Œuvres d’Horace, 1796· Livre Iii
ODE XXIX. À mécène
Noble sang des rois d’Étrurie,Un flacon de mon meilleur vin,Des fleurs, des parfums de Syrie,Chez moi vous attendent demain.Venez, que rien ne vous retienne,O mon protecteur, ô Mécène :Cessez d’admirer ce vallon,Tibur, ses humides campagnes,Les champs d’Ésule et les montagnesDu parricide Télégon.
Quittez l’ennuyeuse abondance,Ces palais qui fendent les cieux,Et fuyez d’une ville immenseTous les plaisirs tumultueux.Venez vous asseoir à ma table ;Venez, d’un changement semblableSouvent les grands sont réjouis :Un repas simple, un toit rustique,Sans pourpre, sans dais magnifique,Déride un front chargé d’ennuis.
Déjà le père d’AndromèdeRamène son char lumineux ;Le Chien d’Érigone précèdeL’astre du Lion furieux.Le soleil fend les champs arides :Les bergers, les troupeaux timidesCherchent le repos, les gazons,Du Sylvain les antres sauvages,Et les silencieux rivages,Que respectent les aquilons.
Par vos soins Rome est florissante ;Des Massagètes inquietsVotre activité prévoyanteDévoile et confond les projets.Jupiter, aussi bon que sage,Sous le voile épais d’un nuage,Nous a dérobé l’avenir ;Il rit du mortel téméraire,Qui veut en sonder le mystère :Le mieux est de savoir jouir.
Voyez-vous ce fleuve tranquille,Qui jusqu’aux mers traîne ses flots ?Bientôt, furieux, indocile,Emportant bergers et troupeaux,Il roule les rochers qu’il mineEt les arbres qu’il déracine ;Son lit ne peut le contenir ;Des vallons les échos répondentEt les ruisseaux eux-mêmes grondent :C’est l’emblème de l’avenir.
Il est libre et digne d’envie,Ce sage, ami de la vertu,Qui peut, chaque soir de sa vie,Dire en lui-même : J’ai vécu.Qu’un Dieu demain chasse l’orage,Ou couvre le ciel d’un nuage,Ces Dieux, nos maîtres absolus,Sur le passé n’ont plus d’empire.Peuvent-ils changer ou détruireCe que vit le jour qui n’est plus ?
La fortune aux ailes légèresSe plaît dans son caprice vain.J’obtiens ses faveurs passagères,Un autre les aura demain.J’en jouis tant qu’elle est fidèle ;Si je la vois déployer l’aile,Je lui remets tous ses bienfaits.Je me revêts de ma constance,Et trouve au sein de l’indigenceLa vertu, l’honneur et la paix.
Que des autans impitoyablesMon navire éprouve les coups,Je n’ai point de cris lamentablesPour fléchir les Dieux en courroux ;Je ne leur fais point de promessesPour qu’ils dérobent mes richessesA l’avare tyran des flots.Dans l’esquif je passe sans peine ;Ma rame et les frères d’HélèneMe sauvent des fureurs des eaux.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources