Les Jardins, 1782
Chant second
Oh ! si j’avais ce luth‖ dont le charme autrefoisEntraînait sur l’Hémus‖ les rochers et les bois,Je le ferais parler,‖ et sur les paysagesLes arbres tout-à-coup‖ déploîraient leurs ombrages.Le chêne, le tilleul,‖ le cèdre et l’orangerEn cadence viendraient‖ dans mes champs se ranger.Mais l’antique harmonie‖ a perdu ses merveilles ;La lyre est sans pouvoir,‖ les rochers sans oreilles ;L’arbre reste immobile‖ aux sons les plus flatteurs,Et l’art et le travail‖ sont les seuls enchanteurs.
Apprenez donc de l’art‖ quel soin et quelle adresseDonne aux arbres divers‖ la grâce ou la richesse.
Par ses fruits, par ses fleurs,‖ par son beau vêtement,L’arbre est de nos jardins‖ le plus bel ornement.Pour mieux plaire à nos yeux,‖ combien il prend de formes !Là, s’étendent ses bras‖ pompeusement informes ;Sa tige ailleurs s’élance‖ avec légèreté.Ici, j’aime sa grâce,‖ et là, sa majesté.Il tremble au moindre souffle,‖ ou contre la tempêteRoidit son tronc noueux‖ et sa robuste tête.Rude ou poli, baissant‖ ou dressant ses rameaux,Véritable Protée‖ entre les végétaux,Il change incessamment,‖ pour orner la nature,Sa taille, sa couleur,‖ ses fruits et sa verdure.
Ces effets variés‖ sont les trésors de l’art,Que le goût lui défend‖ d’employer au hasard.
Des divers plants encor‖ la forme et l’étendueSous des aspects divers‖ se présente à la vue.Tantôt un bois profond,‖ sauvage, ténébreux,Épanche une ombre immense ;‖ et tantôt moins nombreuxUn plant d’arbres choisis‖ forme un riant bocage.Plus loin, distribués‖ dans un frais paysage,Des groupes élégants‖ fixent l’œil enchanté :Ailleurs, se confiant‖ à sa propre beauté,Un arbre seul se montre,‖ et seul orne la terre.Tels, si la paix des champs‖ peut rappeler la guerre,Une nombreuse armée‖ étale à nos regardsDes bataillons épais,‖ des pelotons épars ;Et là, fier de sa force‖ et de sa renommée,Un héros seul avance,‖ et vaut seul une armée.Tous ces plants différents‖ suivent diverses lois.
Dans les jardins de l’art,‖ notre luxe autrefoisDes arbres isolés‖ dédaignait la parure :Ils plaisent aujourd’hui‖ dans ceux de la nature.Par un caprice heureux,‖ par de savants hasards,Leurs plants désordonnés‖ charmeront nos regards.Qu’ils diffèrent d’aspect,‖ de forme, de distance ;Que toujours la grandeur,‖ ou du moins l’éléganceDistingue chaque tige,‖ ou que l’arbre honteuxSe cache dans la foule,‖ et disparaisse aux yeux.Mais lorsqu’un chêne antique,‖ ou lorsqu’un vieil érable,Patriarche des bois,‖ lève un front vénérable,Que toute sa tribu,‖ se rangeant à l’entour,S’écarte avec respect,‖ et compose sa cour ;Ainsi, l’arbre isolé‖ plaît aux champs qu’il décore.
Avec bien plus de choix‖ et plus de goût encore,Les groupes formeront‖ mille tableaux heureux.D’arbres plus ou moins forts,‖ et plus ou moins nombreuxFormez leur masse épaisse,‖ ou leurs touffes légères :De loin l’œil aime à voir‖ tout ce peuple de frères.C’est par eux que l’on peut‖ varier ses dessins,Rapprocher, et tantôt‖ repousser les lointains,Réunir, séparer,‖ et sur les paysagesÉtendre, ou replier‖ le rideau des ombrages.
Vos groupes sont formés :‖ il est temps que ma voixÀ connaître un peu d’art‖ accoutume les bois.
Bois augustes, salut !‖ vos voûtes poétiquesN’entendent plus le barde‖ et ses affreux cantiques ;Mais un plus doux délire‖ habite vos déserts,Et vos antres encor‖ nous instruisent en vers.Vous inspirez les miens,‖ ombres majestueuses !Souffrez donc qu’aujourd’hui‖ mes mains respectueusesViennent vous embellir,‖ mais sans vous profaner ;C’est de vous que je veux‖ apprendre à vous orner.
Les bois peuvent s’offrir‖ sous des aspects sans nombre :Ici, des troncs pressés‖ rembruniront leur ombre :Là, de quelques rayons‖ égayant ce séjour,Formez un doux combat‖ de la nuit et du jour.Plus loin, marquant le sol‖ de leurs feuilles légères,Quelques arbres épars‖ joueront dans les clairières,Et flottant l’un vers l’autre,‖ et n’osant se toucher,Paraîtront à la fois‖ se fuir et se chercher.Ainsi le bois par vous‖ perd sa rudesse austère :Mais n’en détruisez pas‖ le grave caractère.De détails trop fréquents,‖ d’objets minutieuxN’allez pas découper‖ son ensemble à nos yeux.Qu’il soit un, simple et grand,‖ et que votre art lui laisse,Avec toute sa pompe,‖ un peu de sa rudesse.Montrez ces troncs brisés ;‖ je veux des noirs torrentsDans le creux des ravins‖ suivre les flots errants.Du temps, des eaux, de l’air‖ n’effacez point la trace ;De ces rochers pendants‖ respectez la menace,Et qu’enfin dans ces lieux‖ empreints de majestéTout respire une mâle‖ et sauvage beauté.
Telle on aime d’un bois‖ la rustique noblesse.Le bocage moins fier,‖ avec plus de mollesseDéploie à nos regards‖ des tableaux plus riants,Veut un site agréable,‖ et des contours liants,Fuit, revient, et s’égare‖ en routes sinueuses,Promène entre des fleurs‖ des eaux voluptueuses ;Et j’y crois voir encore,‖ ivre d’un doux loisir,Épicure dicter‖ les leçons du plaisir.Mais c’est peu qu’en leur sein‖ le bois ou le bocageRenferment leur richesse‖ élégante ou sauvage ;Il en faut avec soin‖ embellir les dehors.
Avant tout, n’allez point,‖ symétrisant leurs bords,Par vos murs de verdure‖ et vos tristes charmillesNous cacher des forêts‖ les nombreuses familles :Je veux les voir ; je veux,‖ perçant au fond des bois,Voir ces arbres divers‖ qui croissent à la fois ;Les uns tout vigoureux‖ et tout frais de jeunesse,D’autres tout décrépits,‖ tout noueux de vieillesse ;Ceux-ci rampants, ceux-là,‖ fiers tyrans des forêts,Des tributs de la sève‖ épuisant leurs sujets :Vaste scène, où des mœurs,‖ de la vie et des âges,L’esprit avec plaisir‖ reconnaît les images.
Près de ces grands effets,‖ que sont ces verts remparts,Dont la forme importune‖ attriste les regards,Forme toujours la même,‖ et jamais imprévue ?Riche variété,‖ délices de la vue,Accours, viens rompre enfin‖ l’insipide niveau,Brise la triste équerre‖ et l’ennuyeux cordeau.Par un mélange heureux‖ de golphes, de saillies,Les lisières des bois‖ veulent être embellies.L’œil, qui des plants tracés‖ par l’uniformitéSe dégoûte, et s’élance‖ à leur extrémité,Se plaît à parcourir‖ dans sa vaste étendue,De ces bords variés‖ la forme inattendue ;Il s’égare, il se joue‖ en ces replis nombreux ;Tour-à-tour il s’enfonce,‖ il ressort avec eux ;Sur les tableaux divers‖ que leur chaîne composeDe distance en distance‖ avec plaisir repose :Le bois s’en agrandit,‖ et, dans ses longs retours,Varie à chaque pas‖ son charme et ses détours.Dessinez donc sa forme,‖ et d’abord qu’on choisisseLes arbres dont le goût‖ prescrit le sacrifice.Mais ne vous hâtez point ;‖ condamnez à regret :Avant d’exécuter‖ un rigoureux arrêt,Ah ! songez que du temps‖ ils sont le lent ouvrage,Que tout votre or ne peut‖ racheter leur ombrage,Que de leur frais abri‖ vous goûtiez la douceur.
Quelquefois cependant‖ un ingrat possesseur,Sans besoin, sans remords‖ les livre à la cognée.Renversés sur le sein‖ de la terre indignée,Ils meurent ; de ces lieux‖ s’exilent pour toujoursLa douce rêverie‖ et les discrets amours.Ah ! par ces bois sacrés,‖ dont le feuillage sombreAux danses du hameau‖ prêta souvent son ombre,Par ces dômes touffus‖ qui couvraient vos aïeux,Profanes, respectez‖ ces troncs religieux ;Et quand l’âge leur laisse‖ une tige robuste,Gardez-vous d’attenter‖ à leur vieillesse auguste.Trop tôt le jour viendra‖ que ces bois languissants,Pour céder leur empire‖ à de plus jeunes plants,Tomberont sous le fer,‖ et de leur tête altièreVerront l’antique honneur‖ flétri dans la poussière.
Ô Versaille ! ô regrets !‖ ô bosquets ravissants,Chefs-d’œuvre d’un grand roi,‖ de Le Nôtre et des ans !La hache est à vos pieds‖ et votre heure est venue.Ces arbres dont l’orgueil‖ s’élançait dans la nue,Frappés dans leur racine,‖ et balançant dans l’airLeurs superbes sommets‖ ébranlés par le fer,Tombent, et de leurs troncs‖ jonchent au loin ces routesSur qui leurs bras pompeux‖ s’arrondissaient en voûtes.Ils sont détruits, ces bois,‖ dont le front glorieuxOmbrageait de Louis‖ le front victorieux,Ces bois où, célébrant‖ de plus douces conquêtes,Les arts voluptueux‖ multipliaient les fêtes !Amour, qu’est devenu‖ cet asile enchantéQui vit de Montespan‖ soupirer la fierté ?Qu’est devenu l’ombrage‖ où, si belle et si tendre,À son amant surpris‖ et charmé de l’entendreLa Valière apprenait‖ le secret de son cœur,Et sans se croire aimée‖ avouait son vainqueur ?Tout périt, tout succombe ;‖ au bruit de ce ravageVoyez-vous point s’enfuir‖ les hôtes du bocage ?Tout ce peuple d’oiseaux‖ fiers d’habiter ces bois,Qui chantaient leurs amours‖ dans l’asile des rois,S’exilent à regret‖ de leurs berceaux antiques.Ces dieux, dont le ciseau‖ peupla ces verts portiques,D’un voile de verdure‖ autrefois habillés,Tous honteux aujourd’hui‖ de se voir dépouillés,Pleurent leur doux ombrage ;‖ et, redoutant la vue,Vénus même une fois‖ s’étonna d’être nue.
Croissez, hâtez votre ombre,‖ et repeuplez ces champs,Vous, jeunes arbrisseaux ;‖ et vous, arbres mourants,Consolez-vous. Témoins‖ de la faiblesse humaine,Vous avez vu périr‖ et Corneille et Turenne :Vous comptez cent printemps,‖ hélas ! et nos beaux joursS’envolent les premiers,‖ s’envolent pour toujours !
Heureux donc qui jouit‖ d’un bois formé par l’âge ;Mais trop heureux aussi‖ qui créa son bocage !Ces arbres, dont le temps‖ prépare la beauté,Il dit comme Cyrus :‖ « C’est moi qui les plantai ».Vous donc, si de vos plants‖ vous êtes maître encore,Craignez qu’avant le temps‖ ils se pressent d’éclore.Tel qu’un peintre, arrêtant‖ ses indiscrets pinceaux,Longtemps dans sa pensée‖ ébauche ses tableaux,Ainsi de vos dessins‖ méditez l’ordonnance.Des sites, des aspects‖ connaissez la puissance,Et le charme des bois‖ aux coteaux suspendus,Et la pompe des bois‖ dans la plaine étendus.Ainsi que les couleurs‖ et les formes amies,Connaissez les couleurs,‖ les formes ennemies.Le frêne aux longs rameaux‖ dans les airs élancés,Repousserait le saule‖ aux longs rameaux baissés.Le vert du peuplier‖ combat celui du chêne :Mais l’art industrieux‖ peut adoucir leur haine ;Et de leur union‖ médiateur heureux,Un arbre mitoyen‖ les concilie entre eux.Ainsi, par une teinte‖ avec art assortie,Vernet de deux couleurs‖ éteint l’antipathie.Connaissez donc l’emploi‖ de ces différents verts,Brillants ou sans éclat,‖ plus foncés ou plus clairs.C’est par ces tons changeants‖ qu’au sein des paysagesVous pouvez avec choix‖ varier les ombrages,Produire des effets‖ tantôt doux, tantôt forts,Des contrastes frappants,‖ ou de moelleux accords.Observez-les surtout,‖ lorsque la pâle automne,Près de la voir flétrie,‖ embellit sa couronne :Que de variété,‖ que de pompe et d’éclat !Le pourpre, l’orangé,‖ l’opale, l’incarnatDe leurs riches couleurs‖ étalent l’abondance.Hélas ! tout cet éclat‖ marque leur décadence.Tel est le sort commun.‖ Bientôt les aquilonsDes dépouilles des bois‖ vont joncher les vallons ;De moment en moment‖ la feuille sur la terre,En tombant, interrompt‖ le rêveur solitaire.Mais ces ruines même‖ ont pour moi des attraits.Là, si mon cœur nourrit‖ quelques profonds regrets,Si quelque souvenir‖ vient rouvrir ma blessure,J’aime à mêler mon deuil‖ au deuil de la nature.De ces bois desséchés,‖ de ces rameaux flétris,Seul, errant, je me plais‖ à fouler les débris.Ils sont passés les jours‖ d’ivresse et de folie ;Viens, je me livre à toi,‖ tendre mélancolie ;Viens, non le front chargé‖ des nuages affreuxDont marche enveloppé‖ le chagrin ténébreux,Mais l’œil demi-voilé,‖ mais telle qu’en automneÀ travers des vapeurs‖ un jour plus doux rayonne :Viens, le regard pensif,‖ le front calme, et les yeuxTout prêts à s’humecter‖ de pleurs délicieux.
Mais tandis que mon cœur‖ nourrit ces rêveries,D’arbustes, d’arbrisseaux‖ mille races fleuriesM’appellent à leur tour.‖ Venez, peuple enchanteur,Vous êtes la nuance‖ entre l’arbre et la fleur ;De vos traits délicats‖ venez orner la scène.Oh ! que si moins pressé‖ du sujet qui m’entraîne,Vers le but qui m’attend‖ je ne hâtais mes pas,Que j’aurais de plaisir‖ à diriger vos bras !Je vous reproduirais‖ sous cent formes fécondes ;Ma main sous vos berceaux‖ ferait rouler les ondes ;En dômes, en lambris‖ j’unirais vos rameaux ;Mollement enlacés‖ autour de ces ormeaux,Vos bras serpenteraient‖ sur leur robuste écorce,Emblème de la grâce‖ unie avec la force :Je fondrais vos couleurs,‖ et du blanc le plus pur,Du plus tendre incarnat‖ jusqu’au plus sombre azur,De l’œil rassasié‖ variant les délices,Vos panaches, vos fleurs,‖ vos boules, vos calices,À l’envi s’uniraient‖ dans mes brillants travaux,Et Van-Huysum lui-même‖ envierait mes tableaux.
Mais vous à qui le ciel‖ prodigua leur richesse,Ménagez avec art‖ leur pompe enchanteresse :Partagez aux saisons‖ leurs brillantes faveurs ;Que chacun apportant‖ ses parfums, ses couleurs,Reparaisse à son tour,‖ et qu’au front de l’annéeSa guirlande de fleurs‖ ne soit jamais fanée.Ainsi votre jardin‖ varie avec le temps :Tout mois a ses bosquets,‖ tout bosquet son printemps,Printemps bientôt flétri !‖ Toutefois votre adressePeut consoler encor‖ de sa courte richesse.Que par des soins prudents‖ tous ces arbres plantés,Quand ils seront sans fleurs,‖ ne soient pas sans beautés.Ainsi l’adroite Églé‖ prolongeant son empire,Au déclin des beaux ans‖ sait encor nous séduire.
Le ciel même, malgré‖ l’inclémence de l’air,N’a pas de tous ses dons‖ déshérité l’hiver.Alors des vents jaloux‖ défiant les outrages,Plusieurs arbres encor‖ retiennent leurs feuillages.Voyez l’if et le lierre,‖ et le pin résineux,Le houx luisant, armé‖ de ses dards épineux,Et du laurier divin‖ l’immortelle verdure,Dédommager la terre‖ et venger la nature.Voyez leurs fruits de pourpre‖ et leurs glands de corailAu vert de leurs rameaux‖ mêler un vif émail.Au milieu des champs nus‖ leur parure m’enchante,Et plus inespérée‖ en paraît plus touchante.De vos jardins d’hiver‖ qu’ils ornent le séjour.Là, vous venez saisir‖ les rayons d’un beau jour.Là, l’oiseau, quand la terre‖ ailleurs est dépouillée,Vole, et s’égaie encor‖ sous la verte feuillée,Et trompé par les lieux‖ ne connaît plus les temps,Croit revoir les beaux jours‖ et chante le printemps.
Ainsi ce doux réduit‖ plaît sans être factice.Mais les jardins des rois‖ avec plus d’artifice,Avec plus d’appareil‖ triomphent des hivers.J’en atteste, ô Mouceaux,‖ tes jardins toujours verts.Là, des arbres absents‖ les tiges imitées,Les magiques berceaux,‖ les grottes enchantées,Tout vous charme à la fois.‖ Là, bravant les saisons,La rose apprend à naître‖ au milieu des glaçons ;Et les temps, les climats‖ vaincus par des prodiges,Semblent de la féerie‖ épuiser les prestiges.Mais l’art et la féerie,‖ et ses enchantementsNe sont pas des jardins‖ les plus doux ornements.L’habitude bientôt‖ a flétri vos bocages.Souvent, quand l’étranger‖ jouit de vos ombrages,Déjà leur possesseur‖ languit sans intérêt.N’est-il pas des moyens‖ dont le charme secretVous rende leur beauté‖ toujours plus attachante ?
Oh ! combien des Lapons‖ l’usage heureux m’enchante !Qu’ils savent bien tromper‖ leurs hivers rigoureux !Nos superbes tilleuls,‖ nos ormeaux vigoureux,De ces champs ennemis‖ redoutent la froidure :De quelques noirs sapins‖ l’indigente verdurePar intervalle à peine‖ y perce les frimas ;Mais le moindre arbrisseau‖ qu’épargnent ces climats,Par des charmes plus doux‖ à leurs regards sait plaire :Planté pour un ami,‖ pour un fils, pour un père,Pour un hôte qui part‖ emportant leurs regrets,Il en reçoit le nom,‖ le nom cher à jamais.
Vous, dont un ciel plus pur‖ éclaire la patrie,Vous pouvez imiter‖ cette heureuse industrie :Elle animera tout ;‖ vos arbres, vos bosquetsDès lors ne seront plus‖ ni déserts, ni muets ;Ils seront habités‖ de souvenirs sans nombre,Et vos amis absents‖ embelliront leur ombre.
Qui vous empêche encor,‖ quand les bontés des dieuxD’un enfant désiré‖ comblent enfin vos vœux,De consacrer ce jour‖ par les tiges naissantesD’un bocage, d’un bois ?‖… Mais tandis que tu chantes,Muse, quels cris dans l’air‖ s’élancent à la fois ?Il est né l’héritier‖ du sceptre de nos rois !Il est né ! Dans nos murs,‖ dans nos camps, sur les ondes,Nos foudres triomphants‖ l’annoncent aux deux mondes.Pour parer son berceau‖ c’est trop peu que des fleurs ;Apportez les lauriers,‖ les palmes des vainqueurs.Qu’à ses premiers regards‖ brillent des jours de gloire ;Qu’il entende en naissant‖ l’hymne de la victoire ;C’est la fête qu’on doit‖ au pur sang de Bourbon.
Et toi, par qui le ciel‖ nous fit cet heureux don,Toi, qui, le plus beau nœud,‖ la chaîne la plus chèreDes Germains, des Français,‖ d’un époux et d’un frère,Les unis, comme on voit‖ de deux pompeux ormeauxUne guirlande en fleurs‖ enchaîner les rameaux,Sœur, mère, épouse auguste ;‖ enfin la destinéeJoint au deuil du trépas‖ les fruits de l’hyménée,Et mêlant dans tes yeux‖ les larmes et les ris,Quand tu perds une mère,‖ elle te donne un fils.D’autres, dans les transports‖ que ce beau jour inspire,Animeront la toile,‖ ou le marbre, ou la lyre ;Moi, l’humble ami des champs,‖ j’irai dans ce séjourOù Flore et les zéphirs‖ composent seuls ta cour,J’irai dans Trianon :‖ là, pour unique hommage,Je consacre à ton fils‖ des arbres de son âge,Un bosquet de son nom.‖ Ce simple monument,Ces tiges, de tes bois‖ le plus cher ornement,Tes yeux les verront croître,‖ et croissant avec elles,Ton fils viendra chercher‖ leurs ombres fraternelles.
Enfin vous jouissez,‖ et le cœur et les yeuxChérissent de vos bois‖ l’abri délicieux.Au plaisir voulez-vous‖ joindre encore la gloire ?Voulez-vous de votre art‖ remporter la victoire ?Déjà de nos jardins‖ heureux décorateur,Ajoutez à ces noms‖ le nom de créateur.Voyez comme en secret‖ la nature fermente ;Quel besoin d’enfanter‖ sans cesse la tourmente.Et vous ne l’aidez pas !‖ Qui sait dans son trésorQuels biens à l’industrie‖ elle réserve encor ?Comme l’art à son gré‖ guide le cours de l’onde,Il peut guider la sève ;‖ à sa liqueur fécondeMontrez d’autres chemins,‖ ouvrez d’autres canaux.Dans vos champs enrichis‖ par des hymens nouveaux,Des sucs vierges encor‖ essayez le mélange ;De leurs dons mutuels‖ favorisez l’échange.Combien d’arbres, de fruits,‖ de plantes et de fleurs,Dont l’art changea le goût,‖ les parfums, les couleurs !La pêche a dû sa gloire‖ à ces métamorphoses.D’un triple diadème‖ ainsi brillent les roses ;De son panache ainsi‖ l’œillet s’enorgueillit.Osez. Dieu fit le monde,‖ et l’homme l’embellit.
Que si vous n’osez pas‖ essayer ces conquêtes,Combien sous d’autres cieux‖ de richesses sont prêtes !Usurpez ces trésors.‖ Ainsi le fier romain,Et ravisseur plus juste,‖ et vainqueur plus humain,Conquit des fruits nouveaux,‖ porta dans l’AusonieLe prunier de Damas,‖ l’abricot d’Arménie,Le poirier des gaulois,‖ tant d’autres fruits divers.C’est ainsi qu’il fallait‖ s’asservir l’univers.Quand Lucullus vainqueur‖ triomphait de l’Asie,L’airain, le marbre et l’or‖ frappaient Rome éblouie ;Le sage dans la foule‖ aimait à voir ses mainsPorter le cerisier‖ en triomphe aux romains.Et ces mêmes romains‖ n’ont-ils pas vu nos pèresEn bataillons armés,‖ sous des cieux plus prospèresAller chercher la vigne,‖ et vouer à BacchusLeurs étendards rougis‖ du nectar des vaincus ?Du fruit de leurs exploits‖ leurs troupes échauffées,Rapportaient, en chantant,‖ ces précieux trophées.De guirlandes de pampre‖ ils couronnaient leurs fronts ;Le pampre sur leurs dards‖ s’enlaçait en festons.Tel revint triomphant‖ le dieu vainqueur du Gange.Les vallons, les coteaux‖ célébraient la vendange ;Et partout où coula‖ le nectar enchanté,Coururent le plaisir,‖ l’audace et la gaieté.
Enfants de ces Gaulois,‖ imitons nos ancêtres ;Enlevons, disputons‖ ces dépouilles champêtres.Voyez dans ces jardins,‖ fiers de se voir soumisÀ la main qui porta‖ le sceptre de Thémis,Le sang des Lamoignon,‖ l’éloquent MalesherbesEnrichir notre sol‖ de cent tiges superbes.Là, des plants rassemblés‖ des bouts de l’univers,De la cime des monts,‖ de la rive des mers,Des portes du couchant,‖ de celles de l’aurore,Ceux que l’ardent midi,‖ que le nord voit éclore,Les enfants du soleil,‖ les enfants des frimas,Me font, en un lieu seul,‖ parcourir cent climats.Je voyage, entouré‖ de leur foule choisie,D’Amérique en Europe,‖ et d’Afrique en Asie.Tous, parmi nos vieux plants‖ charmés de se ranger,Chérissent notre ciel,‖ et l’heureux étranger,Des bords qu’il a quittés‖ reconnaissant l’ombrage,Doute de son exil‖ à leur touchante image,Et d’un doux souvenir‖ sent son cœur attendri.
Je t’en prends à témoin,‖ jeune Potaveri.Des champs d’O-Taïti,‖ si chers à son enfance,Où l’amour, sans pudeur,‖ n’est pas sans innocence,Ce sauvage ingénu‖ dans nos murs transporté,Regrettait en son cœur‖ sa douce liberté,Et son île riante,‖ et ses plaisirs faciles.Ébloui, mais lassé‖ de l’éclat de nos villes,Souvent il s’écriait :‖ « Rendez-moi mes forêts ».Un jour, dans ces jardins‖ où Louis à grands fraisDe vingt climats divers‖ en un seul lieu rassembleCes peuples végétaux‖ surpris de croître ensemble,Qui, changeant à la fois‖ de saison et de lieu,Viennent tous à l’envi‖ rendre hommage à Jussieu,L’indien parcourait‖ leurs tribus réunies,Quand tout-à-coup, parmi‖ ces vertes colonies,Un arbre qu’il connut‖ dès ses plus jeunes ansFrappe ses yeux. Soudain,‖ avec des cris perçantsIl s’élance, il l’embrasse,‖ il le baigne de larmes,Le couvre de baisers.‖ Mille objets pleins de charmes,Ces beaux champs, ce beau ciel‖ qui le virent heureux,Le fleuve qu’il fendait‖ de ses bras vigoureux,La forêt dont ses traits‖ perçaient l’hôte sauvage,Ces bananiers chargés‖ et de fruits et d’ombrageEt le toit paternel,‖ et les bois d’alentour,Ces bois qui répondaient‖ à ses doux chants d’amour,Il croit les voir encore,‖ et son âme attendrie,Du moins pour un instant,‖ retrouva sa patrie.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 226((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 29 distiques
- Mots à la rime
- a autrefois / bois masculine, classiqueb paysages / ombrages féminine, classiquea l’oranger / ranger masculine, classiqueb merveilles / oreilles féminine, classiquea flatteurs / enchanteurs masculine, classiqueb adresse / richesse féminine, classiquea vêtement / ornement masculine, classiqueb formes / informes féminine, classiquea légèreté / majesté masculine, classiqueb tempête / tête féminine, classiquea rameaux / végétaux masculine, classiqueb nature / verdure féminine, classiquea l’art / hasard masculine, classiqueb l’étendue / vue féminine, classiquea ténébreux / nombreux masculine, classiqueb bocage / paysage féminine, classiquea enchanté / beauté masculine, classiqueb terre / guerre féminine, classiquea regards / épars masculine, classiqueb renommée / armée féminine, classiquea lois / autrefois masculine, classiqueb parure / nature féminine, classiquea hasards / regards masculine, classiqueb distance / l’élégance féminine, classiquea honteux / yeux masculine, classiqueb érable / vénérable féminine, classiquea l’entour / cour masculine, classiqueb décore / encore féminine, classiquea heureux / nombreux masculine, classiqueb légères / frères féminine, classiquea dessins / lointains masculine, classiquea voix / bois masculine, classiqueb poétiques / cantiques féminine, classiquea déserts / vers masculine, classiqueb majestueuses / respectueuses féminine, classiquea profaner / orner masculine, classiqueb nombre / ombre féminine, classiquea séjour / jour masculine, classiqueb légères / clairières féminine, classiquea toucher / chercher masculine, classiqueb austère / caractère féminine, classiquea minutieux / yeux masculine, classiqueb laisse / rudesse féminine, classiquea torrents / errants masculine, classiqueb trace / menace féminine, classiquea majesté / beauté masculine, classiqueb noblesse / mollesse féminine, classiquea riants / liants masculine, classiqueb sinueuses / voluptueuses féminine, classiquea loisir / plaisir masculine, classiqueb bocage / sauvage féminine, classiquea dehors / bords masculine, classiqueb charmilles / familles féminine, classiquea bois / fois masculine, classiqueb jeunesse / vieillesse féminine, classiquea forêts / sujets masculine, classiqueb âges / images féminine, classiquea remparts / regards masculine, classiqueb imprévue / vue féminine, classiquea niveau / cordeau masculine, classiqueb saillies / embellies féminine, classiquea l’uniformité / extrémité masculine, classiqueb étendue / inattendue féminine, classiquea nombreux / eux masculine, classiqueb compose / repose féminine, classiquea retours / détours masculine, classiqueb choisisse / sacrifice féminine, classiquea regret / arrêt masculine, classiqueb ouvrage / ombrage féminine, classiquea douceur / possesseur masculine, classiqueb cognée / indignée féminine, classiquea toujours / amours masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classiquea aïeux / religieux masculine, classiqueb robuste / auguste féminine, classiquea languissants / plants masculine, classiqueb altière / poussière féminine, classiquea ravissants / ans masculine, classiqueb venue / nue féminine, classiquea l’air / fer masculine, classiqueb routes / voûtes féminine, classiquea glorieux / victorieux masculine, classiqueb conquêtes / fêtes féminine, classiquea enchanté / fierté masculine, classiqueb tendre / l’entendre féminine, classiquea cœur / vainqueur masculine, classiqueb ravage / bocage féminine, classiquea bois / rois masculine, classiqueb antiques / portiques féminine, classiquea habillés / dépouillés masculine, classiqueb vue / nue féminine, classiquea champs / mourants masculine, classiqueb humaine / Turenne féminine, classiquea jours / toujours masculine, classiqueb l’âge / bocage féminine, classiquea beauté / plantai masculine, classiqueb encore / d’éclore féminine, équivalentea pinceaux / tableaux masculine, classiqueb l’ordonnance / puissance féminine, classiquea suspendus / étendus masculine, classiqueb amies / ennemies féminine, classiquea élancés / baissés masculine, classiqueb chêne / haine féminine, classiquea heureux / eux masculine, classiqueb assortie / l’antipathie féminine, classiquea verts / clairs masculine, classiquea forts / accords masculine, classiqueb automne / couronne féminine, classiquea d’éclat / l’incarnat masculine, classiqueb l’abondance / décadence féminine, classiquea aquilons / vallons masculine, classiqueb terre / solitaire féminine, classiquea attraits / regrets masculine, classiqueb blessure / nature féminine, classiquea flétris / débris masculine, classiqueb folie / mélancolie féminine, classiquea affreux / ténébreux masculine, classiqueb automne / rayonne féminine, classiquea yeux / délicieux masculine, classiqueb rêveries / fleuries féminine, classiquea enchanteur / fleur masculine, classiqueb scène / m’entraîne féminine, classiquea pas / bras masculine, classiqueb fécondes / ondes féminine, classiquea rameaux / ormeaux masculine, classiqueb écorce / force féminine, classiquea pur / azur masculine, classiqueb délices / calices féminine, classiquea travaux / tableaux masculine, classiqueb richesse / enchanteresse féminine, classiquea faveurs / couleurs masculine, classiqueb l’année / fanée féminine, classiquea temps / printemps masculine, classiquea plantés / beautés masculine, classiqueb empire / séduire féminine, classiquea l’air / l’hiver masculine, classiqueb outrages / feuillages féminine, classiquea résineux / épineux masculine, classiqueb verdure / nature féminine, classiquea corail / émail masculine, classiqueb m’enchante / touchante féminine, classiqueb dépouillée / feuillée féminine, classiqueb factice / d’artifice féminine, classiquea hivers / verts masculine, classiqueb imitées / enchantées féminine, classiquea saisons / glaçons masculine, classiqueb prodiges / prestiges féminine, classiquea enchantements / ornements masculine, classiqueb bocages / ombrages féminine, classiquea intérêt / secret masculine, classiqueb attachante / m’enchante féminine, classiquea rigoureux / vigoureux masculine, classiqueb froidure / verdure féminine, classiquea frimas / climats masculine, classiqueb plaire / père féminine, classiquea regrets / jamais masculine, classiqueb patrie / industrie féminine, classiquea bosquets / muets masculine, classiquea dieux / vœux masculine, classiqueb naissantes / chantes féminine, classiquea fois / rois masculine, classiqueb ondes / mondes féminine, classiquea fleurs / vainqueurs masculine, classiqueb gloire / victoire féminine, classiquea Bourbon / don masculine, classiqueb chère / frère féminine, classiquea ormeaux / rameaux masculine, classiqueb destinée / l’hyménée féminine, classiquea ris / fils masculine, classiqueb inspire / lyre féminine, classiquea séjour / cour masculine, classiqueb hommage / âge féminine, classiquea monument / ornement masculine, classiqueb elles / fraternelles féminine, classiquea décorateur / créateur masculine, classiqueb fermente / tourmente féminine, classiquea trésor / encor masculine, classiqueb l’onde / féconde féminine, classiquea canaux / nouveaux masculine, classiqueb mélange / l’échange féminine, classiquea fleurs / couleurs masculine, classiqueb métamorphoses / roses féminine, classiquea s’enorgueillit / l’embellit masculine, classiqueb conquêtes / prêtes féminine, classiquea romain / humain masculine, classiqueb l’Ausonie / d’Arménie féminine, classiquea divers / l’univers masculine, classiqueb l’Asie / éblouie féminine, classiquea mains / romains masculine, classiqueb pères / prospères féminine, classiquea Bacchus / vaincus masculine, classiqueb échauffées / trophées féminine, classiquea fronts / festons masculine, classiqueb Gange / vendange féminine, classiquea enchanté / gaieté masculine, classiqueb ancêtres / champêtres féminine, classiquea soumis / Thémis masculine, classiqueb Malesherbes / superbes féminine, classiquea l’univers / mers masculine, classiqueb l’aurore / éclore féminine, classiqueb choisie / Asie féminine, classiquea ranger / étranger masculine, classiqueb l’ombrage / image féminine, classiquea attendri / Potaveri masculine, classiqueb enfance / innocence féminine, classiquea transporté / liberté masculine, classiqueb faciles / villes féminine, classiquea forêts / frais masculine, classiqueb rassemble / ensemble féminine, classiquea lieu / Jussieu masculine, classiqueb réunies / colonies féminine, classiquea ans / perçants masculine, classiqueb larmes / charmes féminine, classiquea heureux / vigoureux masculine, classiqueb sauvage / d’ombrage féminine, classiquea d’alentour / d’amour masculine, classiqueb attendrie / patrie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
452 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jardins, ou L’art d’embellir les paysages, Paris, Rheims, Valade et Cazin, 1782· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources