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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’Homme des champs, 1800

Second chant

Jacques Delille· distiques, alexandrins, 704 vers

Heureux qui dans le sein‖ de ses dieux domestiquesSe dérobe au fracas‖ des tempêtes publiques,Et dans un doux abri‖ trompant tous les regards,Cultive ses jardins,‖ les vertus et les arts !Tel, quand des triumvirs‖ la main ensanglantéeDisputoit les lambeaux‖ de Rome épouvantée,Virgile, des partis‖ laissant rouler les flots,Du nom d’Amaryllis‖ enchantoit les échos.Nul mortel n’eût osé,‖ troublant de si doux charmes,Entourer son réduit‖ du tumulte des armes ;Et lorsque Rome, enfin‖ lasse de tant d’horreurs,Sous un règne plus doux‖ oublioit ces fureurs,S’il vint redemander‖ au maître de la terreLe champ de ses ayeux‖ que lui ravit la guerre,Bientôt on le revit,‖ loin du bruit des palais,Favori du dieu Pan,‖ courtisan de Palès,Fouler, près du beau lac‖ où le cygne se joue,Les prés alors si beaux‖ de sa chère Mantoue.Là, tranquille au milieu‖ des vergers, des troupeaux,Sa bouche harmonieuse‖ erroit sur ses pipeaux,Et, ranimant le goût‖ des richesses rustiques,Chantoit aux fiers romains‖ ses douces géorgiques.Comme lui je n’eus point‖ un champ de mes ayeux,Et le peu que j’avois‖ je l’abandonne aux dieux ;Mais comme lui, fuyant‖ les discordes civiles,J’échappe dans les bois‖ au tumulte des villes,Et, content de former‖ quelques rustiques sons,À nos cultivateurs‖ je dicte des leçons.Vous donc qui prétendiez,‖ profanant ma retraite,En intrigant d’état‖ transformer un poëte,Épargnez à ma muse‖ un regard indiscret ;De son heureux loisir‖ respectez le secret.Auguste triomphant‖ pour Virgile fut juste ;J’imitai le poëte,‖ imitez donc Auguste,Et laissez-moi, sans nom,‖ sans fortune et sans fers,Rêver au bruit des eaux,‖ de la lyre et des vers.

Quand des agriculteurs‖ j’enseigne l’art utile,Je ne viens plus, marchant‖ sur les pas de Virgile,Répéter aux français‖ les leçons des romains :Sans guide m’élançant‖ par de nouveaux chemins,Je vais orner de fleurs‖ le soc de Triptolème,Et sur mon propre luth‖ chanter un art que j’aime.

Je ne prends pas non plus‖ pour sujet de mes chantsLes vulgaires moyens‖ qui fécondent les champs :Je ne viens point ici‖ vous dire sous quel signeIl faut planter le cep‖ et marier la vigne ;Quel sol veut l’olivier,‖ dans quels heureux terrainsRéussissent les fruits‖ et prospèrent les grains.La culture offre ici‖ de plus brillans spectacles ;Au lieu de ses travaux,‖ je chante ses miracles,Ses plus nobles efforts,‖ ses plus rares bienfaits.Féconde en grands moyens,‖ fertile en grands effets,Ce n’est plus cette simple‖ et rustique déesseQui suit ses vieilles lois ;‖ c’est une enchanteresseQui, la baguette en main,‖ par de hardis travaux,Fait naître des aspects‖ et des trésors nouveaux,Compose un sol plus riche‖ et des races plus belles,Fertilise les monts,‖ dompte les rocs rebelles,Dirige dans leur cours‖ les flots emprisonnés,Fait commercer entr’eux‖ les fleuves étonnés,Triomphe des climats,‖ et sous ses mains fécondesConfond les lieux, les temps,‖ les saisons et les mondes.

Quand l’homme cultiva‖ pour la première fois,De ce premier des arts‖ il ignoroit les lois ;Sans distinguer le sol‖ et les monts et les plaines,Son imprudente main‖ leur confia ses graines :Mais bientôt, plus instruit,‖ il connut les terrains ;Chaque arbre eut sa patrie,‖ et chaque sol ses grains.Vous, faites plus encore ;‖ osez par la cultureCorriger le terrain‖ et dompter la nature.Rival de Duhamel,‖ surprenez ses secrets ;Connoissez, employez‖ l’art fécond des engrais.Pour fournir à vos champs‖ l’aliment qu’ils demandent,La castine, la chaux,‖ la marne vous attendent.Que la cendre tantôt,‖ tantôt les vils débrisDes grains dont sous leurs toits‖ vos pigeons sont nourris,Tantôt de vos troupeaux‖ la litière féconde,Changent en sucs heureux‖ un aliment immonde.Ici, pour réparer‖ la maigreur de vos champs,Mêlez la grasse argile‖ à leurs sables tranchans :Ailleurs, pour diviser‖ les terres limoneuses,Mariez à leur sol‖ les terres sablonneuses.Vous, dont le fol espoir,‖ couvant un vain trésor,D’un stérile travail‖ croit voir sortir de l’or,D’un chimérique bien‖ laissez là l’imposture :L’or naît dans les sillons‖ qu’enrichit la culture ;La terre est le creuset‖ qui mûrit vos travaux,Et le soleil lui-même‖ échauffe vos fourneaux.Les voilà, les vrais biens,‖ et la vraie alchimie.

Jadis, heureux vainqueur‖ d’une terre ennemie,Un vieillard avoit su‖ de ses champs plus fécondsVaincre l’ingratitude‖ et doubler les moissons.Il avoit, devinant‖ l’art heureux d’Angleterre,Pétri, décomposé,‖ recomposé la terre,Créé des prés nouveaux ;‖ et les riches sainfoins,Et l’herbe à triple feuille,‖ avoient payé ses soins.Ici des jeunes fleurs‖ il doubloit la couronne,Là de fruits inconnus‖ enrichissoit l’automne.Nul repos pour ses champs,‖ et la variété,Seule, les délassoit‖ de leur fécondité.Enviant à ses soins‖ un si beau privilége,Un voisin accusa‖ son art de sortilége.Cité devant le juge,‖ il étale à ses yeuxSa herse, ses rateaux,‖ ses bras laborieux ;Raconte par quels soins‖ son adresse fécondeA su changer la terre,‖ a su diriger l’onde.Voilà mon sortilége‖ et mes enchantemens,Leur dit-il. Tout éclate‖ en applaudissemens :On l’absout ; et son art,‖ doux charme de sa vie,Comme d’un sol ingrat,‖ triompha de l’envie.

Imitez son secret :‖ que votre art souverainCorrige la nature‖ et change le terrain.Augmentez, propagez‖ les richesses rustiques,Et joignez votre exemple‖ aux usages antiques.Pourtant des nouveautés‖ amant présomptueux,N’allez pas vous bercer‖ d’essais infructueux ;Gardez-vous d’imiter‖ ces docteurs téméraires,Hardis blasphémateurs‖ des travaux de leurs pères.Laissez là ces projets‖ recueillis par Rozier,Beaux dans le cabinet,‖ féconds sur le papier,Des semeurs citadins‖ l’élégante méthode,Leurs modernes semoirs,‖ leur charrue à la mode,Leur ferme en miniature,‖ enfin tous les secretsQu’admire le Mercure‖ et que maudit Cérès.Des vieux cultivateurs‖ respectant les pratiques,Laissez à ces docteurs‖ leurs tréteaux dogmatiques.

Cependant n’allez pas,‖ trop superstitieux,Suivre servilement‖ les pas de vos ayeux ;Créant à l’art des champs‖ de nouvelles ressources,Tentez d’autres chemins,‖ ouvrez-vous d’autres sources.Eh ! Qui sait quels succès‖ attendent vos travaux ?Combien l’art parmi nous‖ conquit de fruits nouveaux !Dans nos champs étonnés‖ que de métamorphoses !Sur un simple buisson‖ jadis naissoient les roses,Et le pommier dans l’air‖ déployoit ses rameaux :Le rosier maintenant,‖ ô prodiges nouveaux !Élève vers les cieux‖ sa tête enorgueillie,Et sur des arbres nains‖ la pomme est recueillie.Que de fleurs parmi nous,‖ fières de leurs rayons,Ont accru leurs honneurs‖ et doublé leurs festons !Osez plus : appelez‖ les familles lointaines,Et mariez leur race‖ aux races indigènes.Pourtant n’imitez pas‖ cet amateur fougueuxQui hait tous nos trésors :‖ l’arbre le plus pompeuxLui déplaît s’il n’est pas‖ nourrisson de l’Afrique,Ou naturel de l’Inde,‖ ou colon d’Amérique.Ainsi, quand de Paris‖ les inconstans dégoûtsDe Londres, sa rivale,‖ adoptèrent les goûts,La scène, les salons,‖ et la cour et la ville,Tout paya son tribut‖ à cette humeur servile.Devenus, d’inventeurs,‖ copistes mal-adroits,Nos arts dépaysés‖ méconnurent leurs droits.Sous de pesans jokeys‖ nos chevaux haletèrent,Nos clubs de politique‖ et de punch s’enivrèrent,Versailles s’occupa‖ de popularité ;Chacun eut ses wiskys,‖ ses vapeurs et son thé.Moi-même, comparant‖ le parc anglois au nôtre,J’hésitai, je l’avoue,‖ entre Kent et le Nostre ;Mais je permis l’usage‖ et proscrivis l’excès.Sensible à la beauté‖ de nos arbres françois,Le bon cultivateur,‖ malgré leurs vieilles formes,N’exclut point nos tilleuls,‖ nos chênes et nos ormes.Il fuit des nouveautés‖ les goûts extravagans :Mais si par un beau tronc,‖ des rameaux élégans,L’arbre d’un sol lointain‖ offre un hôte agréable,Nos arbres font accueil‖ à l’étranger aimable,Plutôt pour ses appas‖ que pour sa rareté ;Ils lui font les honneurs‖ de l’hospitalité,Et si l’utilité‖ vient se joindre à la grâce,Aux droits de citoyen‖ ils admettent sa race.Tel des Alpes nous vint‖ le cytise riant ;Ainsi pleure incliné‖ le saule d’Orient,Que consacra l’amour‖ à la mélancolie ;Le peuplier reçut‖ ses frères d’Italie,Et pour nous, fatigué‖ d’obéir au turban,Le cèdre impérial‖ descendit du Liban.

Vous dirai-je, à l’aspect‖ de ces riches peuplades,Quel charme embellira‖ vos douces promenades ?Par elles votre esprit‖ parcourt tous les climats :Ces pins aux verts rameaux,‖ amoureux des frimats,Nourrissons de l’écosse‖ ou de la Virginie,Et des deux continens‖ heureuse colonie,En vous offrant les plants‖ de deux mondes divers,Vous portent aux deux bouts‖ de l’immense univers.Le thuya vous ramène‖ aux plaines de la Chine.L’arbre heureux de Judée,‖ à la fleur purpurine,Se montre-t-il à vous ?‖ Vous vous peignez soudainLes bords religieux‖ qu’arrose le Jourdain.Vous parcourez des bords‖ policés ou sauvages ;Vos plants sont des pays,‖ vos pensers des voyages,Et vous changez cent fois‖ de climats et de lieux.

Soit donc que par les soins‖ d’un art industrieuxIl donne à son pays‖ des familles nouvelles,Soit que par ses secours‖ nos races soient plus belles,Heureux l’homme entouré‖ de ses nombreux sujets !Le vulgaire n’y voit‖ que des arbres muets ;Vous, ce sont vos enfans :‖ vous aidez leur foiblesse,Vous formez leurs beaux ans,‖ vous soignez leur vieillesse ;Vous en étudiez‖ les diverses humeurs,Vous leur donnez des lois,‖ vous leur donnez des mœurs,Et corrigeant leurs fruits,‖ leurs fleurs et leur feuillage,De la création‖ vous achevez l’ouvrage.

Donnez les mêmes soins‖ aux divers animaux :Qu’ils soient par vous plus forts,‖ mieux vêtus et plus beaux !Soignez bien les enfans,‖ choisissez bien les mères,Changez ou maintenez‖ les mœurs héréditaires.À ceux dont nos climats‖ reçoivent les tributsAjoutez, s’il se peut,‖ d’étrangères tribus.Mais toujours sur les lieux‖ réglez votre industrie.Ne contraignez jamais‖ à quitter leur patrieCeux qui, féconds ailleurs,‖ semblent, pour vous punir,Refuser de s’aimer,‖ refuser de s’unir,Ou qui, dégénérant‖ de leur antique race,De leurs traits primitifs‖ perdent bientôt la trace.À cet oiseau parleur,‖ que sa triste beautéNe dédommage pas‖ de sa captivité,Je préfère celui‖ qui, né dans nos campagnes,À son nid, ses amours,‖ ses chants et ses compagnes.

Et qui ne connoît point‖ le pouvoir des climats ?Le tigre parmi nous‖ ne se reproduit pas :Le lion, dont le sang‖ incessamment bouillonne,Dédaigne sous nos toits‖ l’amour de la lionne :Les chiens de nos climats,‖ sujets aux mêmes lois,Perdent chez l’africain‖ et leur poil et leur voix ;Et, sans lait pour son fils,‖ la mère européenneLe remet dans l’Asie‖ à la femme indienne.

Faites donc votre choix :‖ ceux de qui les penchansSe font à votre ciel,‖ se plaisent à vos champs,Adoptez-les. Ainsi‖ des rochers de la SuisseS’unit à nos taureaux‖ la féconde genisse,Et, pendue aux buissons‖ de ce coteau riant,La chèvre aventurière‖ a quitté l’Orient.Là le bélier anglois‖ paît la verte campagne ;Là la brebis d’Afrique‖ et le mouton d’EspagneDe leur belle toison‖ traînent le riche poids.Ici le coursier barbe‖ est errant dans vos bois ;Là bondit d’Albion‖ la cavalle superbe,Tandis que ses enfans‖ qui folâtrent sur l’herbe,Se cherchant, se fuyant,‖ se défiant entr’eux,De leur course rivale‖ entrelassent les jeux.

Aspects délicieux !‖ Perspectives charmantes !Quelle scène est égale‖ à ces scènes mouvantes,À ces rians tableaux ?‖ Oh ! De mes derniers joursSi le ciel à mon choix‖ avoit laissé le cours,Oui, je l’avoue, après‖ l’aimable poësieL’utile agriculture‖ eût exercé ma vie.Est-il un soin plus doux ?‖ Calme, mais occupé,C’est là qu’en ses désirs‖ le sage est peu trompé.Autour de ses jardins,‖ de ses flottantes gerbes,De ses riches vergers,‖ de ses troupeaux superbes,L’espoir au front riant‖ se promène avec lui.Il voit ses jeunes ceps‖ embrasser leur appui :Sur le fruit qui mûrit,‖ sur la fleur près d’éclore,Il court interroger‖ le lever de l’aurore,Les vapeurs du midi,‖ les nuages du soir.L’inquiétude même‖ assaisonne l’espoir,Et, toujours entouré‖ de dons ou de promesses,Il sème, attend, recueille‖ ou compte ses richesses.

Hélas ! Pour mes vieux jours‖ j’attendois ces plaisirs,Et déjà l’espérance,‖ au gré de mes désirs,De mon domaine heureux‖ m’investissoit d’avance.Je ne possédois pas‖ un héritage immense ;Mais j’avois mon verger,‖ mon bosquet, mon berceau.Dieux ! Dans quels frais sentiers‖ serpentoit mon ruisseau !Combien je chérissois‖ mes fleurs et mon ombrage !Quels gras troupeaux erroient‖ dans mon gras pâturage !Tout rioit à mes yeux ;‖ mon esprit ne rêvoitQue des meules d’épis‖ et des ruisseaux de lait.Trop courte illusion !‖ Délices chimériques !De mon triste pays‖ les troubles politiquesM’ont laissé pour tout bien‖ mes agrestes pipeaux.Adieu mes fleurs ! Adieu‖ mes fruits et mes troupeaux !Eh bien ! Forêts du Pinde,‖ asiles frais et sombres,Revenez, rendez-moi‖ vos poëtiques ombres.Si le sort m’interdit‖ les doux travaux des champs,Du moins à leurs bienfaits‖ je consacre mes chants :Des vergers, des guérets‖ tous les dieux me secondent ;La colline m’écoute,‖ et les bois me répondent.Vous donc qui, comme moi,‖ de ce bel art épris,Voulez à vos rivaux‖ en disputer le prix,Ne vous contentez pas‖ d’une facile gloire :Les champs ont leurs combats,‖ les champs ont leur victoire.Voyez-vous, au midi,‖ de ce sol montueuxLe soleil échauffer‖ les rocs infructueux ?Venez, que tardez-vous ?‖ Par un triomphe utileChangez ce sol ingrat‖ en un terrain fertile ;Et pour planter le cep‖ sur ces coteaux vaincus,Que Mars prête en riant‖ ses foudres à Bacchus !De ces apprêts guerriers‖ la montagne s’étonne :Le feu court dans ses flancs ;‖ ils s’ouvrent ; le ciel tonne,Et des rocs déchirés‖ avec un long fracasLes débris dispersés‖ s’envolent en éclats.Le pampre verdoyant‖ aussitôt les remplace,Et rit aux mêmes lieux‖ que hérissoit leur masse.Bientôt un doux nectar,‖ par vos travaux acquis,Vous semble encor plus doux‖ sur un terrain conquis ;Vos amis avec vous‖ partagent la conquête,Et leur brillante orgie‖ en célèbre la fête.

Ailleurs c’est un coteau‖ dont le terrain mouvant,Entraîné par les eaux,‖ emporté par le vent,N’offre à l’œil attristé‖ qu’une stérile arène.Eh bien ! Ces lieux encor‖ vous paîront votre peine,Si, d’un sol indigent‖ fécond réparateur,De son terrain nouveau‖ votre art est créateur.Ainsi, cette île altière,‖ ouvrage d’une autre île ;Ce rocher héroïque,‖ en hauts faits si fertile,Qui voit fumer de loin‖ le sommet de l’Etna,Malte, emprunta son sol‖ aux campagnes d’Enna :Ainsi loin d’elle encor‖ la Sicile est féconde.La terre de Cérès,‖ en voyageant sur l’onde,Vint couvrir ces rochers ;‖ et leur maigre terrain,Qui suffisoit à peine‖ à l’humble romarin,Vit naître à force d’art,‖ sur sa côte brûlante,Le melon savoureux,‖ la figue succulente,Et ces raisins ambrés‖ qui parfument les airs,Et l’arbre aux pommes d’or,‖ aux rameaux toujours verts.Les lauriers seuls sembloient‖ y croître sans culture.Thétis avec plaisir‖ réfléchit leur verdure,Et ce roc, par l’été‖ dévoré si long-temps,Eut enfin son automne‖ et connut le printemps.

Imitez, s’il se peut,‖ cette heureuse industrie.Le terrain qu’a perdu‖ cette côte appauvrie,Reprenez-le aux vallons ;‖ que la féconditéVienne couvrir des rocs‖ la triste nudité.Mais quand l’onde et les vents‖ vont lui livrer la guerre,Que partout d’humbles murs‖ soutiennent cette terre !Ô riant Gemenos !‖ ô vallon fortuné !Tel j’ai vu ton coteau,‖ de pampres couronné,Que la figue chérit,‖ que l’olive idolâtre,Étendre en verts gradins‖ son riche amphithéâtre ;Et la terre, par l’homme‖ apportée à grands frais,D’un sol enfant de l’art‖ étaler les bienfaits.Lieu charmant ! Trop heureux‖ qui dans ta belle plaine,Où l’hiver indulgent‖ attiédit son haleine,Au sein d’un doux abri‖ peut, sous ton ciel vermeil,Avec tes orangers‖ partager ton soleil,Respirer leurs parfums,‖ et, comme leur verdure,Même au sein des frimats‖ défier la froidure !

Toutefois le bel art‖ que célèbrent mes chantsNe borne point sa gloire‖ à féconder les champs.Il sait, pour employer‖ leurs richesses fécondes,Mettre à profit les vents‖ et les feux et les ondes,Dompter et façonner‖ et le fer et l’airain,Transformer en tissus‖ et la laine et le lin.Loin de ces verts coteaux,‖ de ces humbles campagnes,Venez donc, suivez-moi‖ vers ces âpres montagnes,Formidables déserts‖ d’où tombent les torrens,Où gronde le tonnerre,‖ où mugissent les vents.

Monts où j’ai tant rêvé,‖ pour qui, dans mon ivresse,Des plus rians vallons‖ j’oubliois la mollesse,Ne pourrai-je encor voir‖ vos rocs majestueux,Entendre de vos flots‖ le cours tumultueux ?Oh ! Qui m’enfoncera‖ sous vos portiques sombres,Dans vos sentiers noircis‖ d’impénétrables ombres ?

Mais ce n’est plus le temps :‖ autrefois des beaux arts,Sur ces monts, sur ces rocs,‖ j’appelois les regards ;C’est au cultivateur‖ qu’aujourd’hui je m’adresse ;J’invoque le besoin,‖ le travail et l’adresse.Je leur dis : voyez-vous‖ bondir ces flots errans ?Courez, emparez-vous‖ de ces fougueux torrens ;Guidez dans des canaux‖ leur onde apprivoisée.Que, tantôt réunie‖ et tantôt divisée,Elle tourne la roue,‖ élève les marteaux,Et dévide la soie,‖ ou dompte les métaux.Là, docile ouvrier,‖ le fier torrent façonneLes toisons de Palès,‖ les sabres de Bellone :Là, plus prompt que l’éclair,‖ le flot lance les mâtsDestinés à voguer‖ vers de lointains climats :Là pour l’art des Didot‖ Annonay voit paroîtreLes feuilles où ces vers‖ seront tracés peut-être.Tout vit, j’entends partout‖ retentir les échosDu bruit des ateliers,‖ des forges et des flots.Les rocs sont subjugués ;‖ l’homme est grand, l’art sublime :La montagne s’égaie,‖ et le désert s’anime.

Sachez aussi comment‖ des fleuves, des ruisseauxOn peut mettre à profit‖ les salutaires eaux ;Et Pomone et Palès,‖ et Flore et les Dryades,Doivent leurs doux trésors‖ à l’urne des Nayades,Surtout dans les climats‖ où l’ardente saisonJusque dans sa racine‖ attaque le gazon,Et laisse à peine au sein‖ de la terre embraséeTomber d’un ciel avare‖ une foible rosée.

Non loin est un ruisseau ;‖ mais de ce mont jalouxLe rempart ennemi‖ le sépare de vous :Eh bien ! Osez tenter‖ une grande conquête.Venez, de vos sapeurs‖ déjà l’armée est prête.Sous leurs coups redoublés‖ le mont cède en croulant ;La brouette aux longs bras,‖ qui gémit en roulant,Qui, partout se frayant‖ un facile passage,Sur son unique roue‖ agilement voyage,S’emplissant, se vidant,‖ allant, venant cent fois,Des débris entassés‖ transporte au loin le poids.Enfin le mont succombe ;‖ il s’ouvre, et sous sa vouteOuvre au ruisseau joyeux‖ une facile route.La Nayade s’étonne,‖ et, dans son lit nouveau,À ses brillans destins‖ abandonne son eau.Il vient, il se partage‖ en fertiles rigoles ;Chacun de ses filets‖ sont autant de Pactoles :Sur son passage heureux‖ tout renaît, tout verdit.De ses états nouveaux‖ son onde s’applaudit,Et, source de fraîcheur,‖ d’abondance et de gloire,Vous paye en peu de temps‖ les frais de la victoire.

Dans les champs où, plus près‖ de l’astre ardent du jour,Au sein de ses vallons‖ Lima sent, tour à tourPar le vent de la mer,‖ par celui des montagnes,Le soir et le matin‖ rafraîchir ses campagnes,Avec bien moins de frais‖ et bien moins d’art encor,L’homme sait des ruisseaux‖ disposer le trésor,Et, suivant qu’il répand‖ ou suspend leur largesse,Retarde sa récolte‖ ou hâte sa richesse.Près du fruit coloré‖ la fleur s’épanouit,L’arbre donne et promet,‖ l’homme espère et jouit.Là le cep obéit‖ au fer qui le façonne ;Ici de grappes d’or‖ la vigne se couronne ;Et, sans que l’eau du ciel‖ lui dispense ses dons,L’homme au cours des ruisseaux‖ asservit les saisons.Lieux charmans, où les cieux‖ sont féconds sans nuage,Et qui ne doivent point‖ leur richesse à l’orage !Tant l’art a de pouvoir !‖ Tant l’homme audacieuxSait vaincre la nature‖ et corriger les cieux !

Ne pouvez-vous encor‖ de ces terres fangeusesGuider dans des canaux‖ les eaux marécageuses,Et, donnant à Cérès‖ des trésors imprévus,Montrer au ciel des champs‖ qu’il n’avoit jamais vus ?Tantôt, coulant sans but,‖ des sources vagabondesÀ leur libre penchant‖ abandonnent leurs ondes,Et suivent au hasard‖ leur cours licencieux :Changez en long canal‖ ces flots capricieux.Bientôt vous allez voir‖ mille barques agilesDescendre, remonter‖ sur ses ondes dociles.Aux cantons étrangers‖ il porte vos trésors ;Des fruits d’un sol lointain‖ il enrichit vos bords ;Par lui les intérêts,‖ les besoins se confondent,Tous les biens sont communs,‖ tous les lieux se répondent,Et l’air, l’onde et la terre‖ en bénissent l’auteur.

Riquet de ce grand art‖ atteignit la hauteur,Lorsqu’à ce grand travail‖ du peuple monastique,Dont long-temps l’ignorance‖ honora Rome antique,Son art joignit encor‖ des prodiges nouveaux,Et réunit deux mers‖ par ses hardis travaux.Non, l’Égypte et son lac,‖ le Nil et ses merveillesJamais de tels récits‖ n’ont frappé les oreilles.Là, par un art magique,‖ à vos yeux sont offertsDes fleuves sur des ponts,‖ des vaisseaux dans les airs ;Des chemins sous des monts,‖ des rocs changés en voûte,Où vingt fleuves, suivant‖ leur ténébreuse route,Dans de noirs souterrains‖ conduisent les vaisseaux,Qui du noir Achéron‖ semblent fendre les eaux ;Puis, gagnant lentement‖ l’ouverture opposée,Découvrent tout à coup‖ un riant élysée,Des vergers pleins de fruits‖ et des prés pleins de fleurs,Et d’un bel horison‖ les brillantes couleurs.En contemplant du mont‖ la hauteur menaçante,Le fleuve quelque temps‖ s’arrête d’épouvante ;Mais, d’espace en espace‖ en tombant retenus,Avec art applanis,‖ avec art soutenus,Du mont, dont la hauteur‖ au vallon doit les rendre,Les flots, de chute en chute,‖ apprennent à descendre ;Puis, traversant en paix‖ l’émail fleuri des prés,Conduisent à la mer‖ les vaisseaux rassurés.Chef-d’œuvre qui vainquit‖ les monts, les champs, les ondes,Et joignit les deux mers‖ qui joignent les deux mondes !

Mais ces fleuves féconds‖ sont souvent destructeurs :Sachez donc réprimer‖ ces flots dévastateurs.Tout connut ce bel art,‖ et l’antiquité mêmeEn présente à nos yeux‖ l’ingénieux emblème.Du fabuleux Ovide‖ écoutez le récit.

Achéloüs, dit-il,‖ échappé de son lit,Entraînoit les troupeaux‖ dans ses eaux orageuses,Rouloit l’or des moissons‖ dans ses vagues fangeuses,Emportoit les hameaux,‖ dépeuploit les cités,Et changeoit en déserts‖ les champs épouvantés.Soudain Hercule arrive‖ et veut dompter sa rage :Dans les flots écumans‖ il se jette à la nage,Les fend d’un bras nerveux,‖ appaise leurs bouillons,Et ramène en leur lit‖ leurs fougueux tourbillons.Du fleuve subjugué‖ l’onde en courroux murmure :Aussitôt d’un serpent‖ il revêt la figure ;Il siffle, il s’enfle, il roule,‖ il déroule ses nœuds,Et de ses vastes plis‖ bat ses bords sablonneux.À peine il l’aperçoit,‖ le vaillant fils d’AlcmèneDe ses bras vigoureux‖ le saisit et l’enchaîne ;Il le presse, il l’étouffe,‖ et de son corps mourantLaisse le dernier pli‖ sur l’arène expirant,Se relève en fureur,‖ et lui dit : téméraire,Osas-tu bien d’Hercule‖ affronter la colère ?Et ne savois-tu pas,‖ qu’en son berceau fameuxDes serpens étouffés‖ furent ses premiers jeux ?Étonné, furieux‖ de sa double victoire,Le fleuve de ses flots‖ prétend venger la gloire,Il fond sur son vainqueur.‖ Ce n’est plus un serpent,En replis onduleux‖ sur le sable rampant ;C’est un taureau superbe,‖ au front large et sauvage :Ses bonds impétueux‖ déchirent son rivage,Sa tête bat les vents,‖ le feu sort de ses yeux ;Il mugit et sa voix‖ a fait trembler les cieux.Hercule, sans effroi,‖ voit renaître la guerre,Part, vole, le saisit,‖ le combat et l’atterre,L’accable de son poids,‖ presse de son genouSa gorge haletante‖ et son robuste cou ;Puis, fier et triomphant‖ de sa rage étouffée,Arrache un de ses dards‖ et s’en fait un trophée.Aussitôt les sylvains,‖ les nymphes de ces bords,Dont il vengea l’empire‖ et sauva les trésors,Au vainqueur qui repose‖ apportent leurs offrandes,L’entourent de festons,‖ le parent de guirlandes,Et, dans la corne heureuse‖ épanchant leurs faveurs,La remplissent de fruits,‖ la couronnent de fleurs.

Heureuse fiction,‖ aimable allégorie,Du peintre et du poëte‖ également chérie !Eh ! Qui dans ce serpent,‖ dans ces plis sinueux,Ne voit des flots errans‖ les détours tortueux,Soumettant à nos lois‖ leur fureur vagabonde ?Ce taureau qui mugit,‖ c’est la vague qui gronde :Ces deux cornes du fleuve‖ expriment les deux bras ;Celle qu’arrache Alcide‖ en ces fameux combats,Riche des dons de Flore‖ et des fruits de Pomone,De l’homme, heureux vainqueur‖ des eaux qu’il emprisonne,Marque la récompense,‖ et sous ces heureux traitsL’abondance aux mortels‖ verse encor ses bienfaits.

Ce travail vous étonne ?‖ Eh ! Voyez le bataveDonner un frein puissant‖ à l’océan esclave.Là le chêne, en son sein‖ fixé profondément,Présente une barrière‖ au fougueux élément.S’il n’a plus ces rameaux‖ et ces pompeux feuillagesQui paroient le printemps‖ et bravoient les orages,Sa tige dans les mers‖ soutient d’autres assauts,Et brise fièrement‖ la colère des eaux.Là d’un long mur de joncs‖ l’ondoyante souplesse,Puissante par leur art,‖ forte par sa foiblesse,Sur le bord qu’il menace‖ attend le flot grondant,Trompe sa violence‖ et résiste en cédant.De là ce sol conquis‖ et ces plaines fécondes,Que la terre étonnée‖ a vu sortir des ondes ;Ces champs pleins de troupeaux,‖ ces prés enfans de l’art !Le long des flots bruyans‖ qui battent ce rempart,Le voyageur, surpris,‖ au-dessus de sa têteEntend gronder la vague‖ et mugir la tempête,Et dans ce sol heureux,‖ à force de tourment,La nature est tout art,‖ l’art tout enchantement.

Vous ne pouvez sans doute‖ offrir ces grands spectacles ;Mais votre art plus borné‖ peut avoir ses miracles.Donnez-lui donc l’essor ;‖ sachez par vos travauxVaincre ou mettre à profit‖ le cours puissant des eaux.Tantôt à votre sol‖ l’onde livrant la guerreMord en secret ses bords,‖ et dévore sa terre :Tantôt par son penchant‖ le courant entraînéVous livre, en s’éloignant,‖ son lit abandonné :Ailleurs, d’un champ qu’il ronge‖ emportant ses ruines,Ses flots officieux‖ vous cèdent leurs rapines.Recevez leurs présens,‖ et, protégeant leurs bords,De l’onde usurpatrice‖ arrêtez les efforts,Et gouvernant son cours‖ rebelle ou volontaire,Traitez-le comme esclave‖ ou comme tributaire.

Souvent même, dit-on,‖ tout un frêle terrainDe sa base d’argile‖ est détaché soudain,Glisse, vogue sur l’onde,‖ et, vers l’autre rivage,D’un voisin étonné‖ va joindre l’héritage.Le nouveau possesseur,‖ qu’enrichissent ces eaux,Contemple à son réveil‖ ses domaines nouveaux,Tandis qu’à l’autre bord‖ ses déplorables maîtresOnt vu s’enfuir loin d’eux‖ les champs de leurs ancêtres.

Muse, attendris tes sons,‖ et chante la douleurDe la belle égérie,‖ heureuse en son malheur.Sous les monts de l’écosse,‖ en un lac où des îlesPressent, dit-on, les flots‖ de leurs masses mobiles,Son père possédoit‖ un modique terrain,Élevé sur les eaux‖ et flottant sur leur sein :Telle, comme une fleur‖ jetée au sein de l’onde,Callimaque nous peint‖ cette île vagabonde,L’asile de Latone‖ et le berceau des dieux.Du hasard et des flots‖ travail capricieux,Celle que je décris,‖ des racines sauvages,Des mousses, des rameaux‖ enlacés par les âges,Se forma lentement.‖ Des feuillages flétrisL’enrichissent encor‖ de leurs féconds débris,Et les caps avancés,‖ à qui l’eau fait la guerre,De leur lente ruine‖ avoient accru sa terre.Autour d’elle flottoient‖ des saules, des roseaux.Là n’étoient point nourris‖ de superbes troupeaux,La genisse féconde‖ et la brebis bêlante.Quelques chevreaux épars,‖ famille pétulante,Sous les lois d’égérie‖ erroient seuls en ce lieu :C’étoit peu ; mais le pauvre‖ est riche de si peu !Souvent en l’embrassant‖ son respectable pèreLui disoit : ô ma fille,‖ image de ta mère !Mon cœur se l’est promis :‖ cette île que tu vois,C’est ta dot ; ces chevreaux‖ et ce pré sont à toi.

Maître, au bord opposé,‖ d’un bois, d’une prairie,Dolon depuis long-temps‖ adoroit égérie.Trop heureux si, troublant‖ un bonheur aussi doux,Son père n’eût déjà‖ fait choix d’un autre époux !Toutefois de l’amour‖ l’adresse industrieuseÀ les dédommager‖ étoit ingénieuse.Le lac plus d’une fois‖ sur ses flots complaisansDu rivage opposé‖ leur porta les présens,Les beaux fruits de Dolon,‖ les fleurs de la bergère.Souvent l’heureux Dolon‖ sur sa barque légèreVisitoit l’île heureuse.‖ On sait que de l’amourLes îles en tout temps‖ sont le plus cher séjour.Celle-ci n’étoit point‖ la magique retraiteQue d’Alcine ou d’Armide‖ enfanta la baguette ;Un charme encor plus doux‖ y fixoit ces amans :Se voir, s’aimer, voilà‖ leurs seuls enchantemens.Falloit-il se quitter ?‖ Condamnés à l’absence,En perdant le plaisir‖ ils gardoient l’espérance.

Enfin le tendre amour,‖ au gré de leur ardeur,Voulut unir leur sort,‖ comme il unit leur cœur.Parmi les déités‖ que révèrent ces ondes,Doris fut la plus belle :‖ en ses grottes profondesLe lac n’enferma point‖ un plus rare trésor.Sous les flots azurés‖ brilloient ses tresses d’or :L’eau s’enorgueillissoit‖ d’une charge aussi belle,Les flots plus mollement‖ murmuroient autour d’elle :Les nymphes l’admiroient.‖ Le jeune PalémonPour elle de sa trompe‖ adoucissoit le son,Et jamais chez Thétis‖ nymphe plus ravissanteNe reçut les baisers‖ de l’onde caressante.Éole l’adoroit,‖ et son fougueux amourVainement l’appeloit‖ dans sa bruyante cour ;La nymphe refusoit‖ les farouches hommagesD’un dieu dont les soupirs‖ ressemblent aux orages :L’amant le plus bruyant‖ n’est pas le plus aimé.

L’amour vole à ce dieu‖ par lui-même enflammé.Éole ! écoute-moi,‖ lui dit-il. ÉgérieDu sensible Dolon‖ dès long-temps est chérie ;Son père la destine‖ aux vœux d’un autre amant :Seconde mes désirs‖ pour ce couple charmant.Que l’île d’égérie,‖ au gré de la tempête,Vers les champs de Dolon‖ vogue, aborde, et s’arrête ;Qu’alors tous deux unis‖ ils se donnent leur foi :Je le jure, à ce prix‖ Doris vivra pour toi.Mais ne l’entraîne point‖ dans ta cour turbulente,Permets-lui d’habiter‖ dans sa grotte charmante ;Écarte de ses bords‖ l’aquilon furieux,Et que les seuls zéphirs‖ soupirent dans ces lieux !L’amour le veut ainsi !‖ Le dieu parle et s’envole.

L’espoir d’un prix si doux‖ flatte le cœur d’Éole.Pour hâter un bonheur‖ de qui dépend le sien,Il veut de ces amans‖ former l’heureux lien.Un jour (l’île ce jour‖ ne les vit point ensemble),Soudain l’air a mugi,‖ l’onde croît, l’île tremble,Les flots tumultueux‖ rugissent à l’entour :Rien n’égale un orage‖ excité par l’amour.L’île cède, égérie‖ est en pleurs sur la rive.Elle rappelle en vain‖ son île fugitive,Hélas ! Et son amour,‖ injuste un seul moment,Craint, en perdant sa dot,‖ de perdre son amant.Fille aimable, bannis‖ une crainte importune !L’aveugle amour est cher‖ à l’aveugle fortune,Et tous deux de ton île‖ ils dirigent le cours.Le terrain vagabond,‖ après de longs détours,Se rapproche des lieux‖ où, seul sur le rivage,Dolon, triste et pensif,‖ entend gronder l’orage.Il regarde, il s’étonne,‖ il observe long-tempsCette île voyageuse‖ et ces arbres flottans,Quand soudain à ses yeux,‖ quelle surprise extrême !La terre, en approchant,‖ montre l’île qu’il aime.Il tremble : il craint pour elle‖ une vague, un écueil ;Il la suit sur les eaux,‖ il la conduit de l’œil.L’île long-temps encor‖ flotte au gré de l’orage ;La vague enfin la pousse‖ et l’applique au rivage.

Dolon court, Dolon vole :‖ il parcourt ces beaux lieuxSi chéris de son cœur,‖ si connus à ses yeux ;Il cherche le bosquet,‖ il cherche la cabane,Où leurs discrets amours‖ fuyoient un œil profane.Les flots impétueux‖ auront-ils respectéLes fleurs qu’elle arrosoit,‖ l’arbre qu’elle a planté ?Trouvera-t-il encor‖ sur l’écorce légèreDe leurs chiffres unis‖ le tendre caractère ?Tout l’émeut, tout occupe‖ et son âme et ses yeux :D’un cœur moins effrayé,‖ d’un œil moins curieux,Un tendre ami parcourt‖ l’air, les traits, le visageD’un ami que les flots‖ jetèrent au rivage.À peine cependant‖ le calme a reparu,Dolon revole aux lieux‖ d’où l’île a disparu.Il suit sa course, il vogue ;‖ il arrive à la plageOù la belle égérie,‖ en pleurs sur le rivage,Cherchoit encor de l’œil,‖ plus belle en sa douleur,L’île qui fut sa dot,‖ et qui fait son malheur.Il embrasse en pleurant‖ son vénérable père ;Il tombe en suppliant‖ aux genoux de sa mère :Le destin, leur dit-il,‖ vous a ravi vos biens,Mais en vous les ôtant‖ il vous donna les miens ;Ils sont à vous, venez.‖ Il dit, l’onde les mèneAu rivage où leur île‖ est jointe à son domaine.Le changement d’abord‖ leur déguise les lieux ;Mais d’égérie à peine‖ ils ont frappé les yeux,Ah ! La voilà, dit-elle.‖ Oui, la voilà, s’écrieLe sensible Dolon,‖ ton île tant chérie !Ton malheur fut cruel,‖ mon bonheur est plus grand !L’orage te l’ôta,‖ mon amour te la rend.Vers ce rivage ami‖ les dieux l’ont amenée :Qu’ainsi puisse nous joindre‖ un heureux hyménée !Il dit ; la mère pleure‖ et le père consent,Et la belle égérie‖ accepte en rougissant.Et cependant il veut‖ que cette île si chèreReprenne sa parure‖ et sa forme première.Un pont joint à ses bords‖ ce fortuné séjour,Sacré par le malheur,‖ plus sacré par l’amour ;Mais son art l’affermit,‖ et l’onde mugissanteVient briser sur ses bords‖ sa colère impuissante.Ainsi cette île errante‖ eut un frein dans les flots,Le bonheur un asile,‖ et l’amour sa Délos.

Fin du second chant.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
352((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
36 distiques
Mots à la rime
a domestiques / publiques féminine, classiqueb regards / arts masculine, classiquea ensanglantée / épouvantée féminine, classiqueb flots / échos masculine, classiquea charmes / armes féminine, classiqueb d’horreurs / fureurs masculine, classiquea terre / guerre féminine, classiqueb palais / Palès masculine, classiquea joue / Mantoue féminine, classiqueb troupeaux / pipeaux masculine, classiquea rustiques / géorgiques féminine, classiqueb ayeux / dieux masculine, classiquea civiles / villes féminine, classiqueb sons / leçons masculine, classiquea retraite / poëte féminine, classiqueb indiscret / secret masculine, classiquea juste / Auguste féminine, classiqueb fers / vers masculine, classiquea utile / Virgile féminine, classiqueb romains / chemins masculine, classiquea Triptolème / j’aime féminine, classiqueb chants / champs masculine, classiquea signe / vigne féminine, classiqueb terrains / grains masculine, classiquea spectacles / miracles féminine, classiqueb bienfaits / effets masculine, classiquea déesse / enchanteresse féminine, classiqueb travaux / nouveaux masculine, classiquea belles / rebelles féminine, classiqueb emprisonnés / étonnés masculine, classiquea fécondes / mondes féminine, classiqueb fois / lois masculine, classiquea plaines / graines féminine, classiquea culture / nature féminine, classiqueb secrets / engrais masculine, classiquea demandent / attendent féminine, classiqueb débris / nourris masculine, classiquea féconde / immonde féminine, classiqueb champs / tranchans masculine, classiquea limoneuses / sablonneuses féminine, classiqueb trésor / l’or masculine, classiquea l’imposture / culture féminine, classiqueb travaux / fourneaux masculine, classiquea alchimie / ennemie féminine, classiqueb féconds / moissons masculine, classiquea d’Angleterre / terre féminine, classiqueb sainfoins / soins masculine, classiquea couronne / l’automne féminine, classiqueb variété / fécondité masculine, classiquea privilége / sortilége féminine, classiqueb yeux / laborieux masculine, classiquea féconde / l’onde féminine, classiqueb enchantemens / applaudissemens masculine, classiquea vie / l’envie féminine, classiqueb souverain / terrain masculine, classiquea rustiques / antiques féminine, classiqueb présomptueux / infructueux masculine, classiquea téméraires / pères féminine, classiqueb Rozier / papier masculine, classiquea méthode / mode féminine, classiqueb secrets / Cérès masculine, classiquea pratiques / dogmatiques féminine, classiqueb superstitieux / ayeux masculine, classiquea ressources / sources féminine, classiquea métamorphoses / roses féminine, classiqueb rameaux / nouveaux masculine, classiquea enorgueillie / recueillie féminine, classiqueb rayons / festons masculine, classiquea lointaines / indigènes féminine, classiqueb fougueux / pompeux masculine, classiquea l’Afrique / d’Amérique féminine, classiqueb dégoûts / goûts masculine, classiquea ville / servile féminine, classiqueb mal-adroits / droits masculine, classiquea haletèrent / s’enivrèrent féminine, classiqueb popularité / thé masculine, classiquea nôtre / Nostre féminine, classiqueb l’excès / françois masculine, classiquea formes / ormes féminine, classiqueb extravagans / élégans masculine, classiquea agréable / aimable féminine, classiqueb rareté / l’hospitalité masculine, classiquea grâce / race féminine, classiqueb riant / d’Orient masculine, classiquea mélancolie / d’Italie féminine, classiqueb turban / Liban masculine, classiquea peuplades / promenades féminine, classiqueb climats / frimats masculine, classiquea Virginie / colonie féminine, classiqueb divers / univers masculine, classiquea Chine / purpurine féminine, classiqueb soudain / Jourdain masculine, classiquea sauvages / voyages féminine, classiqueb lieux / industrieux masculine, classiquea nouvelles / belles féminine, classiqueb sujets / muets masculine, classiquea foiblesse / vieillesse féminine, classiqueb humeurs / mœurs masculine, classiquea feuillage / l’ouvrage féminine, classiqueb animaux / beaux masculine, classiquea mères / héréditaires féminine, classiqueb tributs / tribus masculine, classiquea industrie / patrie féminine, classiqueb punir / s’unir masculine, classiquea race / trace féminine, classiqueb beauté / captivité masculine, classiquea campagnes / compagnes féminine, classiqueb climats / pas masculine, classiquea bouillonne / lionne féminine, classiqueb lois / voix masculine, classiquea européenne / indienne féminine, classiqueb penchans / champs masculine, classiquea Suisse / genisse féminine, classiqueb riant / l’Orient masculine, classiquea campagne / d’Espagne féminine, classiqueb poids / bois masculine, classiquea superbe / l’herbe féminine, classiqueb entr’eux / jeux masculine, classiquea charmantes / mouvantes féminine, classiqueb jours / cours masculine, classiquea poësie / vie féminine, classiqueb occupé / trompé masculine, classiquea gerbes / superbes féminine, classiqueb lui / appui masculine, classiquea d’éclore / l’aurore féminine, classiqueb soir / l’espoir masculine, classiquea promesses / richesses féminine, classiqueb plaisirs / désirs masculine, classiquea d’avance / immense féminine, classiqueb berceau / ruisseau masculine, classiquea ombrage / pâturage féminine, classiqueb rêvoit / lait masculine, classiquea chimériques / politiques féminine, classiqueb pipeaux / troupeaux masculine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb champs / chants masculine, classiquea secondent / répondent féminine, classiqueb épris / prix masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb montueux / infructueux masculine, classiquea utile / fertile féminine, classiqueb vaincus / Bacchus masculine, classiquea s’étonne / tonne féminine, classiqueb fracas / éclats masculine, classiquea remplace / masse féminine, classiqueb acquis / conquis masculine, classiquea conquête / fête féminine, classiqueb mouvant / vent masculine, classiquea arène / peine féminine, classiqueb réparateur / créateur masculine, classiquea île / fertile féminine, classiqueb l’Etna / d’Enna masculine, classiqueb terrain / romarin masculine, classiquea brûlante / succulente féminine, classiqueb airs / verts masculine, classiquea culture / verdure féminine, classiqueb long-temps / printemps masculine, classiquea industrie / appauvrie féminine, classiqueb fécondité / nudité masculine, classiquea guerre / terre féminine, classiqueb fortuné / couronné masculine, classiquea idolâtre / amphithéâtre féminine, classiqueb frais / bienfaits masculine, classiquea plaine / haleine féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea verdure / froidure féminine, classiquea fécondes / ondes féminine, classiqueb l’airain / lin masculine, classiquea campagnes / montagnes féminine, classiqueb torrens / vents masculine, classiquea ivresse / mollesse féminine, classiqueb majestueux / tumultueux masculine, classiqueb arts / regards masculine, classiquea m’adresse / l’adresse féminine, classiqueb errans / torrens masculine, classiquea apprivoisée / divisée féminine, classiqueb marteaux / métaux masculine, classiquea façonne / Bellone féminine, classiqueb mâts / climats masculine, classiquea paroître / peut-être féminine, classiqueb échos / flots masculine, classiquea sublime / s’anime féminine, classiqueb ruisseaux / eaux masculine, classiquea Dryades / Nayades féminine, classiqueb saison / gazon masculine, classiquea embrasée / rosée féminine, classiqueb jaloux / vous masculine, classiquea conquête / prête féminine, classiqueb croulant / roulant masculine, classiquea passage / voyage féminine, classiqueb fois / poids masculine, classiquea voute / route féminine, classiqueb nouveau / eau masculine, classiquea rigoles / Pactoles féminine, classiqueb verdit / s’applaudit masculine, classiqueb jour / tour masculine, classiquea montagnes / campagnes féminine, classiqueb encor / trésor masculine, classiquea largesse / richesse féminine, classiqueb s’épanouit / jouit masculine, classiquea façonne / couronne féminine, classiqueb dons / saisons masculine, classiquea nuage / l’orage féminine, classiqueb audacieux / cieux masculine, classiquea fangeuses / marécageuses féminine, classiqueb imprévus / vus masculine, classiquea vagabondes / ondes féminine, classiqueb licencieux / capricieux masculine, classiquea agiles / dociles féminine, classiqueb trésors / bords masculine, classiquea confondent / répondent féminine, classiqueb l’auteur / hauteur masculine, classiquea monastique / antique féminine, classiqueb nouveaux / travaux masculine, classiquea merveilles / oreilles féminine, classiqueb offerts / airs masculine, classiquea voûte / route féminine, classiqueb vaisseaux / eaux masculine, classiquea opposée / élysée féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea menaçante / d’épouvante féminine, classiqueb retenus / soutenus masculine, classiquea rendre / descendre féminine, classiqueb prés / rassurés masculine, classiquea ondes / mondes féminine, classiqueb destructeurs / dévastateurs masculine, classiquea même / emblème féminine, classiqueb récit / lit masculine, classiquea orageuses / fangeuses féminine, classiqueb cités / épouvantés masculine, classiquea rage / nage féminine, classiqueb bouillons / tourbillons masculine, classiquea murmure / figure féminine, classiqueb nœuds / sablonneux masculine, classiquea d’Alcmène / l’enchaîne féminine, classiqueb mourant / expirant masculine, classiquea téméraire / colère féminine, classiqueb fameux / jeux masculine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb serpent / rampant masculine, classiquea sauvage / rivage féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea guerre / l’atterre féminine, classiqueb genou / cou masculine, classiquea étouffée / trophée féminine, classiqueb bords / trésors masculine, classiquea offrandes / guirlandes féminine, classiqueb faveurs / fleurs masculine, classiquea allégorie / chérie féminine, classiqueb sinueux / tortueux masculine, classiquea vagabonde / gronde féminine, classiqueb bras / combats masculine, classiquea Pomone / emprisonne féminine, classiqueb traits / bienfaits masculine, classiquea batave / esclave féminine, classiqueb profondément / élément masculine, classiquea feuillages / orages féminine, classiqueb assauts / eaux masculine, classiquea souplesse / foiblesse féminine, classiqueb grondant / cédant masculine, classiqueb l’art / rempart masculine, classiquea tête / tempête féminine, classiqueb tourment / enchantement masculine, classiqueb travaux / eaux masculine, classiqueb entraîné / abandonné masculine, classiquea ruines / rapines féminine, classiqueb bords / efforts masculine, classiquea volontaire / tributaire féminine, classiqueb terrain / soudain masculine, classiquea rivage / l’héritage féminine, classiqueb eaux / nouveaux masculine, classiquea maîtres / ancêtres féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquea îles / mobiles féminine, classiqueb terrain / sein masculine, classiquea l’onde / vagabonde féminine, classiqueb dieux / capricieux masculine, classiquea sauvages / âges féminine, classiqueb flétris / débris masculine, classiqueb roseaux / troupeaux masculine, classiquea bêlante / pétulante féminine, classiqueb lieu / peu masculine, classiquea père / mère féminine, classiqueb vois / toi masculine, non classiquea prairie / égérie féminine, classiqueb doux / époux masculine, classiquea industrieuse / ingénieuse féminine, classiqueb complaisans / présens masculine, classiquea bergère / légère féminine, classiqueb l’amour / séjour masculine, classiquea retraite / baguette féminine, classiqueb amans / enchantemens masculine, classiquea l’absence / l’espérance féminine, classiqueb ardeur / cœur masculine, classiquea ondes / profondes féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquea belle / d’elle féminine, classiqueb Palémon / son masculine, classiquea ravissante / caressante féminine, classiqueb amour / cour masculine, classiquea hommages / orages féminine, classiqueb aimé / enflammé masculine, classiquea Égérie / chérie féminine, classiqueb amant / charmant masculine, classiquea tempête / s’arrête féminine, classiqueb foi / toi masculine, classiquea turbulente / charmante féminine, classiqueb furieux / lieux masculine, classiquea s’envole / d’Éole féminine, classiqueb sien / lien masculine, classiquea ensemble / tremble féminine, classiqueb l’entour / l’amour masculine, classiquea rive / fugitive féminine, classiqueb moment / amant masculine, classiquea importune / fortune féminine, classiqueb cours / détours masculine, classiquea rivage / l’orage féminine, classiqueb long-temps / flottans masculine, classiquea extrême / aime féminine, classiqueb écueil / l’œil masculine, classiquea l’orage / rivage féminine, classiqueb lieux / yeux masculine, classiquea cabane / profane féminine, classiqueb respecté / planté masculine, classiquea légère / caractère féminine, classiqueb yeux / curieux masculine, classiquea visage / rivage féminine, classiqueb reparu / disparu masculine, classiquea plage / rivage féminine, classiqueb biens / miens masculine, classiquea mène / domaine féminine, classiquea s’écrie / chérie féminine, classiqueb grand / rend masculine, classiquea amenée / hyménée féminine, classiqueb consent / rougissant masculine, classiquea chère / première féminine, classiqueb séjour / l’amour masculine, classiquea mugissante / impuissante féminine, classiqueb flots / Délos masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

704 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Homme des champs ou les Géorgiques françaises, Basle, Jacques Decker, 1800· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources