Œuvres d’Horace, 1796· Livre Ii
ODE XIII. À un arbre qui avait failli l’écraser
Honte de mes jardins, vieil arbre détesté,Sous quel astre fatal as-tu reçu la vie ?Quel mortel, ennemi de sa postérité,T’éleva d’une main impie ?
Oui, je ne doute pas que, nocturne assassin,Du sang d’un étranger, par un forfait extrême,Ce monstre n’eût souillé sa demeure et sa mainEt déchiré son père même !
Pour écraser le front de ton maître innocent,Celui qui dans mes champs te plaça, pin perfide,Avait, j’en suis certain, cueilli d’un bras sanglantTous les poisons de la Colchide.
Que l’homme à chaque instant prévoit peu ses dangers !Tandis que le nocher des rives de CarthageDu Bosphore écumant évite les rochers,Ailleurs il trouve le naufrage.
Le Parthe des Romains craint les fers et le bras,Le Romain craint le Parthe et les traits qu’il envoie :Mais, toujours imprévu, l’impétueux trépasRavit et ravira sa proie.
Ah que j’ai vu de près le trône de Minos,Les champs Élysiens, le ténébreux empire,Et des cruels mépris des vierges de LesbosSapho se plaignant sur sa lyre !
Que je t’ai vu de près célébrer tes travaux,Et sur ta lyre d’or chanter, divin Alcée,Les rigueurs de l’exil et les dangers nouveauxQue t’offrit l’onde courroucée !
Les mânes enchantés, se pressant autour d’eux,Dans un profond silence et respirant à peine,S’enivrent de plaisir aux chants victorieuxDu poète de Mytilène.
Faut-il s’en étonner ? Cerbère à ces accentsAbaisse avec respect ses oreilles lividesEt l’on a même vu se jouer les serpentsSur la tête des Euménides.
A ces chants Orion, ravi d’étonnement,S’arrête et laisse errer les lions dans les plaines ;Prométhée et Tantale éprouvent un momentL’oubli des éternelles peines.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources