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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Jardins, 1782

Chant troisième

Jacques Delille· distiques, alexandrins, 460 vers

Je chantais les jardins,‖ les vergers et les bois,Quand le cri de Bellone‖ a retenti trois fois.À ces cris, arrachés‖ des foyers de leurs pères,Nos guerriers ont volé‖ sur des mers étrangères,Et Mars a de Vénus‖ déserté les bosquets.Dieux des champs, dieux amis‖ de l’innocente paix,Ne craignez rien. Louis,‖ au lieu de vous détruire,Veut sur des bords lointains‖ étendre votre empire ;Il veut qu’un peuple ami,‖ trop longtemps opprimé,Recueille en paix le grain‖ que ses mains ont semé.Et vous, jeunes guerriers‖ qu’admire un autre monde,Je ne puis vers Yorck,‖ sur les gouffres de l’ondeSuivre votre valeur ;‖ mais pour votre retourMa muse des jardins‖ embellit le séjour.Déjà j’ordonne aux fleurs‖ de croître pour vos têtes ;Pour vous de myrtes verts‖ des couronnes sont prêtes.Je prépare pour vous‖ le murmure des eaux,Les tapis des gazons,‖ les abris des berceaux,Où mollement assis,‖ oubliant les alarmes,Tranquilles vous direz‖ la gloire de nos armes,Tandis qu’entre la crainte‖ et l’espoir suspendus,Vos enfants frémiront‖ d’un danger qui n’est plus.

Achevons cependant‖ d’orner ces frais asiles.Jadis dans nos jardins‖ les fables infertiles,Tristes, secs, et du jour‖ réfléchissant les feux,Importunaient les pieds‖ et fatiguaient les yeux.Tout était nu, brûlant ;‖ mais enfin l’AngleterreNous apprit l’art d’orner‖ et d’habiller la terre.Soignez donc ces gazons‖ déployés sur son sein.Sans cesse l’arrosoir‖ ou la faux à la main,Désaltérez leur soif,‖ tondez leur chevelure.Que le roulant cylindre‖ en foule la verdure.Que toujours bien choisis,‖ bien unis, bien serrés,De l’herbe usurpatrice‖ avec soin délivrés,Du plus tendre duvet‖ ils gardent la finesse ;Et quelquefois enfin‖ réparez leur vieillesse.Réservez toutefois‖ aux lieux moins éloignésCe luxe de verdure‖ et ces gazons soignés.Du reste composez‖ une riche pâture,Et que vos seuls troupeaux‖ en fassent la culture.Ainsi vous formerez‖ des nourrissons nombreux,Des engrais pour vos champs,‖ des tableaux pour vos yeux.Ne rougissez donc point,‖ quoique l’orgueil en gronde,D’ouvrir vos parcs au bœuf,‖ à la vache féconde,Qui ne dégrade plus‖ ni vos parcs, ni mes vers.

Mais c’est peu de créer‖ ces vastes tapis verts ;Il en faut avec goût‖ savoir choisir les formes.Craignez pour eux l’ennui‖ des cadres uniformes.En d’insipides ronds,‖ ou d’ennuyeux carrés,Je ne veux point les voir‖ tristement resserrés.Un air de liberté‖ fait leur première grâce.Que tantôt dans les bois,‖ dont l’ombre les embrasse,D’un air mystérieux‖ ils aillent se cacher,Et que tantôt les bois‖ les reviennent chercher.Telle est d’un beau gazon‖ la forme simple et pure.

Voulez-vous mieux l’orner ?‖ Imitez la nature.Elle émaille les prés‖ des plus riches couleurs.Hâtez-vous ; vos jardins‖ vous demandent des fleurs.Fleurs charmantes ! par vous‖ la nature est plus belle ;Dans ses brillants tableaux‖ l’art vous prend pour modèle ;Simples tributs du cœur,‖ vos dons sont chaque jourOfferts par l’amitié,‖ hasardés par l’amour.D’embellir la beauté‖ vous obtenez la gloire ;Le laurier vous permet‖ de parer la victoire ;Plus d’un hameau vous donne‖ en prix à la pudeur.L’autel même où de Dieu‖ repose la grandeur,Se parfume au printemps‖ de vos douces offrandes,Et la religion‖ sourit à vos guirlandes.Mais c’est dans nos jardins‖ qu’est votre heureux séjour.Filles de la rosée‖ et de l’astre du jour,Venez donc de nos champs‖ décorer le théâtre.

N’attendez pas pourtant‖ qu’amateur idolâtre,Au lieu de vous jeter‖ par touffes, par bouquets,J’aille de lits en lits,‖ de parquets en parquets,De chaque fleur nouvelle‖ attendre la naissance,Observer ses couleurs,‖ épier leur nuance.Je sais que dans Harlem‖ plus d’un triste amateurAu fond de ses jardins‖ s’enferme avec sa fleur,Pour voir sa renoncule‖ avant l’aube s’éveille,D’une anémone unique‖ adore la merveille,Ou, d’un rival heureux‖ enviant le secret,Achète au poids de l’or‖ les taches d’un œillet.Laissez-lui sa manie‖ et son amour bizarre ;Qu’il possède en jaloux‖ et jouisse en avare.

Sans obéir aux lois‖ d’un art capricieux,Fleurs, parure des champs‖ et délices des yeux,De vos riches couleurs‖ venez peindre la terre.Venez : mais n’allez pas‖ dans les buis d’un parterreRenfermer vos appas‖ tristement relégués.Que vos heureux trésors‖ soient partout prodigués.Tantôt de ces tapis‖ émaillez la verdure ;Tantôt de ces sentiers‖ égayez la bordure.Formez-vous en bouquets ;‖ entourez ces berceaux ;En méandres brillants‖ courez au bord des eaux,Ou tapissez ces murs,‖ ou dans cette corbeilleDu choix de vos parfums‖ embarrassez l’abeille.Que Rapin, vous suivant‖ dans toutes les saisons,Décrive tous vos traits,‖ rappelle tous vos noms ;À de si longs détails‖ le dieu du goût s’oppose.Mais qui peut refuser‖ un hommage à la rose,La rose, dont Vénus‖ compose ses bosquets,Le printemps sa guirlande,‖ et l’amour ses bouquets,Qu’Anacréon chanta,‖ qui formait avec grâceDans les jours de festin‖ la couronne d’Horace ?Mais ce riant sujet‖ plaît trop à mes pinceaux,Destinés à tracer‖ de plus mâles tableaux.

Ô vous, dont je foulais‖ les pelouses fleuries,Adieu, charmants bosquets,‖ adieu, vertes prairies ;Ces masses de rochers‖ confusément éparsSur leur informe aspect‖ appellent mes regards.De nos jardins voués‖ à la monotonieLeur sublime âpreté‖ jadis était bannie.Depuis qu’enfin le peintre‖ y prescrivant des lois,Sur l’arpenteur timide‖ a repris tous ses droits,Nos jardins plus hardis‖ de ces effets s’emparent.Mais de quelque beauté‖ que ces masses les parent,Si le sol n’offre point‖ ces blocs majestueux,De la nature en vain‖ rival présomptueux,L’art en voudrait tenter‖ une infidèle image.Du haut des vrais rochers,‖ sa demeure sauvage,La nature se rit‖ de ces rocs contrefaits,D’un travail impuissant‖ avortons imparfaits.

Loin de ces froids essais‖ qu’un vain effort étale,Aux champs de Midleton,‖ aux monts de Dovedale,Whateli, je te suis ;‖ viens, j’y monte avec toi.Que je m’y sens saisi‖ d’un agréable effroi !Tous ces rocs variant‖ leurs gigantesques cimes,Vers le ciel élancés,‖ roulés dans des abîmes,L’un par l’autre appuyés,‖ l’un sur l’autre étendus,Quelquefois dans les airs‖ hardiment suspendus,Les uns taillés en tours,‖ en arcades rustiques,Quelques-uns à travers‖ leurs noirâtres portiquesDu ciel dans le lointain‖ laissant percer l’azur,Des sources, des ruisseaux‖ le cours brillant et pur,Tout rappelle à l’esprit‖ ces magiques retraites,Ces romanesques lieux‖ qu’ont chantés les poètes.Heureux si ces grands traits‖ embellissent vos champs !

Mais dans votre tableau‖ leurs tons seraient tranchants.C’est là, c’est pour dompter‖ leur inculte énergie,Qu’il faut d’un enchanteur‖ le charme et la magie.Cet enchanteur, c’est l’art ;‖ ces charmes, sont les bois.Il parle ; les rochers‖ s’ombragent à sa voix,Et semblent s’applaudir‖ de leur pompe étrangère.Mais en ornant ainsi‖ leur sécheresse austère,Variez bien vos plants.‖ Offrez aux spectateursDes contrastes de tons,‖ de formes, de couleurs.Que les plus beaux rochers‖ sortent par intervalles.N’interromprez-vous point‖ ces masses trop égales ?Cachez ou découvrez,‖ variez à la foisLes bois par les rochers,‖ les rochers par les bois.

N’avez-vous pas encor,‖ pour former leur parure,Des arbustes rampants‖ l’errante chevelure ?J’aime à voir ces rameaux,‖ ces souples rejetons,Sur leurs arides flancs‖ serpenter en festons.J’aime à voir leur front chauve‖ et leur tête sauvageSe coiffer de verdure,‖ et s’entourer d’ombrage.C’est peu. Parmi ces rocs‖ un vallon précieux,Un terrain moins ingrat‖ vient-il rire à vos yeux ?Saisissez ce bienfait ;‖ déployez à la vueD’un sol favorisé‖ la richesse imprévue.C’est un contraste heureux ;‖ c’est la stérilitéQui cède un coin de terre‖ à la fertilité.Ainsi vous subjuguez‖ leur âpre caractère.

Mais quoi ! faut-il toujours‖ les orner pour vous plaire ?Non ; l’art qui doit toujours‖ en adoucir l’horreur,Leur permet quelquefois‖ d’inspirer la terreur.Lui-même il les seconde.‖ Au bord d’un précipiceD’une simple cabane‖ il pose l’édifice :Le précipice encore‖ en paraît agrandi.Tantôt d’un roc à l’autre‖ il jette un pont hardi.À leur terrible aspect‖ je tremble, et de leur cimeL’imagination‖ me suspend sur l’abîme.Je songe à tous ces bruits‖ du peuple répétés,De voyageurs perdus,‖ d’amants précipités ;Vieux récits, qui, charmant‖ la foule émerveillée,Des crédules hameaux‖ abrègent la veillée,Et que l’effroi du lieu‖ persuade un moment.Mais de ces grands effets‖ n’usez que sobrement.Notre cœur dans les champs‖ à ces rudes secoussesPréfère un calme heureux,‖ des émotions douces.Moi-même, je le sens,‖ de la cime des montsJ’ai besoin de descendre‖ en mes riants vallons.Je les ornai de fleurs,‖ les couvris de bocages ;Il est temps que des eaux‖ roulent sous leurs ombrages.

Et bien ! si vos sommets‖ jadis tout dépouillésSont, grâce à mes leçons,‖ richement habillés,Ô rochers ! ouvrez-moi‖ vos sources souterraines :Et vous, fleuves, ruisseaux,‖ beaux lacs, claires fontaines,Venez, portez partout‖ la vie et la fraîcheur.Ah ! qui peut remplacer‖ votre aspect enchanteur ?De près il nous amuse,‖ et de loin nous invite ;C’est le premier qu’on cherche,‖ et le dernier qu’on quitte.Vous fécondez les champs ;‖ vous répétez les cieux ;Vous enchantez l’oreille‖ et vous charmez les yeux.Venez : puissent mes vers,‖ en suivant votre course,Couler plus abondants‖ encor que votre source,Plus légers que les vents‖ qui courbent vos roseaux,Doux comme votre bruit,‖ et purs comme vos eaux !

Et vous qui dirigez‖ ces ondes bienfaitrices,Respectez leur penchant‖ et même leurs caprices.Dans la facilité‖ de ses libres détours,Voyez l’eau de ses bords‖ embrasser les contours.De quel droit osez-vous,‖ captivant sa souplesse,De ses plis sinueux‖ contraindre la mollesse ?Que lui fait tout le marbre‖ où vous l’emprisonnez ?Voyez-vous, les cheveux‖ aux vents abandonnés,Sans contrainte, sans art,‖ sans parure étrangère,Marcher, courir, bondir‖ la folâtre bergère ?Sa grâce est dans l’aisance‖ et dans la liberté.Mais au fond d’un sérail‖ contemplez la beauté :En vain elle éblouit,‖ vainement elle étaleDe ses atours captifs‖ la pompe orientale ;Je ne sais quoi de triste,‖ empreint dans tous ses traits,Décèle la contrainte‖ et flétrit ses attraits.

Que l’eau conserve donc‖ la liberté qu’elle aime,Ou changez en beauté‖ son esclavage même.Ainsi malgré Morel,‖ dont l’éloquente voixDe la simple nature‖ a su plaider les droits,J’aime ces jeux où l’onde‖ en des canaux presséePart, s’échappe et jaillit‖ avec force élancée.À l’aspect de ces flots‖ qu’un art audacieuxFait sortir de la terre‖ et lance jusqu’aux cieux,L’homme se dit : « c’est moi‖ qui créai ces prodiges ».L’homme admire son art‖ dans ces brillants prestiges ;Qu’ils soient donc déployés‖ chez les grands et les rois.Mais, je le dis encor ;‖ loin le luxe bourgeoisDont le jet d’eau honteux,‖ n’osant quitter la terre,S’élève à peine, et meurt‖ à deux pieds du parterre.

C’est peu : tout doit répondre‖ à ce riche ornement ;Que tout prenne à l’entour‖ un air d’enchantement.Persuadez aux yeux‖ que d’un coup de baguetteUne fée, en passant,‖ s’est fait cette retraite.Tel j’ai vu de Saint-Cloud‖ le bocage enchanteur.L’œil de son jet hardi‖ mesure la hauteur ;Aux eaux qui sur les eaux‖ retombent et bondissentLes bassins, les bosquets,‖ les grottes applaudissent ;Le gazon est plus vert,‖ l’air plus frais ; les oiseauxS’animent au doux bruit‖ de la chute des eaux,Et les bois inclinant‖ leurs têtes arrosées,Semblent s’épanouir‖ à ces fraîches rosées.

Plus simple, plus champêtre,‖ et non moins belle aux yeux,La cascade ornera‖ de plus sauvages lieux.De près est admirée,‖ et de loin entendueCette eau toujours tombante‖ et toujours suspendue.Variée, imposante,‖ elle anime à la foisLes rochers, et la terre,‖ et les eaux, et les bois.Employez donc cet art ;‖ mais loin l’architectureDe ces tristes gradins,‖ où tombant en mesure,D’un mouvement égal,‖ les flots précipitésJusques dans leur fureur‖ marchent à pas comptés.La variété seule‖ a le droit de vous plaire.

La cascade d’ailleurs‖ a plus d’un caractère.Il faut choisir. Tantôt‖ d’un cours tumultueuxL’eau se précipitant‖ dans son lit tortueuxCourt, tombe et rejaillit,‖ retombe, écume et gronde :Tantôt avec lenteur‖ développant son onde,Sans colère, sans bruit‖ un ruisseau doux et purS’épanche, se déploie‖ en un voile d’azur.L’œil aime à contempler‖ ces frais amphithéâtres,Et l’or des feux du jour‖ sur les nappes bleuâtres,Et le noir des rochers,‖ et le vert des roseaux,Et l’éclat argenté‖ de l’écume des eaux.

Consultez donc l’effet‖ que votre art veut produire,Et ces flots, toujours prompts‖ à se laisser conduire,Vont vous offrir, plus lents‖ ou plus impétueux,Des tableaux doux ou fiers,‖ gais ou majestueux.Tableaux toujours puissants !‖ eh ! qui n’a pas de l’ondeÉprouvé sur son cœur‖ l’impression profonde ?Toujours, soit qu’un courant‖ vif et précipitéSur des cailloux bondisse‖ avec agilité ;Soit que sur le limon‖ une rivière lenteDéroule en paix les plis‖ de son onde indolente ;Soit qu’à travers des rocs‖ un torrent en courrouxSe brise avec fracas ;‖ triste ou gai, vif ou douxLeur cours excite, apaise,‖ ou menace, ou caresse.De Vénus, nous dit-on,‖ l’écharpe enchanteresseRenfermait les amours,‖ et les tendres désirs,Et la joie, et l’espoir,‖ précurseur des plaisirs.Les eaux sont ta ceinture,‖ ô divine Cybèle !Non moins impérieuse,‖ elle renferme en elleLa gaieté, la tristesse,‖ et le trouble et l’effroi.Et ! qui l’a mieux connu,‖ l’a mieux senti que moi ?Souvent, je m’en souviens,‖ lorsque les chagrins sombres,Que de la nuit encore‖ avaient noircis les ombres,Accablaient ma pensée‖ et flétrissaient mes sens,Si d’un ruisseau voisin‖ j’entendais les accents,J’allais, je visitais‖ ses consolantes ondes.Le murmure, le frais‖ de ses eaux vagabondesSuspendaient mes chagrins,‖ endormaient ma douleur,Et la sérénité‖ renaissait dans mon cœur.Tant du doux bruit des eaux‖ l’influence est puissante !

Pour prix de ce bienfait,‖ toi, dont le cours m’enchante,Ruisseau, permets que l’art,‖ sans trop t’enorgueillir,T’embellisse à nos yeux,‖ si l’art peut t’embellir.

Un ruisseau siérait mal‖ dans une vaste plaine ;Son lit n’y tracerait‖ qu’une ligne incertaine.Modestes, au grand jour‖ se montrant à regret,Ses flots veulent baigner‖ un bocage secret.Son cours orne les bois ;‖ les bois font ses délices.Là, je puis à loisir‖ suivre tous ses caprices,Son embarras charmant,‖ sa pente, ses replis,Le courroux de ses flots‖ par l’obstacle embellis.Tantôt dans un lit creux,‖ qu’un noir taillis ombrage,Cachant son onde agreste‖ et sa course sauvage,Tantôt à plein canal‖ présentant son miroir,Je le vois sans l’entendre,‖ ou l’entends sans le voir.Là, ses flots amoureux‖ vont embrasser des îles.Plus loin, il se sépare‖ en deux ruisseaux agiles,Qui, se suivant l’un l’autre‖ avec rapidité,Disputent de vitesse‖ et de limpidité ;Puis, rejoignant tous deux‖ le lit qui les rassemble,Murmurent enchantés‖ de voyager ensemble.Ainsi, toujours errant‖ de détour en détour,Muet, bruyant, paisible,‖ inquiet tour-à-tour,Sous mille aspects divers‖ son cours se renouvelle.

Mais vers ses bords riants‖ la rivière m’appelle.Dans un champ plus ouvert,‖ noble et pompeux tableau,Son onde moins modeste‖ en larges nappes d’eauRoule, des feux du jour‖ au loin étincelante.Elle laisse au ruisseau‖ sa gaieté pétulante,Et son inquiétude‖ et ses plis tortueux.Son lit, en longs courants,‖ des vallons sinueuxSuivra les doux contours‖ et la molle courbure.

Si le ruisseau des bois‖ emprunte sa parure,La rivière aime aussi‖ que des arbres divers,Les pâles peupliers,‖ les saules demi-verts,Ornent souvent son cours.‖ Quelle source fécondeDe scènes, d’accidents !‖ Là, j’aime à voir dans l’ondeSe renverser leur cime,‖ et leurs feuillages vertsTrembler du mouvement‖ et des eaux et des airs.Ici, le flot bruni‖ fuit sous leur voûte obscure.Là, le jour par filets‖ pénètre leur verdure.Tantôt dans le courant‖ ils trempent leurs rameaux,Et tantôt leur racine‖ embarrasse les flots.Souvent d’un bord à l’autre‖ étendant leur feuillage,Ils semblent s’élancer‖ et changer de rivage.Ainsi l’arbre et les eaux‖ se prêtent leur secours :L’onde rajeunit l’arbre,‖ et l’arbre orne son cours ;Et tous deux, s’alliant‖ sous des formes sans nombre,Font un échange aimable‖ et de fraîcheur et d’ombre.Sachez donc les unir ;‖ ou si, dans de beaux lieux,La nature sans vous‖ fit cet hymen heureux,Respectez-la. Malheur‖ à qui ferait mieux qu’elle !Tel est, cher Watelet,‖ mon cœur me le rappelle,Tel est le simple asile‖ où, suspendant son cours,Pure comme tes mœurs,‖ libre comme tes jours,En canaux ombragés‖ la Seine se partage,Et visite en secret‖ la retraite d’un sage.Ton art la seconda ;‖ non cet art imposteur,Des lieux qu’il croit orner‖ hardi profanateur.Digne de voir, d’aimer,‖ de sentir la nature,Tu traitas sa beauté‖ comme une vierge pureQui rougit d’être nue,‖ et craint les ornements.Je crois voir le faux-goût‖ gâter ces lieux charmants.Ce moulin, dont le bruit‖ nourrit la rêverie,N’est qu’un son importun,‖ qu’une meule qui crie ;On l’écarte. Ces bords‖ doucement contournés,Par le fleuve lui-même‖ en roulant façonnés,S’alignent tristement.‖ Au lieu de la verdureQui renferme le fleuve‖ en sa molle ceinture,L’eau dans des quais de pierre‖ accuse sa prison ;Le marbre fastueux‖ outrage le gazon,Et des arbres tondus‖ la famille captiveSur ces saules vieillis‖ ose usurper la rive.Barbares, arrêtez,‖ et respectez ces lieux.Et vous, fleuve charmant,‖ vous, bois délicieux,Si j’ai peint vos beautés,‖ si dès mon premier âgeJe me plus à chanter‖ les prés, l’onde et l’ombrage,Beaux lieux, offrez longtemps‖ à votre possesseurL’image de la paix‖ qui règne dans son cœur.

Autant que la rivière‖ en sa molle souplesseD’un rivage anguleux‖ redoute la rudesse,Autant les bords aigus,‖ les longs enfoncementsSont d’un lac étendu‖ les plus beaux ornements.Que la terre tantôt‖ s’avance au sein des ondes ;Tantôt qu’elle ouvre aux flots‖ des retraites profondes ;Et qu’ainsi s’appelant‖ d’un mutuel amour,Et la terre et les eaux‖ se cherchent tour-à-tour.Ces aspects variés‖ amusent votre vue.L’œil aime dans un lac‖ une vaste étendue.Cependant offrez-lui‖ quelques points de repos.Si vous n’interrompez‖ l’immensité des flots,Mes yeux sans intérêt‖ glissent sur leur surface.Ainsi, pour abréger‖ leur insipide espace,Ou qu’un frais bâtiment,‖ des chaleurs respecté,Se présente de loin‖ dans les flots répété,Ou bien, faites éclore‖ une île de verdure.Les îles sont des eaux‖ la plus riche parure.Ou relevez leurs bords,‖ ou qu’en bouquets éparsDes masses d’arbres verts‖ arrêtent vos regards.Par un contraire effet‖ si vous voulez l’étendre,Aux bords trop exhaussés‖ ordonnez de descendre ;Ou reculez vos bois,‖ ou commandez que l’eauSe perde en un bosquet,‖ tourne au pied d’un coteau.À travers ces rideaux‖ où l’eau fuit et se plonge,L’imagination‖ la suit et la prolonge.Ainsi votre œil jouit‖ de ce qu’il ne voit pas ;Ainsi le goût savant‖ prête à tout des appas,Et des objets qu’il crée,‖ et de ceux qu’il imiteResserre, étend, découvre,‖ ou cache la limite.Or, maintenant que l’art‖ dans ses jardins pompeuxInsulte à mes travaux,‖ dans mes jardins heureuxPartout respire un air‖ de liberté, de joie ;La pelouse riante‖ à son gré se déploie ;Les bois indépendants‖ relèvent leurs rameaux ;Les fleurs bravent l’équerre,‖ et l’arbre les ciseaux ;L’onde chérit ses bords,‖ la terre sa parure ;Tout est beau, simple et grand :‖ c’est l’art de la nature.Mais ces eaux, mais leurs bords‖ sont encore déserts.Venez ; peuplons leur sein‖ de citoyens divers.Plaçons-y ces oiseaux‖ qui, d’une rame agile,Navigateurs ailés,‖ fendent l’onde docile.Au milieu d’eux s’élève‖ et nage avec fiertéLe cygne au cou superbe,‖ au plumage argenté,Le cygne, à qui l’erreur‖ prêta des chants aimables,Et qui n’a pas besoin‖ du mensonge des fables.Pour animer les eaux,‖ l’art encor n’a-t-il pasLe flottant appareil‖ des voiles et des mâts ?Par la rame emportée,‖ une barque légèreLaisse à peine, en fuyant,‖ sa trace passagère :Zéphyre de la toile‖ enfle les plis mouvants,Et chaque banderole‖ est le jouet des vents.

Et si nos vieux romans,‖ ou la fable, ou l’histoire,D’un ruisseau, d’une source‖ ont consacré la gloire ;De leur antique honneur‖ ces flots enorgueillis,Par d’heureux souvenirs‖ sont assez embellis.Quel cœur, sans être ému,‖ trouverait Aréthuse,Alphée, ou le Lignon :‖ toi surtout, toi, Vaucluse,Vaucluse, heureux séjour,‖ que sans enchantementNe peut voir nul poète,‖ et surtout nul amant ?Dans ce cercle de monts,‖ qui, recourbant leur chaîne,Nourrissent de leurs eaux‖ ta source souterraine,Sous la roche voûtée,‖ antre mystérieux,Où ta nymphe, échappant‖ aux regards curieux,Dans un gouffre sans fond‖ cache sa source obscure,Combien j’aimais à voir‖ ton eau, qui, toujours pure,Tantôt dans son bassin‖ renferme ses trésors,Tantôt en bouillonnant‖ s’élève, et de ses bordsVersant parmi des rocs‖ ses vagues blanchissantes,De cascade en cascade‖ au loin rejaillissantes,Tombe et roule à grand bruit ;‖ puis, calmant son courroux,Sur un lit plus égal‖ répand des flots plus doux,Et sous un ciel d’azur‖ par vingt canaux fécondeLe plus riant vallon‖ qu’éclaire l’œil du monde !Mais ces eaux, ce beau ciel,‖ ce vallon enchanteur,Moins que Pétrarque et Laure‖ intéressaient mon cœur.La voilà donc, disais-je,‖ oui, voilà cette riveQue Pétrarque charmait‖ de sa lyre plaintive !Ici Pétrarque à Laure‖ exprimant son amour,Voyait naître trop tard,‖ mourir trop tôt le jour.Retrouverai-je encor‖ sur ces rocs solitairesDe leurs chiffres unis‖ les tendres caractères ?Une grotte écartée‖ avait frappé mes yeux.Grotte sombre, dis-moi‖ si tu les vis heureux,M’écriais-je ! Un vieux tronc‖ bordait-il le rivage ?Laure avait reposé‖ sous son antique ombrage.Je redemandais Laure‖ à l’écho du vallon,Et l’écho n’avait point‖ oublié ce doux nom.Partout mes yeux cherchaient,‖ voyaient Pétrarque et Laure,Et par eux ces beaux lieux‖ s’embellissaient encore.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
230((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
24 distiques
Mots à la rime
a bois / fois masculine, classiqueb pères / étrangères féminine, classiquea bosquets / paix masculine, classiqueb détruire / empire féminine, classiquea opprimé / semé masculine, classiqueb monde / l’onde féminine, classiquea retour / séjour masculine, classiqueb têtes / prêtes féminine, classiquea eaux / berceaux masculine, classiqueb alarmes / armes féminine, classiquea suspendus / plus masculine, classiqueb asiles / infertiles féminine, classiquea feux / yeux masculine, classiqueb l’Angleterre / terre féminine, classiquea sein / main masculine, classiqueb chevelure / verdure féminine, classiquea serrés / délivrés masculine, classiqueb finesse / vieillesse féminine, classiquea éloignés / soignés masculine, classiqueb pâture / culture féminine, classiquea nombreux / yeux masculine, classiqueb gronde / féconde féminine, classiquea vers / verts masculine, classiqueb formes / uniformes féminine, classiquea carrés / resserrés masculine, classiqueb grâce / embrasse féminine, classiquea cacher / chercher masculine, classiqueb pure / nature féminine, classiquea couleurs / fleurs masculine, classiqueb belle / modèle féminine, classiquea jour / l’amour masculine, classiqueb gloire / victoire féminine, classiquea pudeur / grandeur masculine, classiqueb offrandes / guirlandes féminine, classiquea séjour / jour masculine, classiqueb théâtre / idolâtre féminine, classiquea bouquets / parquets masculine, classiqueb naissance / nuance féminine, classiquea amateur / fleur masculine, classiqueb s’éveille / merveille féminine, classiquea secret / œillet masculine, classiqueb bizarre / avare féminine, classiquea capricieux / yeux masculine, classiqueb terre / parterre féminine, classiquea relégués / prodigués masculine, classiqueb verdure / bordure féminine, classiquea berceaux / eaux masculine, classiqueb corbeille / l’abeille féminine, classiquea saisons / noms masculine, classiqueb s’oppose / rose féminine, classiquea bosquets / bouquets masculine, classiqueb grâce / d’Horace féminine, classiquea pinceaux / tableaux masculine, classiqueb fleuries / prairies féminine, classiquea épars / regards masculine, classiqueb monotonie / bannie féminine, classiquea lois / droits masculine, classiqueb s’emparent / parent féminine, classiquea majestueux / présomptueux masculine, classiqueb image / sauvage féminine, classiquea contrefaits / imparfaits masculine, classiqueb étale / Dovedale féminine, classiquea toi / effroi masculine, classiqueb cimes / abîmes féminine, classiquea étendus / suspendus masculine, classiqueb rustiques / portiques féminine, classiquea l’azur / pur masculine, classiqueb retraites / poètes féminine, classiquea champs / tranchants masculine, classiqueb énergie / magie féminine, classiquea bois / voix masculine, classiqueb étrangère / austère féminine, classiquea spectateurs / couleurs masculine, classiqueb intervalles / égales féminine, classiquea fois / bois masculine, classiqueb parure / chevelure féminine, classiquea rejetons / festons masculine, classiqueb sauvage / d’ombrage féminine, classiquea précieux / yeux masculine, classiqueb vue / imprévue féminine, classiquea stérilité / fertilité masculine, classiqueb caractère / plaire féminine, classiquea l’horreur / terreur masculine, classiqueb précipice / l’édifice féminine, classiquea agrandi / hardi masculine, classiqueb cime / l’abîme féminine, classiquea répétés / précipités masculine, classiqueb émerveillée / veillée féminine, classiquea moment / sobrement masculine, classiqueb secousses / douces féminine, classiquea monts / vallons masculine, classiqueb bocages / ombrages féminine, classiquea dépouillés / habillés masculine, classiqueb souterraines / fontaines féminine, classiquea fraîcheur / enchanteur masculine, classiqueb invite / quitte féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb course / source féminine, classiquea roseaux / eaux masculine, classiqueb bienfaitrices / caprices féminine, classiquea détours / contours masculine, classiqueb souplesse / mollesse féminine, classiquea l’emprisonnez / abandonnés masculine, classiqueb étrangère / bergère féminine, classiquea liberté / beauté masculine, classiqueb étale / orientale féminine, classiquea traits / attraits masculine, classiqueb aime / même féminine, classiquea voix / droits masculine, classiqueb pressée / élancée féminine, classiquea audacieux / cieux masculine, classiqueb prodiges / prestiges féminine, classiquea rois / bourgeois masculine, classiquea ornement / d’enchantement masculine, classiqueb baguette / retraite féminine, classiquea enchanteur / hauteur masculine, classiqueb bondissent / applaudissent féminine, classiquea oiseaux / eaux masculine, classiqueb arrosées / rosées féminine, classiquea yeux / lieux masculine, classiqueb entendue / suspendue féminine, classiqueb l’architecture / mesure féminine, classiquea précipités / comptés masculine, classiqueb plaire / caractère féminine, classiquea tumultueux / tortueux masculine, classiqueb gronde / onde féminine, classiquea pur / d’azur masculine, classiqueb amphithéâtres / bleuâtres féminine, classiqueb produire / conduire féminine, classiquea impétueux / majestueux masculine, classiqueb l’onde / profonde féminine, classiquea précipité / agilité masculine, classiqueb lente / indolente féminine, classiquea courroux / doux masculine, classiqueb caresse / enchanteresse féminine, classiquea désirs / plaisirs masculine, classiqueb Cybèle / elle féminine, classiquea l’effroi / moi masculine, classiqueb sombres / ombres féminine, classiquea sens / accents masculine, classiqueb ondes / vagabondes féminine, classiquea douleur / cœur masculine, classiqueb puissante / m’enchante féminine, classiquea t’enorgueillir / t’embellir masculine, classiqueb plaine / incertaine féminine, classiquea regret / secret masculine, classiqueb délices / caprices féminine, classiquea replis / embellis masculine, classiqueb ombrage / sauvage féminine, classiquea miroir / voir masculine, classiqueb îles / agiles féminine, classiquea rapidité / limpidité masculine, classiqueb rassemble / ensemble féminine, classiquea détour / tour-à-tour masculine, classiqueb renouvelle / m’appelle féminine, classiquea tableau / d’eau masculine, classiqueb étincelante / pétulante féminine, classiquea tortueux / sinueux masculine, classiqueb courbure / parure féminine, classiquea divers / demi-verts masculine, classiqueb féconde / l’onde féminine, classiquea verts / airs masculine, classiqueb obscure / verdure féminine, classiquea rameaux / flots masculine, classiqueb feuillage / rivage féminine, classiquea secours / cours masculine, classiqueb nombre / d’ombre féminine, classiquea lieux / heureux masculine, classiqueb qu’elle / rappelle féminine, classiquea cours / jours masculine, classiqueb partage / sage féminine, classiquea imposteur / profanateur masculine, classiqueb nature / pure féminine, classiquea ornements / charmants masculine, classiqueb rêverie / crie féminine, classiquea contournés / façonnés masculine, classiqueb verdure / ceinture féminine, classiquea prison / gazon masculine, classiqueb captive / rive féminine, classiquea lieux / délicieux masculine, classiqueb âge / l’ombrage féminine, classiquea possesseur / cœur masculine, classiqueb souplesse / rudesse féminine, classiquea enfoncements / ornements masculine, classiqueb ondes / profondes féminine, classiquea amour / tour-à-tour masculine, classiqueb vue / étendue féminine, classiquea repos / flots masculine, classiqueb surface / espace féminine, classiquea respecté / répété masculine, classiqueb verdure / parure féminine, classiqueb l’étendre / descendre féminine, classiquea l’eau / coteau masculine, classiqueb plonge / prolonge féminine, classiquea pas / appas masculine, classiqueb imite / limite féminine, classiquea pompeux / heureux masculine, classiqueb joie / déploie féminine, classiquea rameaux / ciseaux masculine, classiqueb parure / nature féminine, classiquea déserts / divers masculine, classiqueb agile / docile féminine, classiquea fierté / argenté masculine, classiqueb aimables / fables féminine, classiquea pas / mâts masculine, classiqueb légère / passagère féminine, classiquea mouvants / vents masculine, classiqueb l’histoire / gloire féminine, classiquea enorgueillis / embellis masculine, classiqueb Aréthuse / Vaucluse féminine, classiquea enchantement / amant masculine, classiqueb chaîne / souterraine féminine, classiquea mystérieux / curieux masculine, classiqueb obscure / pure féminine, classiquea trésors / bords masculine, classiqueb blanchissantes / rejaillissantes féminine, classiqueb féconde / monde féminine, classiquea enchanteur / cœur masculine, classiqueb rive / plaintive féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb solitaires / caractères féminine, classiquea yeux / heureux masculine, classiqueb rivage / ombrage féminine, classiquea vallon / nom masculine, classiqueb Laure / encore féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

460 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jardins, ou L’art d’embellir les paysages, Paris, Rheims, Valade et Cazin, 1782· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources