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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres d’Horace, 1796· Livre Iii

ODE XXVII. À galatée

Pierre Daru· 120 vers

Que toujours un noir présageAccompagne le méchant ;Qu’un hibou sur son passage,Fasse ouïr son triste chant.Qu’il rencontre sur sa routeCes animaux qu’on redoute,Et qu’un venimeux lézard,Frappant comme un trait rapideLes coursiers que sa main guide,Fasse reculer son char.

Mais ma tendresse inquièteLoin d’un objet qui m’est cher,Pour conjurer la tempêteInvoquera Jupiter.Je demande au ciel propiceQu’un oiseau d’heureux auspiceDu levant parte à nos yeux ;Et que le corbeau sauvage,Noir précurseur de l’orage,Rentre en ses marais fangeux.

Vous partez, ô Galatée,Voyagez sans m’oublier :Ne soyez point arrêtéePar le sinistre épervier ;Fixez partout sur vos tracesLe bonheur comme les grâces.Mais l’Arcture est dans les airs :Voyez cette mer sauvage ;Elle engloutit son rivageDans ses gouffres entr’ouverts.

J’ai vu les noires tempêtes,J’ai vu les flots en courroux ;Qu’elles tombent sur les têtesDe nos ennemis jaloux.Jadis, sur la plaine humide,Europe au taureau perfideOsa confier son sort,Et bientôt pâle, tremblante,Ne vit sur l’onde écumanteQue des monstres et la mort.

Naguère dans les campagnesSa main choisissait des fleursPour couronner ses compagnes ;Maintenant elle est en pleurs,Et son œil, qui s’ouvre à peineA la lumière incertaineDes étoiles de la nuit,Ne voit plus dans la natureQue cette onde qui murmureEt ce ciel qui la trahit.

De la Crète florissanteDès qu’elle eut touché les bords,O que sa voix gémissanteExhala de vains transports !« D’où viens-je ? où suis-je ? ô famille !« O crime, ô doux nom de fille !« Nom sacré que j’ai perdu !« O mon père ! ô mère tendre !« Quelle mort pourra me rendre« Ma patrie et ma vertu ?

« Mais veillé-je ? ou bien un songe« Égare-t-il mes esprits ?« Est-ce une erreur qui prolonge« Et ma honte et mes ennuis ?« Serais-je encore innocente ?« Ce songe qui me tourmente« Est-il sorti des enfers ?« Ai-je pu fuir ma patrie« Et les fleurs de la prairie« Pour franchir les vastes mers ?

« Toi que ma main caressante« De fleurs se plut à parer,« Monstre, à cette main sanglante« O qui pourra te livrer ?« Quoi ! j’ai quitté ma famille ;« Et tu vis, coupable fille,« Loin des foyers paternels !« O Dieux, qui savez mon crime,« Dieux ! livrez votre victime« Aux tigres les plus cruels.

« Survivrai-je, malheureuse,« A mes funestes attraits ?« Cherchons une mort affreuse« Chez les monstres des forêts.« Indigne Europe, ton père« Te dit d’une voix sévère :« Qu’attends-tu ? finis tes jours !« Ta ceinture au moins te reste,« Viens, et de ce pin funeste« Emprunte un dernier secours.

« Mais non, pour venger ta honte« Et ces rochers et les mers« T’offrent une mort plus prompte :« Choisis la mort ou les fers.« Fille des rois, enchaînée,« Va, aux fuseaux condamnée,« Dans cet odieux séjour« Servir un maître barbare,« Qui peut-être te prépare« L’outrage de son amour. »

Telles étaient les alarmesDe la fille d’Agénor ;Mais l’Amour trouvait des charmesA les prolonger encor.Près de la Reine de Gnide,Penché sur son arc perfide,Il souriait à ces pleurs,Et d’Europe abandonnéeLa cruelle DionéeAimait à voir les douleurs.

« Belle Europe, lui dit-elle,« Plus d’effroi, ni de courroux :« Celui que ta haine appelle« Viendra s’offrir à tes coups ;« Ce monstre est Jupiter même.« Mérite l’honneur suprême« De donner, comme Junon,« Des lois au Dieu du tonnerre ;« Et la moitié de la terre« Va s’honorer de ton nom. »

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources