Choix de poèmes, 1951· TRADUCTIONS en vers français par LUCIE DELARUE-MARDRUS· Fragment d’un texte de l’auteur Préfaçant deux poèmes d’Edgar Poe.
Le Corbeau
Une fois, par un minuit sombre,Comme je méditais sur nombreDe livres oubliés‖ et bizarres qu’encombreUne science vieille et sombre,Comme, auprès du feu qui se meurt,Je somnolais, triste lecteur,Ici, soudain, se fit un heurtComme du coup plein de douceurDe quelqu’un frappant avec peur,Frappant à ma porte fermée.M’éveillant sur mes livres lus :« C’est quelque visiteur‖ que l’on n’attendait plus,Me dis-je, à ma porte fermée,C’est cela seul et rien de plus. »Ah ! je m’en souviens bien ! DécembreRégnait dehors. Et, dans ma chambre,Les fantômes épars‖ du feu qui se démembreHantaient le parquet de ma chambre.Âpre, j’attendais le matin.J’avais cru qu’avec mon latinPour un moment se fût éteintLe chagrin qui laissait atteintTout mon être en deuil de Lénore,De celle qu’on ne verra plus,La rare et radieuse‖ enfant que les élus,Que les anges nomment Lénore,Sans nom sur terre à jamais plus.
Et, triste, le sourd bruit de soieDu pourpre rideau qui s’éploie,Me faisait tressaillir‖ jusqu’à mon cœur sans joie.D’une terreur j’étais la proie,Terreur jamais connue avant,De sorte que j’allais rêvantPour calmer ce cœur décevant,Et répétais tout haut rêvant :« Ce n’est, à ma porte fermée ;Voulant me faire ses saluts,Que quelqu’un qu’on n’attendait plus.C’est quelque visiteur‖ que l’on n’attendait plus,Implorant ma porte fermée.C’est cela seul, et rien de plus. »
Soudain, plus forte fut mon âme.Alors : « Monsieur, dis-je, ou Madame,Excusez-moi ! c’est mon‖ pardon que je réclame.Mais je sommeillais, je m’en blâme,Et si doux vous vîntes heurter,Si doucement vîntes heurterMa porte, de l’autre côté,Que je doutais, en vérité,Derrière ma porte fermée,A peine vous ai-je entendu,Car je ne vous attendais plus.Toute grande j’ouvris‖ ma porte, là-dessus,Bien grande ma porte fermée :L’obscurité, là, rien de plus.
Sondant cette ombre et son mystère,Rêvant des rêves solitairesQu’aucun mortel jamais‖ n’osa rêver sur terre,Craintif, ne sachant que me taire,Je demeurai là, hésitant,Émerveillé, scrutant, doutant.Mais ce silence palpitant,Aucun signe ne le vint clore.Le seul mot soufflé fut « Lénore ! »Je chuchotai ces sons : « Lénore ! »Et l’écho faible, là-dessus,En retour murmura‖ l’unique mot « Lénore ! »Simplement cela, rien de plus.
Retournant alors à ma place,Âme brûlante et mains de glace,Bientôt un nouveau heurt‖ vint, furtif et fugace,Mais non pas à la même place.« Sûrement, dis-je, cette fois,Cela fut frappé sur le boisDe ma persienne, je le vois !Cherchons si c’est ce que je crois.Que j’aille explorer ce mystère.Que ce cœur soit calme un peu plus,Et qu’il aille explorer‖ bravement ce mystère.Que mon cœur soit calme un peu plus.Ce n’est que le vent, rien de plus. »
Ici, j’ouvris alors sans crainte,Quand soudain, avec mainte et mainteFantaisie, et façons,‖ frissonnements et feintes,Entra, majestueux, sans crainte,Un corbeau des époques saintes.Sans s’arrêter, n’hésitant pas,Il alla se percher là-basSur un buste blanc de PallasSitué sur ma porte haute.Il ne me lit pas de saluts ;Mais avec une mine hauteDe lord ou de lady,‖ sans faire de saluts,Se percha sur ma porte haute,Se percha, resta, rien de plus.
Maintenant, ce corbeau d’ébèneM’induisant, nonobstant ma peine,A sourire du décorum‖ de cette scène :« Quoique ta tête soit en peineDe crête, dis-je, oiseau. d’ennui,Tu n’es pas un lâche qui fuit !Dis-moi donc, corbeau d’aujourd’hui,Fantômal, sombre oiseau d’ennui,Errant, jeté loin du rivageDe la nuit, parle, oiseau perclus !Sur ce plutonien rivageDe la nuit, ton grand nom,‖ quoi que tu sois perclus,Dis-moi, qu’est-il sur ce rivage ? »Et le corbeau fit : « Jamais plus. »
Je tins pour bien grande merveilleD’entendre réponse pareille.Car il faut convenir,‖ pour un humain qui veille,Que cette bénédictionD’ouïr telle réflexionD’humble significationD’une volaille gauche et vieille,Est un fait rare, sinon plus.Car, qui vit jamais, perchant justeSur sa porte, au-dessus d’un busteDe Pallas, juste sur ce buste,Volaille bégayante‖ ou bête sur un buste,Misérable corbeau, sans plus,Portant un tel nom : « Jamais plus ? »
Mais l’oiseau perché, solitaire,Sur ce buste calme de pierre,Proférait seulement‖ cette parole austèreComme si se fût épanchéDans ce seul mot, son cœur caché.Il ne dit rien d’autre. Perché,Sans remuer son corps penché,Il n’agita pas une plume,Jusqu’à ce que ces mots déçusMe vinrent, à peine perçus :« Bien d’autres amis ne sont plus.Demain, comme l’ont fait‖ tous mes espoirs déçus.Il s’envolera dans ses plumes. »Alors l’oiseau dit : « Jamais plus. »
Surpris d’une réplique faiteSi justement par cette bête :« Sans doute ce seul mot,‖ pensai-je, qu’il répète,Est tout le savoir de sa tête,Appris par quelque malheureux,Un maître au refrain douloureuxEt que le désastre, en tous lieux,Suivait vite et suivait plus vite,Jusqu’à ce qu’il ne fût chez euxPlus rien qu’une parole dite,Plus rien qu’un refrain douloureuxDe chant funèbre, au fond‖ du gris et triste gîte,Ce refrain qui n’espère plusDe « Jamais, jamais — jamais plus. »
Mais cet oiseau, par son manège,Reprenant mon sourire au piège,Vite, avec ses coussins,‖ je fis rouler un siègeDevant porte, buste et corbeau.Ainsi, bien assis, enchaînai-je,Tombé sur le velours du siège,Rêve à rêve sur ce corbeau,Sur ce noir, nu, narquois, nabot,Néfaste, nébuleux corbeau,Cherchant ce que cet oiseau tristeDont le refrain toujours insiste,Ce que ce sombre oiseau‖ des temps qui ne sont plusVoulait dire, sinistre et triste,En croassant son : « Jamais plus. »
Cherchant cela dans ma penséeMais sans syllabe prononcée,Je sentais maintenant‖ mon âme transpercéePar l’œil de feu qui me brûlait.Je sondais l’énigme dressée,Et plus encor dans ma pensée ;Et ma tête était enfoncéeParmi le velours violetOù la lumière ruisselait,Parmi le velours violetSur quoi la lampe ruisselait,Velours où ruisselait‖ la lampe là placée,Velours que celle qui n’est plusAh ! ne touchera jamais plus !
Alors je crus l’air plus sensible,De par l’encensoir invisibleBercé de séraphins‖ dont le pas indicibleGlissait sur un souffle soyeux.— « Ah ! m’écriai-je, malheureux,Ton Dieu t’a prêté, si tu veux,T’envoie aujourd’hui, si tu veux,Le népenthès miraculeux,Le répit, le répit heureuxA tes souvenirs de Lénore.Bois ! bois ce népenthès heureux !Oublie enfin l’enfant‖ lumineuse, Lénore,En allée avec les élus ! »Et le corbeau dit : « Jamais plus. »
« Prophète, criai-je, prophète !Qui que tu sois, démon ou bête,Créature du mal‖ qu’ont jeté sur ma têteLe tentateur ou la tempête !Prophète, cependant, jetéNu sur ce rivage, indompté,Seul, sur un désert enchanté,Un foyer par l’horreur hanté,Créature du mal, mandéePar le tentateur au-dessus,Ou par la tempête au-dessusDe moi, dis ! je t’implore,‖ âme dépossédée :Y a-t-il du baume en Judée ? »Et le corbeau dit : « Jamais plus. »
Prophète, criai-je, prophète,Sombre oiseau jeté sur ma tête,Prophète, cependant,‖ sois-tu démon ou bête,Par ce ciel épars sur nos têtes,Par ce dieu debout sur nos frontsQue tous les deux nous adorons,Dis-nous, dis-nous si nous verronsDans l’Éden distant, reverrons,Oh ! dis à l’âme qui t’imploreEt que tant de douleur dévore,Si, dans le séjour des élus,Elle étreindra l’enfant‖ que l’on nommait Lénore,Que les anges nomment Lénore ?Et le corbeau dit : « Jamais plus. »
« Soit ce mot la lin de la page,Hurlai-je en bondissant de rage.Bête ou démon, retourne‖ à jamais au rivageEt dans la tempête, au rivagePlutonien, noir, de la nuit !Quitte seul le rêveur chez lui !Ne laisse pas tomber chez luiDe noire plume qui reluit ;Gage du mensonge mauditQue ton âme maudite a dit !Ote-toi ! Hors d’ici ! Que sorteTon dur bec de mon cœur,‖ ta forme de ma porte !Quitte ce buste d’au-dessus !Et le corbeau dit : « Jamais plus. »
Et le corbeau, que ne soulèveNul volètement qui l’enlève,,Siège encor, siège encor‖ et ne s’envole pasDe sur le buste de Pallas,Pallide buste de Pallas.Sés yeux sont d’un démon qui rêve,Et, tandis qu’il ne s’en va pasDe ma porte haute qu’il hante,La lumière projette en bas,Qui sur son corps coule, éclatante,Son ombre qui ne bouge pas.Et mon âme, au-dessus‖ de cette ombre flottanteQui demeure et ne bouge plus,Ne s’élèvera — jamais plus.
Versification
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (213 de 8, 36 de 12)· profil 8, 6=6
- Mots à la rime
- z sombre / nombre féminine, classiquez qu’encombre / sombre féminine, classiquea meurt / lecteur masculine, non classiquea heurt / douceur / peur masculine, non classiquec fermée féminine, classiqued lus / plus masculine, classiquee Décembre / chambre féminine, classiquee démembre / chambre féminine, classiquef matin / latin masculine, classiqueg éteint / atteint masculine, classiqueh Lénore féminine, classiqued plus / élus masculine, classiquei soie / s’éploie féminine, classiquei joie / proie féminine, classiquej avant / rêvant masculine, classiquej décevant / rêvant masculine, classiqued saluts / plus masculine, classiqued plus masculine, classiquek âme / Madame féminine, classiquek réclame / blâme féminine, classiquel heurter masculine, classiquel côté / vérité masculine, classiqued entendu / plus masculine, classiqued là-dessus / plus masculine, classiquen mystère / solitaires féminine, classiquen terre / taire féminine, non classiquej hésitant / doutant / palpitant masculine, classiqueh clore / Lénore féminine, non classiquep place / glace féminine, classiquep fugace / place féminine, classiqueq fois / bois masculine, classiqueq vois / crois masculine, classiquen mystère féminine, classiquer crainte / mainte féminine, classiquer feintes / crainte / saintes féminine, classiquet pas / là-bas / Pallas masculine, classiqueu haute féminine, classiquev d’ébène / peine féminine, classiquev scène / peine féminine, non classiquew d’ennui / fuit masculine, non classiquew d’aujourd’hui / d’ennui masculine, classiquey rivage féminine, classiqued perclus / plus masculine, classiquez merveille / pareille féminine, classiquez veille / vieille féminine, classiquea bénédiction / réflexion / signification masculine, classiqueb juste / buste féminine, classiqueb buste féminine, non classiquen solitaire / pierre / austère féminine, classiquel épanché / caché masculine, classiquel Perché / penché masculine, classiquec plume / plumes féminine, classiqued déçus / perçus masculine, classiqued plus / déçus masculine, classiquee faite / bête féminine, classiquee répète / tête féminine, classiquef malheureux / douloureux masculine, classiquef lieux / eux / douloureux masculine, classiqueg vite / dite / gîte féminine, classiqueh manège / piège féminine, classiqueh siège / enchaînai-je féminine, classiquei corbeau masculine, classiquei nabot / corbeau masculine, classiquek triste / insiste féminine, classiquec pensée / prononcée féminine, classiquec transpercée / dressée féminine, classiquel brûlait / violet masculine, classiquec pensée / enfoncée / placée féminine, classiquel ruisselait / violet masculine, classiquem sensible / invisible / indicible féminine, classiquef soyeux / malheureux masculine, classiquef veux masculine, classiquef miraculeux / heureux masculine, classiqued élus / plus masculine, classiquee prophète / bête féminine, classiquee tête / tempête féminine, classiquel jeté / indompté masculine, classiquel enchanté / hanté masculine, non classiquec mandée / dépossédée / Judée féminine, classiqued au-dessus / plus masculine, classiquee prophète / tête féminine, classiquee bête / têtes féminine, classiqueo fronts / adorons masculine, classiqueo verrons / reverrons masculine, classiqueh t’implore / dévore féminine, classiquey page / rage féminine, classiquew nuit / lui masculine, classiquew lui / reluit masculine, classiquex maudit / dit masculine, classiquep sorte / porte féminine, classiqued d’au-dessus / plus masculine, classiqueq soulève / l’enlève / rêve féminine, classiquet pas / Pallas masculine, classiquet Pallas / pas masculine, classiquer hante / éclatante / flottante féminine, classiquet bas / pas masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 3.0· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
249 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Choix de poèmes, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1951· Sources