soudain mort à ses pieds.
Avec regret la terre écraseCes coupables qu’elle enfanta.Les laves que Typhée embraseNe consumeront point l’Etna :Sur les bords où Pluton domine,Le ravisseur de ProserpineGémit sous cent chaînes d’airain :L’enfer punit leur race impie,Et l’affreux vautour de TytieN’assouvira jamais sa faim.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources