Œuvres d’Horace, 1796· Livre Iii
ODE V. « Les Dieux annoncent leur présence »
Les Dieux annoncent leur présencePar les foudres et les éclairs :De même Auguste à l’universFait reconnaître sa puissance,En rangeant sous ses lois les Bretons orgueilleux,Et le Parthe, de Rome ennemi belliqueux.
O patrie ! O mœurs de nos pères !De Crassus les lâches soldatsAvaient dans leurs perfides brasReçu des femmes étrangères !Des Marses vieillissaient sous le joug des tyrans,Et dans nos ennemis choisissaient leurs parents.
Quoi ! les Dieux dans toute leur gloireMaintenaient Rome et ses remparts ;Et des saints boucliers de MarsDes Romains perdaient la mémoire,Oubliaient leur patrie et ces feux immortelsQue Vesta voit toujours briller sur ses autels !
Régulus prévit cet outrage.Rejetant des traités honteux,Par un exemple dangereuxCraignant de corrompre notre âge,Il voulut qu’on laissât dans les fers oubliéTout citoyen captif indigne de pitié.
« J’ai vu nos aigles suspendues« Dans les temples des Africains ;« J’ai vu, dit-il, par des Romains« Les armes sans combat rendues,« Et les bras des soldats, sans être ensanglantés,« Captivés sur leur dos par des fers acceptés.
« J’ai vu Carthage sans enceinte,« Et dans ces champs Carthaginois,« Que nous dévastions autrefois,« Le laboureur semer sans crainte.« Pensez-vous aujourd’hui d’un lâche prisonnier« Faire, en le rachetant, un généreux guerrier ?
« Voulez-vous ajouter encore« Votre ruine à leurs forfaits ?« La laine ne blanchit jamais« Dès que la pourpre la colore :« De même, quand un crime a terni la vertu,« Elle ne renaît point dans un cœur corrompu.
« Si la biche devient hardie« En sortant des rets du chasseur,« Le lâche aura de la valeur ;« Ce lâche, indigne de la vie,« Qui de liens honteux laissa charger ses bras,« Vaincra les Africains dans de nouveaux combats.
« En une bataille sanglante« Au lieu de défendre ses jours,« L’infâme en prolongea le cours« Par une paix déshonorante.« O honte ! ô des Romains trop heureux ennemis,« Votre gloire s’accroît sur nos tristes débris. »
A ces mots, ce vieillard sévère,Cessant de se croire Romain,Ne voulut pas ouvrir son seinA ses jeunes fils, à leur mère ;Baissant son œil farouche, il attendit l’arrêt,Que le sénat confus ne donna qu’à regret.
Enfin, quand son rare courageEut entraîné les sénateurs,A travers ses amis en pleursIl se hâte vers le rivage.Cet illustre exilé, s’avançant au trépas,Prévoyait ses tourments et n’en frémissait pas.
La foule couvre son passage ;Mais il en écarte les rangs,Et sourd aux cris de ses parents,Il s’éloigne et fuit vers Carthage,Tel que, de ses clients ayant vengé les droits,Pour Vénafre ou Tarente il partait autrefois.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources