Ferveur, 1902· Prones Ii
Le poème de la ville au loin
Le poète
Me voici ! Je descends,‖ dans l’aube commencée,Fréquenter les jardins‖ qu’imbibent les ruisseaux.Et mêler la chanson‖ claire de ma penséeA l’hymne matinal‖ qui gonfle les oiseaux.
L’air est lourd des odeurs‖ de l’été pacifique ;Des ombres, du plus haut‖ des marronniers pompeux,Tombent sur les gazons‖ où monte l’angélique,Et des ronds de soleil‖ rôdent dans mes cheveux.
Mon cœur est si pesant‖ de jeunesse et de joieQue l’amour humain seul‖ ne peut plus l’apaiser ;Mes bras passionnés‖ ont besoin d’une proieImmense à qui donner‖ un immense baiser.
C’est pourquoi je franchis‖ les parcs et les alléesPour les prés, pour les bois,‖ pour les blés au soleil !Je prendrai le beau temps‖ avec des mains hâlées,Je mangerai l’été‖ comme un gâteau de miel !
L’été
Viens à moi ! Ton manteau‖ traîne sur la nature ;Les guêpes vont aux fleurs‖ qui sont dans tes cheveux,Et tu souris debout‖ dans tes plis orgueilleux,Comme la soudaine figureDe mes grands calmes glorieux.
Le poète
La lumière mûrit‖ mes mains à sa brûlure ;Chaque arbre autour de moi‖ ronfle comme un rocher ;L’herbe longue et qui flotte‖ est tentante au toucher…Été ! j’ai empoigné‖ ta grande chevelurePour la mordre, pour m’y‖ coucher, pour m’y cacher ;Ma bouche que j’entr’ouvre‖ au vent est toute pleineDes fleurs et des moisson‖ qui chargent ton haleine ;Je mets mes yeux ardents‖ dans les étangs profondsQui sont ton regard trouble‖ ouvert parmi les joncs ;J’entends chanter ta voix‖ multiple dans les gorgesDes animaux et des‖ oiseaux dont tu regorges,Et, dans les arbres dont‖ j’étreins l’énormité,Je te serre entre mes‖ deux bras, Été, Été !…
L’été
L’air chaud qui s’est nourri‖ du parfum des farinesCherche les gouffres des poitrines :
Respire ! L’heure douce‖ avec tous ses pipeauxCélèbre l’ombre du repos ;
Respire ! Calme-toi !‖ Apaise tes narines !Sois sage comme les troupeaux !
Le poète
Le soleil monte. Il a‖ raccourci l’ombre rondeQue berce autour de lui‖ chaque arbre. La saisonA toute débordé‖ de mon âme profondeAvec le brusque flot‖ des larmes sans raison.Je me cherche parmi‖ la beauté de la terre,J’ai des sources en moi‖ qui ne peuvent de taire,Les chênes tordent mon‖ grand rêve frémissant !
L’été
Sur les bois et sur les pacages,Sur l’eau claire pleine d’imagesOù se baignent les paysages,
C’est midi. Les champs sont brûlés,L’odeur du pain monte des blés,Les troupeaux se sont assemblés.
Couche-toi ! La chaleur augmente.Dans l’herbe fraîche et dans la mentheEndors ce cœur qui te tourmente !
Le poète
C’est l’heure de la faim et de la soif…Midi !Avec tout ce qui vibre‖ et monte dans ta flamme,Mon exaltation‖ s’élance et s’enhardit ;J’ai faim ! J’ai soif ! Je veux‖ l’infini plein mon âme :Mon désir est pareil‖ à l’arbre au geste durQui voudrait avec ses‖ grands bras crever l’azur !…Midi ! Je suis la fleur‖ captive de sa tige,A ! m’envoler parmi‖ l’espace et le vertige !
La ville au loin
Le poète
La ville au loin
Le poète
La Ville !… Avec l’odeur‖ des épis pleins de pain,Le vent a jusqu’à moi‖ charrié son murmure…C’est Midi sur le blé‖ c’est Midi sur l’eau pure,C’est Midi sur la Ville obscure.
L’été
Le bon soleil nourrit l’ÉtéEt l’averse lui donne à boire.Pour calmer leur avidité,Chaque fleur aux bourdons‖ s’offre comme un ciboire,
Et tu peux réparer aussiLa lassitude de tes courses :Mange donc et bois, car voiciPour ta soif et ta faim‖ des fruits mûrs et des sources…
Le poète
Hélas ! Il est chargé‖ de soupirs, à présent,Ce souffle qui berçait‖ la campagne tranquille ;Et j’écoute une voix‖ plus sombre dans le vent…Est-ce qu’elle crierait, la Ville ?
L’été
Ce vent a dorloté‖ les blés amoncelés.Goûte le vent ! Goûte les blés !
Le poète
Je ne goûterai pas‖ tes blés ! La terre saineFait mûrir au soleil‖ la nourriture humaineEt j’aime cette odeur‖ blonde qui sort des champsComme des fours profonds‖ qui brûlent dans la Ville ;Mais je sais trop la horde‖ amère qui défileDevant les moissons d’or‖ et les pains alléchants,Et qui n’a pas le droit‖ de mordre à la pâtureQ’offre à la Faim l’exacte‖ et multiple nature.Ah ! je comprends ton cri‖ monstrueux, Ville au loin !…Ah ! qui donc te ferra‖ taire, Ville éperdue ?Comment ouvrir mes bras,‖ me jeter dans le foin,M’exalter, maintenant‖ que je t’ai entendue ?
L’été
N’écoute pas ! N’écoute pas !Les voix claires de Juin‖ se répondent tout bas :La brise aux guêpes, les‖ oiseaux à l’eau courante…Les arbres chantent ! L’azur chante !
Le poète
O Voix ! J’ai honte et peur‖ de toi dans le lointain,Vois qui charges le vent‖ de maux et de révoltesEt protestes avec‖ les bouches de la FaimContre la splendeur des récoltes !
O Voix ! J’écoute en toi‖ le formidable élanQui Les pousse à hurler‖ leurs souffrances grièves,Et je sens, dans l’enfer‖ du labeur violent,Leurs échines se tordre‖ et se tarir leurs sèves !
O Voix ! L’air plein de toi‖ m’apporte aussi l’odeurDe leur vice, de leurs‖ loques, de leur malheur :Empoisonnant l’été‖ glorieux qu’elle hue,La Ville crie ! la Ville pue !…
L’été
Prends la foison des fleurs‖ dans tes doigts énervés !Des bouquets font la roue‖ afin que tu les humes,L’eau musicale court‖ sur ses cailloux lavés :Écoute ce qui chante‖ et ses ce qui parfume !
Le poète
Je ne puis m’arrêter‖ aux bouquets des chemins !Je ne puis écouter‖ les sources et les fleuves !Debout dans l’été bleu,‖ la face dans les mains,Je ne puis que pleurer‖ tout bas comme les veuves :
Car voici contre moi‖ qu’un autre fleuve vientLent et rouge, et j’attends‖ que son remous m’atteigneLes pavés ont sué‖ leur sang quotidien…Partout ! sur les moissons,‖ dans l’eau, la Ville saigne.
Ah ! ce sang ! Cette odeur !‖ Ces cris ! Comment jamaisEn pourrais-je guérir‖ ce cœur qui les engouffre ?Et quel autre souci‖ m’assoira désormaisQue celui d’écouter‖ cette Ville qui souffre ?
Je ne puis plus m’aimer‖ ni me plaire. Comment‒ Écartés les poissons‖ dont l’argent s’effarouche ‒Me baiser à travers‖ l’eau claire sur la boucheQuand ces bouches d’horreur‖ poussent leur hurlement ?
O sources ! Je me hais‖ à cause de la Ville !Elle pleure vers moi‖ comme si je pouvaisQuelque chose pour son‖ malheur et pour sa bile…Et moi, c’est de ne rien‖ pouvoir que je me hais.
Et tu peux me chanter‖ ton hymne. Été de joie !Je ne t’écoute plus,‖ je ne suis plus ta proie,Je n’ai plus aux côtés‖ que deux mains de douleurOù tu t’es tout entier‖ fané comme une fleur.
L’été
Ne crispe plus ces doigts‖ pleins de larmes qui coulent :L’Été refleurira‖ si l’Été s’est flétri,Et les Villes sur lui‖ peuvent jeter leur cri,Car Il renaît toujours‖ et les Villes s’écroulent…Qui donc tuerait l’Été‖ immortel et divin,Ses fruits, ses fleurs, son miel,‖ son eau ,son pain, son vin ?
Le poète
O implacable Été !‖ Crois alors sur la Ville !Étouffe-la sous tes‖ feuillages bien portants !Envahis-la du flot‖ de ton herbe tranquille !Pousses-y tes ruisseaux‖ empressés, tes étangs,Tes sources, tes oiseaux‖ ivres, tous tes murmures !Lapide ses toits noirs,‖ avec tes pêches mûres !Encense de tous tes‖ parfums son air impur !…Ah ! je vois déferler‖ des océans d’azur :Été ! Soufflette les‖ malheurs et les scandalesDe l’avalanche au vent‖ de tes fleurs triomphales !Car me voici pâle et‖ debout dans ta splendeurEt c’est la Ville en moi‖ qui clame son malheur.Les dieux sont morts ! Été !‖ Rédemption dernière,Sur ceux qui sont haineux,‖ douloureux, méchants, laids,Fais crouler ta grande âme‖ ardente de lumière…O Santé ! ô Clarté !‖ sauve-les ! sauve-les !
L’été
La ville au loin
Le poète
La ville
L’âme est en moi. Je sais‖ les larmes, si je clame ;Et je sais espérer‖ si je pleure ; je haisMais j’aime, ô mon bonheur !‖ J’aime ! J’aime ! Et jamaisL’inconscient Été,‖ fier de sa gloire inculte,Ne vaudra ma laideur‖ sublime, mon tumulteGénial et ma rouge‖ et magnifique horreur,Au fond de quoi bondit‖ éperdument un cœur !
Le poète
Mon rêve seul donnait‖ une âme à la nature.Ville, ô Ville ! C’est toi,‖ les deux grands bras ouvertsQue je voyais se tordre‖ au bout des rameaux verts !Ah ! sanglote ton mal‖ et saigne ta blessureSur les récoltes d’or‖ et les eaux de l’Été !Mêle au bleu de son ciel‖ la noirceur du blasphème :J’aime tes cris, ses chants,‖ ta laideur, sa beauté,Je tends mes bras, je tends‖ mon âme… J’aime ! J’aime !…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 20[abab] 2[abbab] 26[aa] 1[aabbab] 4[aaa] 4[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (155 de 12, 27 de 8)· profil 8, 6−6
- Mots à la rime
- a commencée / pensée féminineb ruisseaux / oiseaux masculinea pacifique / l’angélique féminineb pompeux / cheveux masculinea joie / proie féminineb l’apaiser / baiser masculinea allées / hâlées féminineb soleil / miel masculinea nature / figure féminineb cheveux / orgueilleux / glorieux masculinea brûlure / chevelure féminineb rocher / toucher / cacher masculinea pleine / haleine fémininea profonds / joncs masculinea gorges / regorges fémininea l’énormité / Été masculinea farines / poitrines / narines féminineb pipeaux / repos / troupeaux masculinea ronde / profonde féminineb saison / raison masculinea terre / taire fémininea pacages / d’images / paysages fémininea brûlés / blés / assemblés masculinea augmente / menthe / tourmente fémininea soif / Midi / s’enhardit masculineb flamme / âme fémininea dur / l’azur masculinea tige / vertige fémininea soif / Hélas / faim / pain masculinea murmure / pure / obscure fémininea l’Été / avidité masculineb boire / ciboire fémininea aussi / voici masculineb courses / sources fémininea présent / vent masculineb tranquille / Ville fémininea amoncelés / blés masculinea saine / humaine fémininea champs / alléchants masculineb Ville / défile fémininea pâture / nature fémininea loin / foin masculineb éperdue / entendue fémininea pas / bas masculinea courante / chante fémininea lointain / Faim masculineb révoltes / récoltes fémininea élan / violent masculineb grièves / sèves fémininea l’odeur / malheur masculinea hue / pue fémininea énervés / lavés masculineb humes / parfume fémininea chemins / mains masculineb fleuves / veuves fémininea vient / quotidien masculineb m’atteigne / saigne fémininea jamais / désormais masculineb engouffre / souffre fémininea Comment / hurlement masculineb s’effarouche / bouche fémininea Ville / bile féminineb pouvais / hais masculinea douleur / fleur masculinea coulent / s’écroulent féminineb flétri / cri masculinea divin / vin masculinea Ville / tranquille féminineb portants / étangs masculinea murmures / mûres fémininea impur / d’azur masculinea scandales / triomphales fémininea splendeur / malheur masculinea dernière / lumière féminineb laids / sauve-les masculinea d’âme / moi / L’âme / clame fémininea hais / jamais masculinea inculte / tumulte fémininea horreur / cœur masculinea nature / blessure féminineb ouverts / verts masculinea l’Été / beauté masculineb blasphème / J’aime féminine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
182 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Ferveur, Paris, LA REVUE BLANCHE, 1902· numérisation poesies.net· Sources