Œuvres d’Horace, 1796· LIVRE Ier
ODE XXXV. À la fortune
Déesse d’Antium, tu peux de la poussièreÉlever un mortel au faîte du bonheur,Et changer un triomphe en pompe funéraire.Le pauvre à tes autels s’incline avec ferveur ;L’avare nautonier qui des mers de TyrrhèneSur un frêle vaisseau fend le sein écumant,T’implore comme reineDu liquide élément.
Tout tremble à ton seul nom, les peuples et les villes,Le Romain, le barbare et les mères des rois.Comme le Scythe errant dans ses déserts stériles,Le tyran sous la pourpre est soumis à tes lois.Ils tremblent, ces tyrans, de voir contre le trôneTous les peuples armés, et que ton pied vengeurN’ébranle la colonneDe leur frêle grandeur.
Toujours devant tes pas, d’un front inexorable,Marche le Sort fatal, qui porte dans ses mainsL’airain, le plomb liquide et le coin formidable,Armes des durs travaux imposés aux humains.L’Espérance te suit : la Candeur ingénueReste fidèle encor quand, d’un vol inconstant,De lambeaux revêtue,Tu sors de chez un grand.
Mais au premier revers, nos indignes maîtresses,Et le faible vulgaire, et les amis trompeurs,Fuiront après avoir dévoré nos richesses,Trop lâches pour porter le poids de nos malheurs.O Fortune ! à César daigne être plus fidèle :Soumets-lui les Bretons ; seconde ses soldats,Qui du Parthe rebelleFont trembler les états.
Hélas ! nous rougissons de nos maux, de nos crimes.O siècle malheureux ! Que d’autels dévastés !Nos frères, nos amis ont été nos victimes.Quels Dieux et quels devoirs avons-nous respectés ?Ah ! forgez de nouveau nos glaives parricides,Et ne tournons jamais l’acier étincelantQue contre les NumidesOu l’Arabe insolent.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources