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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Ferveur, 1902· Prones I

Femmes

Lucie Delarue-Mardrus· strophes variées, alexandrins, 72 vers

Et tout dit à la femme : « Allez à la douleur ! »M. D.-V.

I

Complexe chair offerte‖ à la virilité,Femme, amphore profonde‖ et douce où dort la joie,Toi que l’amour renverse‖ et meurtrit, blanche proie,Œuf douloureux où git‖ notre pérennité,

Femme qui perds la vie‖ au soir où ta jeunesseTrépasse, et qui survit‖ pour des jours superflus,Te débattant, passé‖ qu’on ne regarde plus,Dans le noir du destin‖ où ton être se blesse,

Humanité sans force,‖ endurante moitié

Du monde, ô camarade‖ éternelle, ô moi-même !…Femme, femme qui donc‖ te dira que je t’aimeD’un cœur si gros d’amour‖ et si lourd de pitié ?

II Les adorées

Droites parmi l’orgueil‖ qui dresse les corolles,Femmes, dames, j’ai vu‖ vos royautés de chair !L’inconscient caprice‖ et l’horreur de la merVivaient dans vos yeux lourds‖ de rêve et d’heures molles.

Vos pieds s’étaie,t dorés‖ au socle des dieux morts ;Idoles ! pour orner‖ vos paresses hautaines,

Du faste et des encens‖ des Ninives lointainesLe monde se ruait‖ aux labeurs pleins d’efforts.

C’était pour vous, le feu‖ des pierres dans les mines,Le suc profond des fleurs,‖ les manteaux des oiseaux !Et les fils d’or flambaient‖ dans le vol des fuseaux,Et l’on vous dévouait‖ la blancheur des hermines.

Car vous seules étiez‖ sans animalité,Pleines de grâce, ô sœurs‖ lissent des pêches mûres !Et lorsque vous passiez,‖ frêles dans vos parures,La splendeur des saisons‖ redoublait de beauté…

Mais je voyais brûler‖ votre jeunesse rose :Hâtives, vous goûtiez,‖ avant que d’en mourir,Au bonheur de souffrir‖ et de faire souffrir,Car votre chair n’était‖ qu’une fugace rose,

Et si, quand vous pliiez‖ sous l’amour exigeant,Vous sentiez tristement‖ s’émietter vos argiles,C’est qu’en face de vous,‖ fidèles et fragiles,Vous saviez bien que l’homme‖ est solide et changeant,

Vous saviez bien qu’avec‖ les fleurs longtemps écloses,Et les jours longtemps clairs‖ qui sombrent dans le soir,Qu’avec l’automne vient‖ la douleur de déchoir,Et que la Femme est brève‖ entre toutes les choses…

‒ Belles ! Belles ! plutôt‖ pleurer sur votre mortQue de voir s’effeuiller‖ vos quarantaines pâles,Lorsqu’arrachant le sceptre‖ à vos mains triomphales,La vieillesse vous prend‖ à la gorge et vous tord !

Ah ! comment assister‖ alors cette détresseQui fait trembler vos cœurs‖ et vos pauvres genoux ?Quel geste hospitalier,‖ quels mots sages et douxRépareraient la vie‖ et sa scélératesse ?…

III Les esclaves

Avec nos regards nus‖ sur la réalitéQue ne transfigura‖ l’arc-en-ciel d’aucun prisme,Nous regardons marcher‖ votre morne héroïsmeGrelottant en hiver‖ et suant en été,

Vous, compagnes de ceux‖ que mange la fabrique,Vous épouses qu’on bat,‖ et vous, maigres catinsSans fards dont rehausser‖ vos pauvres sens éteintsQu’assaille le désir‖ brutal comme une trique.

Votre destin nous frôle,‖ austère et grimaçant :Nous avons vu, penchés‖ aux trous d’or de nos portes,Vos paupières sans cils,‖ vos faces aux joues mortes,O chair de notre chair‖ et sang de notre sang !

Nous avons vu vos fronts‖ et leurs rides précocesDisant l’enfance sans‖ berceau ni fiction.La vie a fait de vous‖ une âpre abstractionRegardant par deux yeux‖ remplis d’heures atroces.

Enceintes de misère,‖ enceintes de laideur,Vos flancs couvent l’horreur‖ des races accroupiesQui vivront comme vous,‖ loin de nos utopies,L’esclavage éternel‖ et muet du malheur.

Tous les rêves sont morts.‖ L’espérance est passée…Ah ! tristes sœurs, pleurons‖ sans paroles sur vous !Vous ne saurez jamais‖ quel geste tendre et douxIncline sur vos cœurs‖ meurtris notre pensée !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
18[abba]
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a virilité / pérennité masculineb joie / proie fémininea jeunesse / blesse féminineb superflus / plus masculinea moitié / pitié masculineb moi-même / t’aime fémininea corolles / molles féminineb chair / mer masculinea morts / d’efforts masculineb hautaines / lointaines fémininea mines / hermines féminineb oiseaux / fuseaux masculinea animalité / beauté masculineb mûres / parures féminineb mourir / souffrir masculinea exigeant / changeant masculineb argiles / fragiles fémininea écloses / choses féminineb soir / déchoir masculinea mort / tord masculineb pâles / triomphales fémininea détresse / scélératesse féminineb genoux / doux masculinea réalité / été masculineb prisme / héroïsme fémininea fabrique / trique féminineb catins / éteints masculinea grimaçant / sang masculineb portes / mortes fémininea précoces / atroces féminineb fiction / abstraction masculinea laideur / malheur masculineb accroupies / utopies fémininea passée / pensée féminineb vous / doux masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Ferveur, Paris, LA REVUE BLANCHE, 1902· numérisation poesies.net· Sources