Œuvres d’Horace, 1796· Livre Iii
ODE PREMIÈRE. « Profanes, loin d’ici ! peuple, faites silence »
Profanes, loin d’ici ! peuple, faites silence.Jeunesse, espoir de Rome, accourez à mes chants :Pontife des neuf sœurs, par de nouveaux accentsD’utiles vérités j’instruirai votre enfance.
Les princes font trembler les peuples dans leurs fers ;Mais eux-mêmes ils sont sous la main souveraineDu Dieu qui fit plier les Titans sous sa chaîne,Du Dieu dont les sourcils ébranlent l’univers.
Riches, étalez-nous une vaine opulence ;Vous, dans le champ de Mars allez, ambitieux,Vanter votre vertu, vos talents, vos aïeux,Et de tous vos clients traîner la foule immense ;
Inutiles efforts ! votre arrêt est dicté.Le sort est immuable, et la mort nous égale ;Des petits et des grands dans son urne fataleLe nom et le destin est sans cesse agité.
Pourra-t-il retrouver un sommeil agréable,Peut-il de Philomèle aimer la douce voix,Celui qui, même assis à la table des rois,Voit le fer suspendu sur sa tête coupable ?
Le sommeil aux bergers réserve ses plaisirs ;Il aime d’humbles toits, il aime les rivagesQue de vastes forêts couvrent de leurs ombrages,Ou ces vallons fleuris qu’habitent les zéphirs.
Le choc des éléments, le fracas de l’orage,Et le sinistre aspect de l’astre d’ÉrichtonQue font-ils au mortel libre d’ambition,Qui ne demande aux Dieux que ce qu’il faut au sage ?
Que la grêle ait flétri l’honneur des arbrisseaux,Que ses guérets ingrats trompent son espérance,Il voit l’été, l’hiver avec indifférence,Et la pluie en torrents ravager ses coteaux.
Les muets habitants de l’empire des ondesOnt senti resserrer leur humide séjour ;Des esclaves nombreux élèvent chaque jourQuelques palais nouveaux sur ses rives profondes.
Le riche sur la terre est prompt à s’ennuyer ;Le noir chagrin le suit sur la plaine liquide.Où fuir ? Dans les forêts, le monstre plus rapideMonte et vole avec lui sur le même coursier.
Si des marbres taillés sur les monts de Phrygie,Si l’encens dont le Perse embaume ses palais,Si l’éclat de la pourpre et les vins de CalèsNe peuvent adoucir les peines de la vie ;
Pourquoi donc, élevant un portique orgueilleux,M’attirer à la fois et l’envie et la haine ?Pourquoi, contre des biens que suit toujours la peine,Changerais-je Sabine et mon réduit heureux ?
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources