Œuvres d’Horace, 1796· Livre Iii
ODE XXIV. Contre les avares
Quand tu possèderais les trésors de l’Asie,Qu’ont encore épargnés les crimes des Romains ;Quand de vastes palais, élevés par tes mains,Combleraient les deux mers qui ceignent l’Italie ;Si de son bras fatal, la Déesse du SortFixe ses clous d’airain sur ta tête proscrite,Tu ne peux dissiper la terreur qui t’agite,Ni dérober ta tête aux filets de la mort.
Plus heureux mille fois les Gètes et les Scythes,Qui sur des chars légers font errer leurs maisons ;Qui vivent dans les champs et cueillent les moissonsQue donnent à leurs vœux des terres sans limites !Au terme d’une année ils bornent leurs travaux :Après une moisson celui qui la fit naîtreAbandonne ses champs aux mains d’un autre maître,Qui bientôt fera place à des maîtres nouveaux.
Là jamais on ne vit une épouse nouvelleAux faibles orphelins montrer un cœur jaloux,Une femme opulente insulter son épouxEt souffrir d’un amant la flamme criminelle :La dot de la beauté n’est point un vil trésor ;C’est l’antique vertu, l’honneur héréditaire,La foi, la chasteté, l’horreur de l’adultère :Il faut vivre fidèle ou recevoir la mort.
Vous qui voulez nous voir au pied de vos statuesReconnaître dans vous les pères des Romains,Arrachez donc le glaive à nos bras inhumains,Ramenez-nous ces mœurs que nous avons perdues :Nos neveux vous rendront l’honneur qui vous est dû ;Nos neveux, car pour nous, envieux que nous sommes,Tant qu’ils sont sur la terre ennemis des grands hommes,Nous en sentons le prix quand ils ont disparu.
Mais que peuvent nos cris s’il n’est point de supplice ?Que sont de vaines lois lorsqu’il n’est plus de mœurs ?Quand les glaces du pôle et les âpres chaleursNe peuvent du marchand arrêter l’avarice ?Quand la mer est soumise à l’art du nautonier,Et lorsque, bravant tout et commandant le crime,La honteuse indigence au mortel qu’elle opprimeFait fuit de la vertu le stérile sentier ?
Écoutons, ô Romains, la voix de la patrie :Livrons aux flots, portons dans les temples des Dieux,Ces trésors corrupteurs, ces biens pernicieux ;Auteur de tous nos maux, que notre or les expie.Si nous sommes touchés d’un noble repentir,Il faut déraciner notre infâme avarice,Et que nos lâches cœurs, amollis par le vice,Dans l’austère vertu soient prompts à s’affermir.
Voyez-vous ce Romain nourri dans l’indolence ?Il fuit les jeux de Mars à la fleur de ses ans.Jamais après un cerf il ne court dans les champs,Et n’a su d’un coursier dompter l’impatience.A de moins nobles jeux il borne ses exploits ;Mais il fait tous les jours rouler avec adresseCe cercle si léger inventé dans la Grèce,Ou ce dé si fatal que défendent les lois.
Le père d’un tel fils, enrichi par l’usure,Et par l’avidité dans le crime affermi,A trahi son parent, son hôte, son ami,Et n’atteste les Dieux que pour être parjure.Chaque aurore le voit par de nouveaux forfaitsDe cet indigne fils augmenter la richesse ;Mais bien que ses trésors s’accumulent sans cesse,Au terme de ses vœux ils n’atteindront jamais.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources