Ferveur, 1902· Prones Ii
Le poème de l’éternelle église
A Raymond Berger.
En écoutant la Ville,‖ ayant fermé les yeux,J’ai vu, dans la ténèbre‖ intime des paupières,Mes rougeurs d’incendie‖ et les chutes de pierresDu Demain préparé‖ par d’inouïs aïeux.
Le sol crevé tremblait‖ sous les hordes carréesDes esclaves d’hier,‖ blêmes de passion,Levant cent mille bras‖ vers la destruction,Et gonflant d’hymnes leurs‖ poitrines libérées.
Et le rire, tragique‖ et fou comme un sanglot,Y secouait les seins‖ ivres des filles follesQui, béantes, hurlaient‖ aussi les carmagnoles,Dont se rythmait au vent‖ le sinistre galop.
Mais un grand rêve, issu‖ de cette immense crise,Dans le ciel clair de l’ordre‖ et de la libertéFaisait déjà monter‖ de terre une citéVirginale, sans Tribunal‖ et sans Église.
Et si l’on se heurtait‖ des pieds à quelque bloc,‒ Survivant oublié‖ de l’ancienne pensée, ‒La cohue achevait‖ ce vestige, presséeEt dure, et poursuivant‖ son sillon comme un soc.
… Soudain, rompant l’assaut‖ de la ruine grise,Le rauque bataillon‖ recule et reste coi,Écumant de silence‖ et ne sachant pourquoiUn simple mendiant‖ surgi l’immobilise.
Un soleil ignoré‖ brûle dans ses cheveux,Éclairant dans le soir‖ la pierre à l’agonie,Et, géniale, bleue‖ et fixe, l’ironieTombe des calmes cils‖ du pauvre lumineux.
Il va parler. Il meut‖ sa grâce solennelle ;Et la foule, devant‖ ce fragile rival,Obéit toute, avec‖ des regards d’animal,A l’ordre de l’index‖ qui s’est levé sur elle.
Le pauvre
La paix sur vous !… Comment‖ pouvez-vous croire à basL’Église ?… Vous dansez‖ sur la tour renversée,Ignorant que‖ le marbre meurt,‖ non la Pensée ;Mais l’Église est, parmi‖ le sang et les dégâts,Tout debout ! Et jamais‖ elle ne fut plus fière !
Pourquoi vomissez-vous,‖ de haine, une chanson ?Ne voyez-vous grandir‖ sa force pierre à pierre ?…O vous tous ! l’heure vient‖ de couper la moisson,L’heure vient de compter‖ les pierres angulaires !
La foule
Nous ne comprenons point‖ ce que fixent là-bas,Plus loin que tous nos yeux‖ tes étranges prunelles.Mais apprends-nous où sont,‖ attendant les truelles,Ces pierres que tu dis‖ et que l’on ne voit pas.
Le pauvre
Dans vos poitrines !…Cœur‖ sanglant, ô cœur de l’homme !Gouffre que n’emplit pas‖ l’océan qu’on te doit,Cœur intact sous le poids‖ de tout ce qui t’assomme,O cœur, écoute-moi‖ quand je te touche au doigt,Quand je te dis : « Tu es‖ pierre et sur cette pierreJ’ai bâti mon Église à jamais ! »
La foule
Qui es-tu,Toi qui redis les mots‖ d’exécrable vertuDu denier dieu‖ que piétina‖ notre colère ?Avant de t’en aller‖ en lambeaux retrouverLes prêtres abolis‖ de Christ ou d’Iaveh,Expire donc d’abord‖ de honte pour tes dires,Submergé par le fleuve‖ énorme de nos rires !
Le pauvre
Arrière !… Je connais‖ déjà votre gaîté :Elle vêtit mon corps‖ et couronna ma tête,Et je suis pâle encor‖ du trépas insulté.Mais aujourd’hui mon règne‖ arrive, c’est ma fêtePlus qu’à Jérusalem‖ tout en palmes ! Le jourSe lève ! C’est l’aurore‖ en flammes de l’Amour !…
La foule
O folie ! O dégoût‖ des anciennes nausées !Qu’il meure sous les coups,‖ la haine et les risées :C’est le Christ ! C’est le Christ‖ lui-même… C’est Jésus !…
Le pauvre
La foule
Le pauvre
Faudra-t-il que je meureAlors que sont venus‖ ceux de la dernière heure,Virginaux, dépouillés‖ des rites et des us ?Quand voici mûre enfin‖ ma récolte tardive ?…O mes enfants, je vous‖ le dis, mon règne arrive !Car voyez-moi : debout‖ dans mon simple haillon,Ouvrant au ciel du soir‖ ma bouche sans bâillon,En une liberté‖ d’épaules, hors la cangueDes manteaux d’or, je mêle‖ au vent cette harangue !Ah ! c’est la fin, ce soir,‖ des efforts impuissants !Je sens que le plein air‖ me lave des encens,Des cires, des foisons‖ de lis, des girandoles,Et de tout aliment‖ de l’orgueil des idoles !Qu’étaient donc le manteau‖ de pourpre et le roseauPrès de la honte d’être,‖ avec le lourd boisseauDe la tiare sur‖ ma tête de lumière,Assis près des veaux d’or‖ et des dragons de pierre ?Qu’était la mort, qu’était‖ toute ma passionAu prix de ton horreur,‖ Déification ?…Mais voici !… Délivrant‖ mon ascension claire,Votre geste a brisé‖ le marbre tumulaire,Et, parmi les débris‖ dispersés, je surgisPour vous redire,‖ libéré‖ des paradisEt des enfers : « Il faut‖ s’aimer les uns les autres !… »‒ Et c’est là l’Éternelle‖ Église, ô mes apôtres !
La foule
Qui donc est-il ? son front‖ inexplicable luit ;Son manteau, comme‖ une envergure,‖ le soulève,Et nos vierges instincts‖ nous emportent vers lui.Sa parole ressemble‖ à notre plus beau rêve :Franchissant deux mille ans‖ sur elle révolus,Elle dépasse d’un‖ seul coup toutes les bornes,Et les âges futurs‖ ne diront rien de plus.
… O Passant de clarté‖ qui viens en loques mornesSecouer sur nos cœurs‖ les mots que nous voulons,Toi, prêtre qui n’as point‖ mitré tes cheveux blonds,Dont la main ne tend pas‖ la sébile de Rome,Qui donc es-tu ? Le Fils de Dieu ?…
Le pauvre
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12[abba] 1[ababa] 4[abab] 17[aa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a yeux / aïeux masculineb paupières / pierres fémininea carrées / libérées féminineb passion / destruction masculinea sanglot / galop masculineb folles / carmagnoles fémininea crise / Église féminineb liberté / cité masculinea bloc / soc masculineb pensée / pressée fémininea grise / l’immobilise féminineb coi / pourquoi masculinea cheveux / lumineux masculineb l’agonie / l’ironie fémininea solennelle / elle féminineb rival / d’animal masculinea bas / dégâts masculineb renversée / Pensée fémininea fière / pierre / angulaires féminineb chanson / moisson masculinea là-bas / pas masculineb prunelles / truelles fémininea poitrines / l’homme / t’assomme féminineb doit / doigt masculinea pierre / colère féminineb jamais / es-tu / vertu masculinea retrouver / d’Iaveh masculinea dires / rires fémininea gaîté / insulté masculineb tête / fête fémininea jour / l’Amour masculinea nausées / risées fémininea Jésus / us masculineb dit / mort / meure / heure fémininea tardive / arrive fémininea haillon / bâillon masculinea cangue / harangue fémininea impuissants / encens masculinea girandoles / idoles fémininea roseau / boisseau masculinea lumière / pierre fémininea passion / Déification masculinea claire / tumulaire fémininea surgis / paradis masculinea autres / apôtres fémininea luit / lui masculineb soulève / rêve fémininea révolus / plus masculineb bornes / mornes fémininea voulons / blonds masculinea Rome / Dieu / l’homme féminine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Ferveur, Paris, LA REVUE BLANCHE, 1902· numérisation poesies.net· Sources