Choix de poèmes, 1951· TRADUCTIONS en vers français par LUCIE DELARUE-MARDRUS· Fragment d’un texte de l’auteur Préfaçant deux poèmes d’Edgar Poe.
Ulalume
Tristes étaient les étendues ;Sèches, les feuilles, et tordues —Sombres, les feuilles, et tordues ;C’était nuit dans !’Octobre amerDe ma plus immémorialeAnnée, au fond des brumes pâlesDe l’humide marais d’Auber,Dans l’âpre région de Weir —C’était près du noir lac d’Auber,Au bois hanté des ghouls de Weir.
Une fois, ici, dans le drameDes titanesques, noirs cyprèsD’une allée obscure, j’errais —Errais avec Psyché mon âme,Aux jours où mon cœur lourd de flammeÉtait ce volcan sombre et secQui souffle son soufre, d’Yaneck,Au pôle ultime, et roule avecDes bonds au bas du mont Yaneck,Au bas du boréal Yaneck.
Triste notre colloque, et sobre,Mais traître notre songe amer.Car, nous ignorant en Octobre,Sans remarquer ce soir amerDe l’année (ah ! nuit entre toutesLes nuits !) nous ignorions la route,Ne reconnaissions pas la route,Ne voyions pas le lac d’Auber,(Bien qu’ayant pris déjà son air,)Ignorions le noir lac d’Auber,Le bois hanté des ghouls de Weir.
Et maintenant que la nuit claireMarquait à son cadran stellaire,Marquait l’aube au cadran stellaire,Au bout du sentier finissantParut, nébuleux, liquescent,Un miraculeux jour haussantAvec deux cornes un croissant :Astarté, diamant haussantLes deux cornes de son croissant.
« Elle est plus chaude que Diane,Dis-je, et hante un éther brumeuxDe soupirs, zone diaphane.Elle a vu que les pleurs des yeuxN’ont pas séché sur cette joueOù le ver à jamais se joue.Elle vient à travers les bleusAstres du Lion silencieux.Malgré le Lion silencieux,Nous montrant le chemin des cieux,Elle vient, à travers les cieux,L’amour dans ses yeux lumineux. »
Mais Psyché, levant son doigt d’ombre,Dit : « De cette étoile j’ai peur,De l’étrange étoile, j’ai peur !Hâtons-nous hors de sa lueur !Oh ! fuyons ! fuyons sa pâleur ! »Elle parla dans la terreur,Laissant, dans la poussière sombre,Ses ailes traîner leur blancheur,Pleura jusqu’à ce que, dans l’ombre,Ses plumes traînent leur blancheur,Mélancolique, leur blancheur.
Je répondis : « Ce n’est qu’un rêve !Allons vers sa splendeur qui luit,Cristalline splendeur qui luit,Car, sibylline, elle s’élèveEt brille d’espoir, cette nuit.Vois ! Elle monte, cette nuit,Au firmament, et nous conduit.Ah ! Suivons-la, qui nous conduitJusqu’au ciel à travers la nuit ! »
Ainsi calmant son amertumeJ’embrassai Psyché dans la brumeEt la tentai hors de son deuil.Mais, en continuant, nous fûmesBarrés par une tombe au seuilPortant des mots gravés de deuil.— « Quelle inscription dans la brume,Douce sœur, dis-je, est sur le seuil ? »Elle répondit : « Ulalume ! —Ulalume ! — C’est Ulalume !C’est ton Ulalume au cercueil ! »
Mon âme alors devint fanéeEt semblable aux feuilles fanées.Je criai : « Quel démon d’enferM’a conduit comme l’autre année ?C’est sûrement l’Octobre amer.C’est ici portant, l’autre année,Un fardeau terrible, que j’ai,Je m’en souviens bien, voyagé.C’est la même nuit de l’année !Je reconnais ce lac d’Auber,Cette âpre région de Weir —Reconnais ce noir lac d’Auber,Ces bois hantés des ghouls de Weir. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 2 neuvains, 1 dizain, 1 onzain, 1 douzain
- Mots à la rime
- a étendues / tordues féminine, classiqueb amer / d’Auber masculine, classiquec immémoriale / pâles féminine, classiqueb Weir / d’Auber masculine, non classiquee drame / âme / flamme féminine, classiquef cyprès / j’errais masculine, classiqueg sec / d’Yaneck masculine, classiqueg avec / Yaneck masculine, classiquei sobre / Octobre féminine, classiqueb amer masculine, classiquej toutes / route féminine, classiqueb d’Auber / air masculine, classiqueb d’Auber / Weir masculine, classiquel claire / stellaire féminine, classiquem finissant / liquescent masculine, non classiquem haussant / croissant masculine, classiquen Diane / diaphane féminine, classiqueo brumeux / yeux masculine, classiquep joue féminine, classiqueo bleus / silencieux masculine, classiqueo silencieux / cieux masculine, classiqueo cieux / lumineux masculine, classiquer d’ombre / sombre / l’ombre féminine, classiques peur masculine, classiques lueur / pâleur masculine, classiques terreur / blancheur masculine, classiques blancheur masculine, classiquet rêve / s’élève féminine, classiqueu luit masculine, classiqueu nuit masculine, classiqueu conduit / nuit masculine, classiquev amertume / brume féminine, classiquew deuil / seuil masculine, classiquev fûmes / brume féminine, classiquew deuil / seuil / cercueil masculine, classiquev Ulalume féminine, classiquey fanée / fanées féminine, classiqueb d’enfer / amer masculine, classiquey année / l’année féminine, classiquea j’ai / voyagé masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 4.3· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Choix de poèmes, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1951· Sources