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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les pleurs, 1833

Tristesse

Marceline Desbordes-Valmore· 22 quintils, alexandrins, 110 vers

Une fille est née dans la classe du peuple,
et malgré le triste avenir qui lui est réservé,
sa naissance a été accueillie comme un joyeux événement.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elle est heureuse, car le soleil brille, la pluie
tombe, l’arc-en-ciel étend ses couleurs, et les
oiseaux chantent pour elle. Son sommeil est pro
fond et doux, ses jeux gais et vifs, son pain déli
cieux ! Elle ne sait pas le secret d’être mécontente
de ce qu’elle possède.Un auteur anglais.

N’irai-je plus courir‖ dans l’enclos de ma mère ?N’irai-je plus m’asseoir‖ sur les tombes en fleurs ?D’où vient que des beaux ans‖ la mémoire est amère ?D’où vient qu’on aime tant‖ une joie éphémère ?D’où vient que d’en parler‖ ma voix se fond en pleurs ?

C’est que, pour retourner‖ à ces fraîches prémices,À ces fruits veloutés‖ qui pendent au berceau,Prête à se replonger‖ aux limpides calicesDe la source fuyante‖ et des vierges délices,L’âme hésite à troubler‖ la fange du ruisseau.

Quel effroi de ramper‖ au fond de sa mémoire,D’ensanglanter son cœur‖ aux dards qui l’ont blessé,De rapprendre un affront‖ que l’on crut effacé,Que le temps… que le ciel‖ a dit de ne plus croire,Et qui siffle aux lieux même‖ où la flèche a passé !

Qui n’a senti son front‖ rougir, brûler encore,Sous le flambeau moqueur‖ d’un amer souvenir ?Qui n’a pas un écho‖ cruellement sonore,Jetant par intervalle‖ un nom que l’âme abhorre,Et la fait s’envoler‖ au fond de l’avenir ?

Vous aussi, ma natale,‖ on vous a bien changée !Oui ! quand mon cœur remonte‖ à vos gothiques tours,Qu’il traverse, rêveur,‖ notre absence affligée,Il ne reconnaît plus‖ la grâce négligéeQui donne tant de charme‖ au maternel séjour !

Il voit rire un jardin‖ sur l’étroit cimetière,Où la lune souvent‖ me prenait à genoux ;L’ironie embaumée‖ a remplacé la pierreOù j’allais, d’une tombe‖ indigente héritière,Relire ma croyance‖ au dernier rendez-vous !

Tristesse ! après longtemps‖ revenir isolée,Rapporter de sa vie‖ un compte douloureux,La renouer malade‖ à quelque mausolée,Chercher un cœur à soi‖ sous la croix violée,Et ne plus oser dire :‖ « Il est là ! » c’est affreux !

Mais cet enfant qui joue‖ et qui dort sur la vie,Qui s’habille de fleurs,‖ qui n’en sent pas l’effroi,Ce pauvre enfant heureux‖ que personne n’envie,Qui, né pour le malheur,‖ l’ignore et s’y confie,Je le regrette encor,‖ cet enfant, c’était moi.

Au livre de mon sort‖ si je cherche un sourire,Dans sa blanche préface,‖ oh ! je l’obtiens toujoursA des mots commencés‖ que je ne peux écrire,Éclatants d’innocence‖ et charmants à relire,Parmi les feuillets noirs‖ où s’inscrivent mes jours !

Un bouquet de cerise,‖ une pomme encor verte,C’étaient là des festins‖ savourés jusqu’au cœur !À tant de volupté‖ l’âme neuve est ouverte,Quand l’âpre affliction, de miel encor couverte,N’a pas trempé nos sens‖ d’une amère saveur !

Parmi les biens perdus‖ dont je soupire encore,Quel nom portait la fleur…‖ la fleur d’un bleu si beau,Que je vis poindre au jour,‖ puis frémir, puis éclore,Puis que je ne vis plus‖ à la suivante aurore ?Ne devrait-elle pas‖ renaître à mon tombeau !

Douce église ! sans pompe,‖ et sans culte et sans prêtre,Où je faisais dans l’air‖ jouer ma faible voix,Où la ronce montait‖ fière à chaque fenêtre,Près du Christ mutilé‖ qui m’écoutait peut-être,N’irai-je plus rêver‖ du ciel comme autrefois ?

Oh ! n’a-t-on pas détruit‖ cette vigne oubliée,Balançant au vieux mur‖ son fragile réseau ?Comme l’aile d’un ange,‖ aimante et dépliée,L’humble pampre embrassait‖ l’église humiliéeDe sa pâle verdure‖ où tremblait un oiseau !

L’oiseau chantait, piquait‖ le fruit mûr, et ses ailesFrappaient l’ogive sombre‖ avec un bruit joyeux ;Et le soleil couchant‖ dardait ses étincellesAux vitraux rallumés‖ de rougeâtres parcellesQui me restaient longtemps‖ ardentes dans les yeux.

Notre-Dame ! aujourd’hui‖ belle et retentissante,Triste alors, quel secret‖ m’avez-vous dit tout bas ?Et quand mon timbre pur‖ remplaçait l’orgue absente,Pour répondre à l’écho‖ de la nef gémissante,Mon frêle et doux Ave,‖ ne l’écoutiez-vous pas ?

Et ne jamais revoir‖ ce mur où la lumièreDessinait Dieu visible‖ à ma jeune raison !Ne plus mettre à ses pieds‖ mon pain et ma prière !Ne plus suivre mon ombre‖ au bord de la rivière,Jusqu’au chaume enlierré‖ que j’appelais maison !

Ni le puits solitaire,‖ urne sourde et profonde,Crédule, où j’allais voir‖ descendre le soleil,Qui faisait aux enfants‖ un miroir de son onde.Elle est tarie… Hélas !‖ tout se tarit au monde ;Hélas ! la vie et l’onde‖ ont un destin pareil !

Ne plus passer devant‖ l’école bourdonnante,Gage en fleurs où couvaient,‖ où fermentaient nos jours,Où j’entendis, captive,‖ une voix résonnanteEt chère ! à ma prison‖ m’enlever frissonnante :Voix de mon père, ô voix !‖ m’appelez-vous toujours ?

Où libre je pâlis‖ de tendresse éperdue,Où je crus voir le ciel‖ descendre, et l’humble lieuS’ouvrir ! Mon père au loin‖ m’avait donc entendue ?Fière, en tenant sa main,‖ je traversai la rue ;Il la remplissait toute ;‖ il ressemblait à Dieu !

Albertine ! et là bas‖ flottait ta jeune tête,Sous le calvaire en fleurs ;‖ et c’était loin du soir !Et ma voix bondissante‖ avait dit : « Est-ce fête ?Ô joie ! est-ce demain‖ que Dieu passe et s’arrête ? »Et tu m’avais crié :‖ « Tu vas voir ! tu vas voir ! »

Oui ! c’était une fête,‖ une heure parfumée ;On moissonnait nos fleurs,‖ on les jetait dans l’air ;Albertine riait‖ sous la pluie embaumée ;Elle vivait encor ;‖ j’étais encore aimée !C’est un parfum de rose—‖ il n’atteint pas l’hiver.

Du moins, n’irai-je plus‖ dans l’enclos de ma mère ?N’irai-je plus m’asseoir‖ sur les tombes en fleurs ?D’où vient que des beaux ans‖ la mémoire est amère ?D’où vient qu’on aime tant‖ une joie éphémère ?D’où vient que d’en parler‖ ma voix se fond en pleurs ?

Versification

Forme
22 quintils (quintils)
Rimes
21(abaab) 1(abbab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
22 quintils
Mots à la rime
a mère / amère / éphémère féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea prémices / calices / délices féminine, classiqueb berceau / ruisseau masculine, classiquea mémoire / croire féminine, classiqueb blessé / effacé / passé masculine, classiquea encore / sonore / abhorre féminine, classiqueb souvenir / l’avenir masculine, classiquea changée / affligée / négligée féminine, classiqueb tours / séjour masculine, classiquea cimetière / pierre / héritière féminine, classiqueb genoux / rendez-vous masculine, classiquea isolée / mausolée / violée féminine, classiqueb douloureux / affreux masculine, non classiquea vie / n’envie / confie féminine, classiqueb l’effroi / moi masculine, classiquea sourire / écrire / relire féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea verte / ouverte / couverte féminine, classiqueb cœur / saveur masculine, classiquea encore / éclore / aurore féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea prêtre / fenêtre / peut-être féminine, classiqueb voix / autrefois masculine, classiquea oubliée / dépliée / humiliée féminine, classiqueb réseau / oiseau masculine, classiquea ailes / étincelles / parcelles féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea retentissante / absente / gémissante féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea lumière / prière / rivière féminine, classiqueb raison / maison masculine, classiquea profonde / onde / monde féminine, classiqueb soleil / pareil masculine, classiquea bourdonnante / résonnante / frissonnante féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea éperdue / entendue / rue féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea tête / fête / s’arrête féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquea parfumée / embaumée / aimée féminine, classiqueb l’air / l’hiver masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources