Œuvres d’Horace, 1796· Livre Iii
ODE XVI. À mécène
Un triple mur d’airain, des gonds inébranlables,Des chiens d’Acrisius les cris épouvantables,Auraient loin de sa fille écarté les amants,Si le père des Dieux et la reine de Gnide,Trompant ce roi timide,Ne se fussent joués de ses soins vigilants.
Aux Dieux changés en or quel chemin n’est facile ?L’or perdit la maison de l’époux d’Éryphile ;L’or amollit le cœur des sévères nochers ;Par lui de cent cités Philippe ouvrit les portes.Il franchit les cohortes ;Plus puissant que la foudre, il perce les rochers.
Mais avec les trésors, ô généreux Mécène,On sent croître à la fois ses désirs et sa peine.J’ai toujours redouté d’attirer tous les yeux :Plus on réprimera l’inquiète avarice,Et plus le ciel propicePar de nouveaux bienfaits surpassera nos vœux.
Transfuge du parti de l’avare opulence,Je me sauve tout nu chez la sage indigence,D’un bien non envié plus heureux possesseurQue si je rassemblais, pauvre dans l’abondance,Cette richesse immenseQue cueille aux champs d’Enna l’avide moissonneur.
Un bois de peu d’arpents, une claire fontaine,D’une heureuse moisson l’espérance certaine,Voilà mes biens. Jamais l’insecte industrieuxN’a distillé pour moi le miel dans la Sicile,Et l’Afrique fertileN’a pourtant jamais vu de prince plus heureux.
Les troupeaux qu’on voit paître aux rives de la Seine,Ne donnent point pour moi le tribut de leur laine ;Je ne vois point vieillir le nectar de Calès :Mais je vois loin de moi l’indigence importune,Et par vous ma fortune,Si je faisais des vœux, comblerait mes souhaits.
En bornant mes désirs j’accrois mon opulence,Bien plus que si Crésus m’eût transmis sa puissance :L’indigence est le fruit de notre avidité.Trop heureux le mortel à qui pour son partageLe ciel avare et sageAccorda seulement la médiocrité !
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources