Œuvres d’Horace, 1796· Livre IV
ODE IX. À Lollius
Non, non, les vers heureux du chantre que l’AufideVit naître sur les bords de son onde rapide,Ne sont point, Lollius, destinés à l’oubli ;Ces vers unis au son d’une lyre immortelle,Et dont aucun modèleN’existait avant lui.
Assis au premier rang, l’aigle de MéonieLaisse encor quelque gloire aux enfants du génie ;On voit auprès de lui le vieillard de Céos :Les temps ont épargné le grave StésichoreEt le clairon sonoreDu chantre de Lesbos.
La muse qui traça les combats d’OlympiePar l’outrage des ans ne fut point obscurcie ;Saturne a respecté les jeux d’Anacréon,Et ces vers, où l’amour brûle encore et respire,Que chanta sur sa lyreL’amante de Phaon.
La beauté de Pâris, l’or de sa chevelure,Son cortège pompeux, l’éclat de sa parure,De la perfide Hélène allumèrent les feux :Mais plus d’un adultère a souillé l’hyménée.Le brave IdoménéeEut des rivaux fameux :
Teucer n’est pas le seul dont l’immortelle gloireDût faire l’entretien des filles de Mémoire :On vit plus d’un Hector, vengeur de son pays,Répandre tout son sang pour ses fils et sa femme,Et plus d’une PergameVit ses murs investis.
Le monde avant Atride eut des guerriers célèbres ;Mais leur nom s’est perdu dans la nuit des ténèbres,Aucun fils d’Apollon ne l’ayant publié.La tombe les dévore, et dans son sein avideConfond l’homme timideEt le brave oublié.
Je ne laisserai point ton nom sans renommée ;On verra dans mes chants ta vertu proclamée :Pour toi, cher Lollius, Saturne fuit en vain,Toi, qu’on vit supporter d’une âme peu commune,L’une et l’autre fortune,Toujours calme et serein.
Implacable ennemi du mensonge perfide,Tu méprises cet or qui du vulgaire avidePar des charmes trompeurs attire les souhaits,Et tu sais prolonger ta gloire consulairePar l’équité sévèreDe tes sages décrets.
Des dons injurieux tu repousses l’outrage ;Armé de tes vertus et fort de ton courage,Tu vois fuir devant toi le lâche suborneur.Va, ne crois pas que ceux que le Dieu des richessesComble de ses largesses,Goûtent le vrai bonheur.
Au péril de ses jours garder son innocence,Sans murmurer jamais supporter l’indigence,User modérément de la faveur des Dieux,Et chérir l’amitié jusqu’à mourir pour elle ;Voilà le vrai modèleDu sage et de l’heureux.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources