Œuvres d’Horace, 1796· Épodes
ODE II. Éloge de la vie champêtre
Heureux qui de ses mains, comme nos premiers pères,Cultive en paix ses champs et vit libre d’affaires !Il n’est point éveillé par le clairon guerrier,Il ne connaît Thémis, ni l’avide usurier.Jamais il n’a pâli sur l’onde turbulente,Et fuit surtout les grands et leur cour insolente.Tantôt il sait unir par un hymen heureuxLa vigne faible encore à l’ormeau vigoureux ;Tantôt, armé d’un fer, il va d’une main sageÉmonder avec art un stérile branchage,Et dirigeant la sève en ses canaux légers,Marie aux jeunes plants des rameaux étrangers.Ses yeux dans les vallons suivent l’agneau docile ;Sa main presse un miel pur dans des vases d’argile,Ou fait légèrement tomber sous les ciseauxLa toison dont le poids fatiguait ses troupeaux.
Mais dès qu’en nos vergers la féconde PomoneLève ce front riant qui de fruits se couronne,O comme avec plaisir, épiant ses poiriers,De leurs riches tributs il saisit les premiers !Dieux protecteurs des champs, qui comblez son attente,Pan, Faune, c’est à vous que sa main les présente.
Souvent au fond des bois, dans l’ardente saison,Il goûte le repos sur un lit de gazon,Tandis qu’à ses côtés un doux ruisseau murmure ;Le chant de Philomèle attendrit la nature,Et versant dans son âme une tranquille paix,Appelle le sommeil sous ces ombrages frais.
Mais l’hiver ramené par le Dieu du tonnerre,De neige et de frimas vient-il couvrir la terre ?Tantôt environné de ses chiens belliqueux,Il presse dans les bois l’animal furieux ;Tantôt il dresse un piège au tourde trop avide,Prend au lacet la grue ou le lièvre timide,Et d’un plaisir nouveau remplit tous ses moments.Amour, cruel Amour, ah ! dans ces lieux charmants,Qui n’oublierait tes traits et les maux que tu causes ?
Mais quoi ! tu n’as ici que des chaînes de roses.Quand une chaste épouse au teint frais et vermeil,Semblable à ces beautés que brunit le soleil,Prépare à son époux un foyer qui pétille,Et l’attend au milieu de sa jeune famille ;Quand elle a d’une claie entouré son troupeau,Du tonneau précieux tiré le vin nouveau,Déchargé de son lait la chèvre libérale,Et su parer sans frais une table frugale ;Pour un pareil repas cent fois je donneraisLes huîtres de Lucrin et les rares sargets,Que jette sur nos bords la mer Adriatique.Oui, à tous les oiseaux du Phase et de l’AfriqueJe préfère la mauve habitante des champs,Ou la modeste oseille et ses sucs bienfaisants,L’émeraude qui pend à l’arbre de Minerve,Ou cet agneau qu’aux Dieux la piété réserveEt qui du loup avide aura trompé l’espoir.
Assis à cette table, ô qu’il est doux de voirSes chèvres, ses brebis, qui, des monts descendues,Rapportent au bercail leur mamelles tendues :Le taureau vigoureux, de travail harassé,Dont le cou languissant traîne un soc renversé ;Et l’essaim des valets, richesse de leur maître,S’égayant à l’entour de leur foyer champêtre !
Ainsi parlait Septime, usurier diligent ;On eût dit qu’il allait mourir dans son village :Mais à la fin du mois il compta son argent,Et fit pour la semaine un placement sur gage.
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources