Œuvres d’Horace, 1796· Livre Iii
ODE III. « L’homme affermi par la justice »
L’homme affermi par la justiceDans ses immuables décrets,Brave le peuple et son capriceQuand il commande des forfaits.Il brave le tyran sévère,Et l’aquilon dont la colèreTourmente les flots écumants :Sans pâlir il entend la foudreEt verrait l’univers en poudreArraché de ses fondements.
Tel Alcide, quittant la vie,Jusqu’aux cieux prit un noble essor :Tel César goûte l’ambroisie,Auprès du frère de Castor :Ainsi le tigre au joug rebelleVous éleva, fils de Sémèle,Aux honneurs qui vous étaient dus ;Et loin du Styx et de la terre,Les coursiers du Dieu de la guerreRavirent le grand Romulus.
Junon à la troupe céleste,A son aspect, tint ce discours :« Cet Ilion que je déteste« A vu la chute de ses tours.« Le crime d’un juge adultère,« Celui d’une femme étrangère,« Du Grec ont allumé les feux ;« Ils méritèrent leur supplice,« Lorsqu’au mépris de la justice« Laomédon trompa les Dieux.
« Depuis l’instant de cette offense,« Ce roi parjure et ses états« Sont dévoués à ma vengeance,« A la colère de Pallas.« L’indigne ravisseur d’Hélène« N’étale plus sa beauté vaine ;« Hector, ce vaillant défenseur,« Ne repoussera plus la Grèce :« J’éteins la guerre vengeresse,« Que j’allumai dans ma fureur.
« Pour Romulus j’éteins ma haine ;« Nous ne sommes plus ennemis,« Et dans le fils d’une Troyenne« Je ne vois que mon petit-fils :« Qu’il vienne, assis à notre table,« Boire le nectar délectable« Que la jeune Hébé verse aux Dieux ;« Pourvu qu’une mer en furie« Sépare Troie et l’Italie,« Qu’ailleurs le Troyen soit heureux.
« Que de Pâris et de son père« La chèvre insulte les tombeaux ;« Puissent-ils servir de repaire« Aux plus féroces animaux :« Qu’à ce prix la grandeur romaine« Tienne les Parthes sous sa chaîne ;« Que son nom vole dans les airs,« Jusqu’aux bords que le Nil arrose« Et que l’Afrique à Rome oppose« Au-delà du gouffre des mers.
« Rome vertueuse et guerrière« Doit regarder avec dédain« Cet or mieux placé sous la terre« Que dans une coupable main.« Qu’elle punisse l’insolence« Qui voudrait braver sa puissance,« Et qu’elle porte ses drapeaux« Des lieux que l’équateur embrasse« Jusqu’à ceux où des monts de glace« Hérissent le cristal des eaux.
« Mais que trop pieuse ou trop fière,« Jamais Rome aux murs de Pâris« Ne rende leur gloire première ;« Mes bontés ne sont qu’à ce prix.« Au sort d’Ilion réservée,« Leur ville serait élevée« Sous des auspices malheureux ;« Les Grecs y porteraient la flamme,« Et seraient conduits par la femme« Et la sœur du maître des cieux.
« Quand trois fois le Dieu du Permesse« L’aurait ceinte d’un mur d’airain,« Trois fois mes guerriers de la Grèce« Le viendraient arracher soudain ;« Trois fois les veuves enchaînées« Déploreraient leurs destinées. »Mais où tend ce vol orgueilleux ?Jeune fille de Mnémosyne,Veux-tu sur ta lyre badineProfaner les discours des Dieux ?
90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources