Ferveur, 1902· Prones Ii
Le poème sur la montagne
Le poète
Allons voir se faner‖ l’été que nous aimons,Mon âme ! et méditer‖ en paix au pied des monts :L’air automnal y est‖ sans goût, comme l’eau pure,Et les quatre horizons‖ haussent l’architectureInégale de leurs‖ sommets noyés de bleu.Notre force écrasée‖ erre parmi ce lieuOù l’horreur des sapins‖ durement se balance,Où notre pas émeut‖ un éternel silence…Mais chaque pic, dressé‖ contre l’espace nu,Menace de sa corne‖ immense l’Inconnu,Et tout notre orgueilleux‖ désir qui l’accompagneÉpouse la grande âme‖ âpre de la montagne.
La montagne
Viens à moi ! Mes beaux ciels‖ sont frais comme l’émail,L’herbe pleine de fleurs‖ de ma première penteEst tendre sous les pieds‖ du passant qui la hante ;Un peu plus haut, voici‖ que sonne mon bétail ;Puis, écumeux et fous‖ comme une écluse ouverte,Mes torrents vont remplir‖ le paysage inerte,Et tu pourra surprendre,‖ incliné vers leurs flots,‒ Qui sur la même roche‖ et pour la rendre rondeRebondissent depuis‖ les premiers temps du monde, ‒Le long et dur roman‖ de a pierre et des eaux.Monte encore ! Mes flancs‖ par l’Immobilité ;Mais virginale, tout‖ en haut, la neige innéeT’attend dans la blancheur‖ de sa stérilité !
Le poète
Comment résisterais-je‖ à cette fiancéeImmarcessiblement‖ pure de ma Pensée ?…O neige ! c’est vers toi‖ que je vais en chantant !L’orgueil de la montée‖ aide mon pas content,Et je me sens grandir‖ de toute l’étendueDévorée au hasard‖ de ma course éperdue…Ce faîte à qui je tends‖ mes bras de passion,Qu’il m’emporte en sa lourde‖ et blanche assomptionComme un signe géant‖ sur ses ailes tranquilles !Le monde est loin ! Le roc‖ sonne sous mon épieu,Et, déjà, regardant‖ avec des yeux de dieu,Je vois les champs, je vois‖ les prés… Je vois les Villes !Villes ! Villes ! Noirceur‖ de l’horizon serein,Du haut de mon sublime‖ et sourcilleux refuge,Je ne darderai pas‖ sur vous des yeux de Juge,Car je vous aime avec‖ le cœur du pèlerinQui va vers la blancheur‖ la paix et l’altitude !Et que ne puis-je aussi,‖ baigné de solitude,Faire tomber, du bout‖ d’un geste de bonté,Un peu de mon bonheur‖ sur votre humanité ?…
La montagne
Vont-elles, ces cités,‖ attarder ta tendresse,Lorsque, d’un souffle froid,‖ séchant déjà le selDe tes yeux qui‖ s’apitoyaient,‖ ma cime dresseVers les infinis bleus‖ son lis surnaturel ?
Le poète
Je ne tournerai plus‖ mes yeux vers la vallée,Mais que seul le sommet‖ m’attache à son éclat !Je vais !… Mes doigts blessés‖ saignent… La neige est là !Je vois le but ! J’atteins‖ la tour immaculée…O Pureté !… Splendeur !‖… Silence !… M’y voici !
La montagne
Repose-toi. Tes mains‖ n’ont plus d’autre souciQue de se joindre sur‖ ton cœur gonflé de joie ;Parmi l’éternité‖ des hivers inouïs,La neige est ton esclave‖ et l’espace est ta proie ;Un nuage à tes pieds,‖ plus vaste qu’un pays,T’a caché la douleur‖ des villes de la terre ;L’océan de ma pureté‖ te désaltèreEt t’arrache à jamais‖ à ton humanité !
Le poète
Je suis seul comme un aigle‖ avec l’immensité ;J’ai dominé l’orgueil‖ du Mont, telle une bêteFabuleuse sur qui‖ sont mes deux pieds de roi :Mais le vertigineux‖ azur touche ma tête…Ai-je soif de ce ciel‖ qui déferle sur moi ?
Non ! Mon rêve toujours‖ inapaisé dévieVers le vide de croire‖ une âme à ce ciel bleu.Tu m’as hissé trop haut‖ au-dessus de la vie,Neige vers qui, chantant,‖ j’ai monté peu à peu,Et j’écoute en mon cœur‖ ton blanc néant se taire…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 16[aa] 5[abba] 1[ababb] 4[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a aimons / monts masculinea pure / l’architecture fémininea bleu / lieu masculinea balance / silence fémininea nu / l’Inconnu masculinea l’accompagne / montagne fémininea l’émail / bétail masculineb pente / hante fémininea ouverte / inerte fémininea flots / eaux masculineb ronde / monde fémininea l’Immobilité / stérilité masculineb innée / fiancée / Pensée fémininea chantant / content masculinea l’étendue / éperdue fémininea passion / assomption masculinea tranquilles / Villes féminineb épieu / dieu masculinea serein / pèlerin masculineb refuge / Juge fémininea l’altitude / solitude fémininea bonté / humanité masculinea tendresse / dresse féminineb sel / surnaturel masculinea vallée / immaculée féminineb éclat / là masculinea voici / souci masculinea joie / proie féminineb inouïs / pays masculinea terre / désaltère fémininea humanité / l’immensité masculinea bête / tête féminineb roi / moi masculinea dévie / vie féminineb bleu / peu masculinea taire / terre féminine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Ferveur, Paris, LA REVUE BLANCHE, 1902· numérisation poesies.net· Sources